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Aline Elorn

Le Siècle des Tortues

 © aline.elorn. 2002

 

Eddy Staff est ruisselant. Son costume lui colle à la peau. Il n'a pas eu l'idée de s'abriter sous son attaché-case pour se protéger de la pluie battante. Il ignore pourquoi il se trouve là, sur le bord de la route en pleine nuit à faire de l'auto-stop. D'ailleurs, il ne s'est aperçu de son pouce levé qu'en voyant la vieille voiture ralentir.

La Frégate toussote et s’arrête quelques mètres plus loin. La lourde portière grince, coté passager. Eddy Staff s'approche d'un pas hésitant.

- Surtout, prenez votre temps! chevrote une voix.

Un vieil homme voûté, au crâne dégarni, est penché sur le siège. Un vieux, dans une vieille bagnole, songe Eddy Staff haussant les épaules.

- Eh bien montez!

Eddy Staff s'exécute. Il pose son attaché-case sur ses genoux et tire la portière qui grince de nouveau. La Frégate redémarre poussivement.

- Vous avez bien raison de prendre votre temps, surtout par ce temps épouvantable! Les gens sont toujours pressés par les temps qui courent, vous ne trouvez pas ?

Le vieil homme a la voix traînante et nasillarde.

- Ils passent le plus clair de leur temps à rattraper le temps perdu.

Eddy Staff a sorti son mouchoir. Il est trempé. Comme ses vêtements. Cependant, il s’essuie le visage, en tapotant son front et ses joues. Le vieil homme soupire.

- Il y a beau temps que les gens ne savent plus prendre du bon temps, hélas!

Eddy Staff est agacé par le ronflement du moteur. Il se demande quand le vieil homme va se décider à passer la vitesse supérieure. Il se tourne vers lui, s’attarde sur le profil aquilin, remarque l'affaissement vertical des traits et l'oeil éteint. Mais ce qu'il remarque surtout, c'est la silhouette voûtée et la bosse accentuée par la rigidité du plastron posé à l’avant de la chemise, une chemise relevée un peu trop haut sous la nuque. Eddy Staff n’avait jamais vu de chemise à plastron auparavant. Ce moteur qui ronfle l’irrite vraiment.

- Vous ne passez jamais la seconde?

- Une seconde! Chaque chose en son temps! rétorque le vieil homme qui se décide enfin à soulager la mécanique. Mais la voiture continue d’avancer d’un même pas, d’une lenteur éprouvante. Courbé sur le volant, le vieillard semble désespérément chercher la route.

- Vous savez où vous allez?

Eddy Staff ne répond pas. Son regard suit machinalement le mouvement des essuie-glaces sur le pare-brise. Il ignore où il va. D'ailleurs il ignore d'où il vient. Sa vie a commencé là, sur le bord de la route, un attaché-case à la main et un énorme trou noir dans la tête.

- Vous êtes en panne ?

En panne? S'il est en panne?.....

- Voulez-vous que je vous arrête à un garage? Quoique, à cette heure-ci, il n'y en aura aucun d'ouvert.... Dites-moi plutôt où vous voulez que je vous dépose!

Eddy Staff a les yeux rivés sur l'attaché-case. Il se demande ce qu'il peut bien y avoir à l'intérieur. Il essaie de l'ouvrir, en vain. La serrure fait obstruction. Il fouille dans ses poches à la recherche d’une hypothétique clef.

- Vous m'avez l'air perdu jeune homme! dit le vieillard qui a pris le temps d'observer son passager discrètement.

- Vous pourriez passer la vitesse suivante s'il vous plaît? lance Eddy Staff, énervé.

La main s'accroche au levier. C’est une main aux ongles longs et crochus. Le véhicule est dépassé par des bolides dont les chauffeurs, excédés, lèvent le poing au passage ou vocifèrent en version muette.

- Vous devriez peut-être rouler un peu plus vite pour moins les gêner!

- Je respecte les vitesses, jeune homme. Ce sont eux qui roulent trop vite. Ils ont tort d‘ailleurs! Et, croyez-moi mon garçon, le tort tue!

Eddy Staff lâche un soupir dépité.

- Écoutez! dit le vieil homme. Je suis presqu'arrivé chez moi. On peut faire un petit crochet, le temps de passer un coup de fil, si vous le désirez!

Passer un coup de fil? Mais à qui?

- ...Je ne sais pas si....

- Allons, allons!

* * *
La Frégate a bifurqué sur une route au trafic bien moins dense. Une route à l’état de chemin vicinal, qui paraît mener nulle part. Le véhicule a ralenti. Eddy Staff observe intrigué la haute muraille qu'il distingue au loin, derrière le pare-brise ruisselant. Le vieil homme klaxonne et s‘arrête à l‘entrée de la forteresse. Un vigile, posté à une guérite, leur adresse un geste de la main et s'approche.

Le vieil homme descend légèrement la fenêtre de la portière.

- Quel temps affreux! dit le vigile.

- Oui! Espérons qu’il s’en ira en deux temps trois mouvements.

- Ah vous! Toujours le mot pour rire! Ce monsieur a un laissez-passer? demande t-il en désignant Eddy Staff.

- Non! Mais il m'accompagne. Et nous ne faisons que passer.

- Soyez prudent!

- Je ne pense pas qu'il y ait danger!

- De nos jours il vaut mieux se méfier!

Le grand portail s’ouvre automatiquement et le véhicule entre dans l’enclos, qui se referme sur eux.

- Il ne faut pas lui en vouloir, il ne fait que son travail. Et un vigile c‘est toujours vigilent.

Ils traversent les ruelles d'une cité aux bâtisses luxueuses, alignées symétriquement, et dont la façade est d’une seule et même couleur : jaune passé. Des panneaux, semés tout le long du chemin, interdisent d’étendre le linge ailleurs qu’aux emplacements indiqués, de tondre les pelouses en dehors des jours indiqués par les arrêtés municipaux ou de sortir les poubelles après neuf heures du matin. Les rues sont désertes, les boutiques inanimées.

- Mais que craignez-vous?

- Il y a tant de choses à craindre. Tenez, ma femme a peur des corneilles, des pies et des chats. Elle ne redoute rien moins qu'un chat. Qu'il l'attrape, qu'il la griffe, qu'il la morde. A nos âges, on préfère se sentir rassurés.

La Frégate s’arrête dans la cour, à proximité d'une villa cossue. Le vieil homme coupe le moteur.

- Venez! dit-il. Ma femme se fera une joie de vous connaître.

* * *
Le pavillon est tapissé de vieil or. Il dégage un parfum de remugle, provenant sans doute du mobilier vétuste qui décore l‘entrée. Le parquet grince sous les pas.

- C'est vous Chris? demande une voix chevrotante venue d'une pièce voisine.

- Oui, c'est moi ma douce! Je suis accompagné d'un jeune homme!

- Un jeune homme? s’époumone la voix.

Une femme âgée, sèche, au cou interminablement long, apparaît en reniflant. Elle s’arrête devant Eddy Staff, le dévisage longuement, tandis que son cou s'allonge un peu plus. Le regard globuleux est insistant. Eddy Staff baisse les yeux.

- Un jeune homme....

- Oui Cissy! un jeune homme! répète le vieillard. C'est monsieur... monsieur...

- Eddy Staff!

Il lui tend la main. Elle la prend, la serre entre ses doigts noueux, la palpe, la jauge, la scrute, la détaille.

- Ma femme est très chaleureuse avec nos visiteurs. Nous avons si peu l'occasion de recevoir.

- Quelle tendreté... susurre t-elle.

- Tendresse! rectifie le vieil homme. Il s’avance vers elle, lui caresse la tête délicatement.

- Cissy, ma douce, combien de fois devrai-je vous le répéter?

- Je peux téléphoner? demande Eddy Staff en retirant la main prestement.

- Allez-y! Le téléphone est là!

- Où?

- Devant vous!

Il montre un vieux téléphone du siècle passé, portant un cadran rotatif. Eddy Staff l’avait confondu avec un objet de décoration.

- Vous n'avez pas un portable ou un mobile... enfin un téléphone plus moderne?

Les deux vieillards s'observent interloqués.

- Bon... et ça fonctionne ce truc?

Eddy Staff décroche. Il n'a aucune tonalité.

- A vrai dire, Cissy et moi, nous ne sommes point férus de ce genre d'appareil. Et donc nous ne nous en servons jamais. D'autant que nous avons de plus en plus de mal à obtenir les communications.

- Ce n'est pas grave! dit-il observant l'appareil.

Eddy Staff raccroche. De toute façon, il n’a personne à appeler.

- Mais vos vêtements sont trempés! dit la vieille femme remarquant la flaque d’eau sous ses pieds. Il faut vous changer, le temps qu’ils sèchent! Je vais vous apporter...

- Non, laissez, je....

- Vous allez attraper froid. On a si vite fait d’attraper un rhume. D’ailleurs, je sens un courant d’air! s’exclame t-elle en se recroquevillant.

- La porte n'est pas bien fermée ! Cissy craint les courants d'air.

Le vieil homme se précipite sur la porte tandis que la femme ajoute:

- Oui, c'est comme ces tremblements, là, vers le réfrigérateur. Je ne sais pas pourquoi Chris tenait tant a acheter cette crotte d'appareil.

- Oh Cissy! s'offusque le vieil homme.

- Il me glace rien que de le voir.

- Si nous allions plutôt nous réchauffer! dit le vieil homme poussant Eddy Staff vers le séjour.

- Je vais vous apporter un vêtement sec.

- Oui, un vêtement sec. Et Cissy va nous préparer quelque chose. Vous voulez bien Cissy?

- Je ne sais pas si je vais rester... je ne voudrais pas vous déranger....

- Allons, allons !

* * *
Un vieux fer en fonte chauffe près de la bouilloire, sur le large poêle à bois qui ronronne dans le séjour. Une vieille lessiveuse est abandonnée dans coin. Un poste à galène trône sur une commode vermoulue. La pièce est un véritable musée de vieilleries.

Eddy Staff a défait sa chemise. Il s’apprête à retirer son pantalon, mais il est gêné. Il aurait préféré se dévêtir en un lieu plus intime. Dans le silence de la pièce, il sent les yeux braqués sur lui qui le toisent de la tête aux pieds. Le vieil homme lui tend un peignoir de bain, tandis que la vieille femme récupère chacun de ses vêtements.

- Comme la chair est ferme! dit Cissy, hasardant une main sur son épaule. On se demande si elle l'est partout, ajoute-telle toute émoustillée.

- Cissy, voyons! la gronde le vieil homme.

Eddy Staff se hâte d’enfiler le peignoir.

- Tenez, mettez-vous à l’aise! dit le vieil homme lui offrant un fauteuil vieux rose au tissu élimé.

La vieille femme disparaît. Eddy Staff s’assied. Il se sent mal à l’aise dans ce décor suranné. Il lui semble être projeté dans un autre univers, dans une autre époque, une époque révolue, si loin de son décor familier. Mais quel est donc son décor familier? Et pourquoi a t-il la mémoire aussi sélective? Eddy Staff a l’impression d’être dans un rêve, où les personnages, les objets, seraient déformés, grossièrement caricaturés.

- Je ne vais pas rester très longtemps.

- Prenez votre temps, jeune homme. Il faut savoir s’économiser. C‘est bien là le meilleur placement, non ?

- Mais quand on prend trop de temps, on n'avance pas! s’exclame t-il contemplant les vieilleries qui l’entourent.

- Depuis la nuit des temps, avancer consiste à mettre un pied devant l'autre. Et depuis la nuit des temps, tous les êtres qui vivent sur terre avancent.

- Je parle d'avancer en terme de progrès. Ce qui permet d'avancer plus vite, de vivre avec son temps, si vous préférez.

- Quel progrès?

- Les autoroutes, le train rapide, les fusées, c'est ça le progrès!

- Vous trouvez qu'avancer plus vite est un progrès? Les chemins de traverse ont bien plus de charme que les autoroutes. A quoi bon se précipiter! On peut toujours remettre au lendemain ce qu’il est possible de faire la veille. La terre ne s’arrêtera pas de tourner pour autant. Croyez-moi jeune homme, il faut prendre son temps!

- Et surtout le garder! ajoute la vieille femme qui vient d’apparaître, armée d’un vieux moulin à café.

* * *
 Le phonographe crépite dans un coin de la pièce. Eddy Staff s’émerveille devant le bras de la machine qui tressaute à vive allure sur le disque affolé. Cissy verse la préparation dans les tasses, à partir d’une cafetière ancestrale.

- Ce morceau n'a pas pris une ride. Oyez jeune homme! C'est un luthiste de grand talent, vous ne trouvez pas? Mais à propos, vous aimez le luth?

- Le luth? demande Eddy Staff.

Des images furtive de guitares électriques, de projecteurs bariolés, de foules enflammées lui traversent l’esprit.

- Oh vous savez moi je suis plutôt branché rock!

- Branché rock?

- Vous ne connaissez pas le rock ?

- Bien sûr que si! dit le vieil homme

- Mon époux et moi étions férus d'escalade dans notre jeune temps.

- C’était le bon temps, n’est-ce pas Cissy?

- Oh oui, je me souviens! C'est fou ce que nous avons pu crapahuter ensemble sur les rocs ...

- Attendez, attendez! les interrompt Eddy Staff écartant les bras. Je parlais musique. Le rock.

- Le rock? Pourtant au sens habituel du terme....

- Oui, mais le rock c’est aussi une musique.

Eddy Staff porte la tasse à ses lèvres. Il avale une gorgée et réprime une grimace discrète.

- Qu'est-ce que c'est ?

- C'est de la chicorée! dit-elle. Vous aimez?

Ils ont allongé le cou vers lui tous les deux.

Eddy Staff repose la tasse.

- Eh bien....

- Cissy la prépare comme nulle autre pareil!

Eddy Staff a baissé le regard. Il rencontre les yeux globuleux au fond de sa tasse. Il se sent mal à l'aise. Il se demande pourquoi il a accepté cette invitation.

- Être branché rock, poursuit-il en essayant de se dominer, c’est une expression qui signifie que l’on aime cette musique. Mais peut-être connaissez-vous mieux la techno, les raves, c’est plus d’actualité. Enfin, je veux dire qu’on parle plus de rave que de rock aujourd’hui.

- Ah les raves! s’exclame t-elle enchantée. Alors là, nous adorons!

- Vous connaissez? Demande Eddy Staff surpris.

- Bien sûr! Et nous en raffolons! ajoute t-elle excitée.

- C’est un véritable délice!

- Il n’est pas de chant plus doux à l’oreille

- Et aux papilles surtout! Accommodées avec une sauce légère, c’est un mets succulent.

- Non! s’écrie Eddy Staff dépité. Je parlais de la musique.

- Ah! c’est aussi de la musique?

- Sans doute une musique de jeunes...

- De jeunes.... murmure Cissy rêveusement.

- Tout ceci met en appétit. Vous resterez bien manger avec nous?

- C’est-à-dire que...

- Allons, allons!

* * *
 Deux vieux chandeliers décorent la longue table en bois massif. L’argenterie accuse les années et la porcelaine des assiettes est fêlée par endroits. Cissy a servi tous les plats. Ils sont étalés sur la table dans de larges saladiers. Car le menu n’est constitué que de salades. Après l’entrée, composée d’une salade de pissenlit, vient le plat principal constitué d’une salade de carottes et accompagné d’un assortiment de salades vertes.

- Vous ne mangez jamais de viande? demande Eddy Staff en s‘interrogeant sur le dessert.

- Plus il vieillit, moins Chris apprécie la viande!

- Ma femme pourtant en raffole, elle. Mais elle n’en trouve pas à sa convenance.

- A sa convenance?

- Elle aime la chair très tendre! chuchote le vieil homme.

- Oui... très tendre....

Un cou démesuré s’allonge vers lui. Le globe des yeux s’est élargi. Eddy Staff détourne la tête.

- Cissy veut dire que depuis que nous ne pouvons plus nous ravitailler sur place, il est difficile de trouver de la viande fraîche. La seule boutique qui existait ici a fermé ses portes.

- Et pourquoi?

- Eh bien... Disons que l’âge tendre a bien du mal à résister en ces lieux. Vous savez, les parties de tarots ou les activités du club, ce ne sont pas des distractions qui fascinent tout un chacun. Personnellement, nous abhorrons ce genre d’activités. Nous nous retrouvons toujours entre mêmes gens.

- En plus, ils sont sourds comme des pots! ajoute Cissy en tortillant le cou. Il faut sans arrêt leur répéter la même chose. Et comme ils sont sourds, ils n’écoutent plus les autres, mais ils s’écoutent parler. On a l’impression de discuter avec des vieux cons!

- Oh Cissy! s’offusque le vieil homme. Quel vocabulaire peu châtié!

Se tournant vers Eddy Staff, il précise:

- Cissy voulait dire que l’absence d’interlocuteurs est parfois plus terrible que le silence lui-même.

- Mais pourquoi restez-vous là si cet endroit vous déplaît à ce point?

- Oh, avec le temps, on devient casanier. On n’ose plus tellement bouger. A nos âges, on préfère ne pas prendre de risques inutiles.

- Puis on est si bien chez soi, on a ses petites habitudes. Surtout à la morte saison, Chris et moi, nous sommes plutôt d’un naturel à hiberner, bien au chaud, blottis l’un contre l’autre.

Le vieil homme soulève fièrement un saladier.

- Mais rassurez-vous! s’exclame t-il. Cissy est la reine des salades !

- N'exagérons rien ! rectifie t-elle. Il est vrai que nous mangeons beaucoup de salades. La laitue si joliment fripée, la scarole frisottée comme une ancêtre, la romaine et son petit goût antique. Mais notre préférée est la salade d'endives aussi amère qu'un regret.

- C'est un véritable poème!

- Cissy excelle dans les odes !

- Oh! vous me flattez! dit-elle en se rengorgeant. Et le cresson, vous avez déjà goûté au cresson?

- Allons Cissy, cessez de nous entortiller avec vos salades! Vous ne voyez pas que vous ennuyez notre invité?

- Non! Absolument pas ! rétorque Eddy Staff poliment.

- Bah! Laissez donc! Sous sa carapace un peu rude, je le sais très tendre! Oh oui... ajoute t-elle écarquillant les yeux sur le jeune homme. D'une tendreté....

- Tendresse! rectifie le vieil homme, lançant vers elle un regard indulgent. Je ne vous le dirai jamais assez.

Eddy Staff penche la tête. Il observe Chris et Cissy , leur tendre complicité, leur amour indéfectible. Il se dit qu’ils ne ressemblent pas aux vieux couples ordinaires, distillant l'aigreur et la rancune. Chris et Cissy s’aiment. Ils s’aiment les yeux dans les yeux.

- Mangez donc un peu de salade! propose t-elle. Vous savez c‘est bon pour la santé la salade. Et la santé c’est important. La santé, c’est comme la nouvelle année, on la veut toujours bonne, surtout à nos âges.

- Avoir la santé, c’est avoir l’éternité!

- Ah la santé! Vivre vieux certes, vivre con soit, mais surtout vivre en bonne santé.

- Allons Cissy! Mesurez votre langage!

Et se tournant derechef vers Eddy Staff, il précise:

- Cissy voulait dire qu’on s’habitue à l’idée de la mort, mais pas à l’idée de l’idée de la sénilité. Or de la sénescence à la sénilité, il n’y a qu’un pas. Un pas que nous refusons de franchir. Car nous comptons bien vivre, en vivant bien, pendant longtemps, n’est-ce pas Cissy? dit-il lui caressant la main.

- Oh oui, nous ne sommes pas pressés de mourir.

- Le désir de mort n’est autre que la mort du désir! Et nous avons encore tant de désirs à partager ensemble. Vous prendrez bien un peu de vin?

- Volontiers!

- Il est excellent! c'est un vin chenu!

- Rien ne vaut ce qui est chenu! dit-elle lui caressant un reste de cheveux.

- Reconnaissons qu’il a admirablement bien vieilli. Les vins se conservent à merveille dans les fûts de chêne. C’est une tradition à laquelle heureusement on revient.

- Comme toutes les traditions! ajoute t-elle trempant son pain dans le verre de lait placé derrière l’assiette.

- Cessez donc de vous repaître de cette gourmandise, ma douce! Vous savez bien que cela vous rend malade à chaque fois.

- Vous avez raison! dit-elle abandonnant le mets d'un aire coupable. Je vais apporter le dessert. C’est une salade de...

- Peut-être notre invité préfère t-il autre chose qu’une salade? l’interrompt Chris.

- C’était une salade de fruits, mais si vous préférez les fruits entiers.

Elle pose la corbeille au milieu de la table.

- Les voilà! Servez-vous je vous prie!

Eddy Staff s'apprête à prendre une pomme.

- Prenez donc plutôt celle-ci, elle est moins ridée! lui susurre t-elle.

Et allongeant le cou, elle ajoute:

- Mais vous les préférez peut-être ridées?
 * * *
Eddy Staff est confortablement installé dans le fauteuil. Il est somnolent près du feu qui ronronne. Cissy lui a proposé de feuilleter l'album de famille. Il a accepté, par politesse, bien qu’il exècre ce genre d’occupation. Elle commente les photos d’une voix monocorde qui le berce doucement.

- Celle-ci est une photo assez récente. Chris et moi, nous marchions dans les ruelles tortes de la vieille ville.

- Où?

- J’avoue que je ne me souviens plus. Mais nous avons adoré les vieilles pierres. Et aussi les bassins, éparpillés ça et là, ornés d’algues et de roseaux.

- Cissy adore nager! intervient Chris, qui enfourne une grosse bûche dans le poêle à bois. C’est d’ailleurs une excellente nageuse. Vous la verriez s’ébattre dans le bassin.

- Ces photos-là ont été prises dans nos îles lointaines! continue Cissy.

- Vous êtes originaires des îles?

- Oui! tout comme nos ancêtres!

- Il nous en a coûté de nous expatrier ici.

- Je comprends! Les cocotiers, les mers chaudes!

- Surtout les mers chaudes!

- Nous adorions nager, nous ébattre dans ces mers du sud, n’est-ce pas Cissy?

- Qu’est-ce qui vous en a éloignés?

- La vie! avoue songeusement Cissy.

- Oui, la vie! soupire le vieil homme. Mais nous n’excluons point de gésir dans un lointain ailleurs, à terme échu, Cissy et moi.

Eddy Staff sourit. Les expressions, les mots anciens utilisés pas les deux vieillards, l’amusent maintenant. Le vin a chassé ses appréhensions et finalement il se sent bien ici, comme rassuré par le décor vieillot.

- Il faut dire également que nous sommes très éparpillés dans la famille, poursuit-elle. Tenez, voilà notre cousin Hermann, originaire du vieux continent. Il vit quelque part du côté des Balkans. Ici, c’est Kynixys qui habite à Madagascar. C’est un endroit charmant et pourtant, le temps lui dure parfois. Le tempérament des îles est un peu particulier. Et là, c’est... c’est...

Elle éloigne la photo de ses yeux.

- Qui est-ce ici? demande t-elle à Chris.

- Montrez ma douce!

Elle lui apporte la photo.

- Eh bien c’est... c’est...

A son tour, il allonge les bras.

- Attendez, que je chausse mes lunettes. A nos âges, la vue n’est pas très vaillante.

Il rapproche la photo de son visage.

- C’est Testudo!

- Ah Testudo! Il habite en Amérique du Sud. Il a pris un sacré coup de vieux. Sans doute a t-il fait son temps. Cuora, elle, est en Asie! dit-elle montrant une autre photo. Et Chelodina, en Australie. Ce sont des intimes de longue date.

Eddy Staff est surpris de voir, sur chaque image, une tortue posée aux pieds du sujet photographié. Et même, parfois, la tortue est d’une taille plus imposante que le sujet lui-même.

- Vous êtes passionnés de tortues dans la famille!

Chris et Cissy s’observent avec un sourire complice.

- C’est le moins que l’on puisse dire!

* * *
Eddy Staff est penché sur le vieux poste à galène. C’est un de ces postes qui firent le bonheur de la T.S.F. et que l'on ne trouve plus que chez les antiquaires. Par miracle, il fonctionne. Eddy Staff a capté une onde qui distille de la musique classique en continu.

- Mon épouse collectionne les vieilleries.

- Les vieilleries! Vous plaisantez! Cet appareil n'a pas même un siècle!

- Il est dépassé voyons!

- Ah bien sûr! Lui, depuis qu'il a Pupuce!

- Vous avez un chien?

Cissy rétracte brusquement ses longs membres. Elle semble horrifiée.

- Un chien? surtout pas! s’écrie t-elle.

Chris lui prend la main et la tapote doucement.

- Ce n’est rien... ce n’est rien....

Et se tournant vers Eddy Staff, il murmure à voix basse :

- Ne prononcez jamais ce mot devant ma femme. Cissy est terrorisée par les chiens depuis qu’elle a été mordue dans jeune temps.

- Mais qui est Pupuce alors?

- Je vais vous montrer! Venez!

Eddy Staff le suit jusqu'à un réduit étroit et obscur dissimulé derrière un rideau.

- Voilà ! C’est la plus merveilleuse invention qu’il m’ait été donné de voir.

- Eh oui! ajoute Cissy. Depuis qu'il a cette chose, c'est dans l'obscurité qu'il passe le plus clair de son temps. Comme s'il avait des choses à cacher!

- Des choses à cacher, à mon âge! Vous attribuer de bien grands desseins à une si petite chose!

- Petite chose, petite chose! Mieux vaut une petite qui frétille qui grosse qui roupille! s'exclame t-elle l'oeil coquin.

- Oh Cissy! s'offusque t-il. Et prenant Eddy Staff par le bras, il ajoute: Cissy exècre les nouveautés!

- Peu m’en chaut certes! dit-elle s’éloignant. Je préfère aller préparer un peu de tisane.

- C’est un ordinateur? demande Eddy Staff, dubitatif, en découvrant l'écran.

- Oui! Et regardez, vous allez être émerveillé!

Il pose le doigt sur l’écran et l‘appareil se met en fonctionnement. Eddy Staff écarquille les yeux. C’est un écran plat digital, miniaturisé, qui intègre toutes les composantes de l’appareil. Jamais, dans son existence, il n'a vu un engin aussi perfectionné... jamais... non, jamais... Mais où a t-il donc vu cet appareil qui lui semble si familier....

- Vous vous intéressez aux ordinateurs jeune homme?

- Oui... je crois...

- C’est la découverte la plus prodigieuse du siècle passé! Observez un peu les possibilités de cet engin! dit-il caressant l’écran.

La messagerie animée s’ouvre et apparaît une lettre qui se déplie automatiquement.

- J’ai reçu un courrier! dit le vieillard tout excité. C'est fabuleux! Rendez-vous compte, grâce à cet appareil, il est enfin possible de communiquer.

Eddy Staff l’observe interloqué. Il a si souvent utilisé les messageries. C’est d’une banalité. D’ailleurs, c’est dans une messagerie que se trouvait le fichier... le fameux fichier.... quel fichier?

- N’est-ce pas extraordinaire?

- Vous auriez le téléphone.....

- Mais vous ne semblez pas réaliser jeune homme! se récrie le vieillard. Grâce à cet outil ultramoderne, nous communiquons comme dans les temps anciens : par l’écriture et la lecture. Les gens composent des phrases, avec des verbes, des sujets, des compléments. Ils s’efforcent de plaire à leurs interlocuteurs en soignant le vocabulaire, en corrigeant les fautes, en cherchant des idées...

- Pas toujours...

- Mais celui qui ne fait pas cet effort passe pour un crétin. Pouvez-vous imaginer un instant ce que peut penser la jeune fille à qui l’amant enverrait une missive dénuée d’intérêt?

- Il a d’autres façons de lui dire qu’il l’aime.

- Non jeune homme, vous vous trompez. Rien n’est plus flatteur pour une compagne que la caresse d’un mot bien tourné ou le baiser éternel d’un poème, écrit rien que pour elle. A chaque instant de solitude, elle lira des mots qui lui rappelleront tant de belles images dans les bras de son amant. Savoir écrire à une femme, savoir lui exprimer par l’écriture tout l’amour que l’on ressent pour elle, c’est bien là le plus bel engagement.

Eddy Staff contemple le vieillard, attendri.

- Je vous admire. Comment faites-vous pour rester si près l'un de l'autre après tant d'années?

L’écran semble donner des signes de faiblesse. Il vacille. Chris tourne délicatement un bouton situé en dessous de l‘appareil.

- Voyez-vous, en amour, il ne suffit pas de veiller à l'intensité et à la luminosité. Il faut aussi veiller au contraste. C’est en général le contraste qui fait souffrir l’être humain. De savoir que quelque chose peut avoir plus d’intérêt que soi, aux yeux de la personne que l’on aime, c’est un terrible contraste. Dans la vie vous pouvez tout vous permettre. A la seule condition que la personne que vous aimez n’ait jamais le sentiment d’être délaissée. Inutile d’aller décrocher la lune ou de vous ruiner dans des présents mirifiques. Il suffit d’un regard, un geste, une complicité au moment opportun, pour conserver à l‘amour toute son intensité et sa luminosité. Voir l'amour dans les yeux de l'être que l'on aime est la seule chose au monde qui mérite de vivre.

L'écran se positionne tout à coup, de façon automatique, sur un site non sollicité.

- Ah! Voilà les dernière nouvelles! dit le vieil homme.

Eddy Staff a un sursaut. Il a déjà vu ce site. C’est un site qui défraie la chronique en raison du nombre important de visiteurs qu’il véhicule. Il a déjà vu ce site, mais où?

- Vous connaissez le site Wenjob? On dit qu’il révolutionne l’univers pour les idées qu’il distille. Ce qui est étonnant, c’est que personne ne sait qui est ce Wenjob. Certains s’inquiètent pour les cours de la bourse, qu’il fait allègrement chuter. Tenez, regardez justement les dernières courbes. Elles sont éloquentes.

Il se tourne vers Eddy Staff.

- Mais vous m’avez l’air bien pâle tout à coup. Seriez-vous l’un de ces actionnaires un peu trop entreprenants?

- Non....

- L’initiative, la créativité, l’esprit d’entreprise, ce sont pourtant les valeurs de la jeunesse, non ? Mais vous avez bien raison d’être prudent. Rien ne vaut les placements sûrs, vivre de ses rentes.

L’écran a de nouveau changé de texture. Le site Wenjob a disparu comme il était apparu.

- Approchez jeune homme. Voilà un jeu qui aura sans doute l’heur de vous plaire. Et je serais ravi de jouer avec vous si vous le permettez!

Eddy Staff se penche vers l’ordinateur où s‘ébattent des animaux belliqueux.

- En quoi consiste t-il?

- C’est très simple : d’un côté vous avez les crocodiles, les caïmans, les lézards, bref les vieilles peaux. Et de l’autre, les castors, les zibelines, les lapins, bref les peaux tendres. Le jeu consiste pour les vieilles peaux à dévorer les peaux tendres. Et pour les peaux tendres à éliminer les vieilles peaux. Les vieilles peaux manquent d’agilité, mais connaissent la ruse. Les peaux tendres ont les réflexes salvateurs, mais manquent de perspicacité. Chaque fois que l’un ou l’autre camp gagne des points, ces points se transforment en produits de luxe. Sac en crocodile, manteau en zibeline. Le plus fortuné à gagné la partie. Il faut savoir également que les jeunes peaux ont un large éventail de masques pour se grimer en vieilles peaux. Tandis que les vieilles peaux ont à leur disposition tous les outils de la cosmétique et de la chirurgie esthétique pour réparer les outrages du temps. Êtes-vous intéressé?

- A vrai dire, non... je me sens un peu fatigué.

- Ah!...Vous devriez rester dormir ici! dit le vieil homme éteignant l'appareil. Il est tard vous savez.

- C’est-à-dire que...

- Allons, allons!

* * * 
Chris et Cissy ont accompagné Eddy Staff vers la chambre. Quand ils ouvrent la porte, Eddy Staff a un mouvement de recul. Le plafond de la chambre est taillé en forme de carapace. De même que le lit. Deux carapaces géantes sont accrochées au mur, tapissé d’un papier parsemé de petites tortues. Une longue étagère est couverte de coffrets à bijoux et de vases fabriqués à partir de carapaces de tortues, de peignes, de broches, de bibelots en écailles de tortues. Sur une autre étagère, ce sont des livres et des revues qui sont consacrés à l’univers des tortues.

- Vous verrez vous serez bien là! Je suis sûre que vous ferez des rêves très tendres!

- Vous êtes vraiment passionnés par les tortues.

- Vous ne croyez pas si bien dire! murmure Cissy allongeant le cou.

- Savez-vous que jadis les humains vénéraient les tortues? Ils ont même imaginé que l’apparition de la terre était due à une gigantesque tortue qui reposait au fond de l’eau et qui laissait poindre sa carapace. Pendant des siècles, on a estimé que la tortue était un animal si intelligent que l’on pouvait se fier à son comportement pour prendre des décisions. Et bien des civilisations ont lu dans sa carapace pour faire des prédictions. La tortue a longtemps été déifiée, adulée, respectée, considérée à sa juste valeur.

- Mais de nos jours les gens n’ont plus le sens des valeurs! Et, sans vouloir vous offenser, les jeunes ne respectent plus rien. C’est un signe des temps.

- Vous connaissez des légendes sur les tortues?

- Oh, mais bien sûr jeune homme. Si vous voulez tout savoir sur les tortues, il y a un site internet entièrement consacré à ce thème. Je peux vous donner les coordonnées si vous le désirez...

- Non, non... je préférerais lire un livre sur ce sujet, si vous en avez un.

- Nous avons bien quelques grimoires! dit le vieil homme fouillant sur un rayonnage. Mais j'ignore s'ils auront l'heur de vous plaire. Ils sont un peu hermétiques au commun des mortels. Tenez, en voilà un exemplaire. Il s’intitule....

- Le siècle des tortues! s’exclame Eddy Staff en caressant la couverture poussiéreuse.

- C’est une très belle histoire, vous verrez! D’une infinie tendreté...

- Tendresse... Nous vous laissons vous reposer à présent! dit Chris prenant le bras de sa femme.

- N’oubliez pas de boire votre tisane! ajoute t-elle allongeant le cou. Ce sont des herbes très relaxantes.

- Allons, venez ma douce.

* * *
Eddy Staff est allongé sur le lit. Depuis qu'il a ouvert la première page du livre, il ne l'a plus quitté. L'ouvrage comporte de nombreuses illustrations, des gravures anciennes, parfois de simples esquisses. Eddy Staff le feuillette et le lit avec avidité.

Jadis les tortues étaient adulées. Puis les hommes se sont mis à les chasser pour leur viande et leur chair qu’ils trouvaient très raffinée, très tendre. Les carapaces servirent à confectionner des coffrets à bijoux et des récipients pour les cosmétiques. La cupidité humaine donna lieu à toutes sortes de cruautés. Ainsi, il fut un temps on l’on plongeait la tortue vivante dans l’eau bouillante pour décoller sa carapace, avant de rejeter l’animal, toujours vivant, au fonds des mers. La tortue pacifique, amie de l’homme, finit par se détacher de lui et même par le haïr. Certaines se réfugièrent vers des havres de paix, tels les îles Galapagos où elles pouvaient se développer jusqu’à leur taille réelle et vieillir à l’abri des convoitises humaines. D’autres mirent leur extraordinaire intelligence de concert pour combattre l’ennemi juré. Elles savaient que la nature les avait dotées de pouvoirs mystérieux, mystiques. Il était gravé sur les pierres, noyées au fonds des océans, que les tortues pouvaient vivre un siècle. Le siècle des tortues achevé, elles se réincarnaient dans l’animal de leur choix. Ce choix se porta sur l’animal humain. A dessein de le détruire. Les tortues réincarnées mangeraient la viande humaine, en la choisissant tendre, et donc jeune. Encore fallait-il parvenir à vivre un siècle, éviter durant un siècle les prédateurs humains.

Chrysémis et Cystude furent les premières tortues réincarnées...

...Eddy Staff s’est endormi sur le livre ouvert, posé contre son thorax. Son sommeil est agité. Il voit des images étranges, confuses, enchevêtrées. Il entend des sons déformés.

La porte de la chambre a grincé. Un long cou se penche en sa direction.

- Comme c’est beau l’âge tendre. Il dort à poings fermés.

- Chut! Allons Cystude ne le réveillons point.

Les silhouettes s’agitent autour de lui, tout en s’étirant de manière exagérée, dans l’anamorphose d’un rêve.

- Il a aimé la tisane!

La tasse vide se promène dans la pièce, suspendue dans le vide.

- Passons-lui la corde doucement sous les jambes et faisons un noeud coulant.

- Il ne s’est pas déshabillé.

- Effectivement. Il faut le déshabiller.

Quand il ouvre un oeil, Eddy Staff s'aperçoit qu'il est installé dans un fauteuil roulant. Il ne peut bouger les jambes, ni les bras. Il est entravé. Aucun son ne parvient à sortir de sa bouche, bâillonnée.

Sa tête dodeline. Le long cou s’est allongé jusqu’à lui frôler les yeux.

- Nous allons lui ramollir un peu la chair pour qu’elle soit plus tendre!

Cystude a un rictus hideux. Eddy Staff voit l’énorme chaudron posé sur le poêle, qui bouillonne à gros bruits.

- Et pour qu’elle soit tendre, il faut l’ébouillanter légèrement. Mais pas trop. Juste de quoi ôter la carapace. La carapace d’arrogance, de suffisance, de cruauté propre aux hommes. Mais il faut lui conserver un peu de vie. Juste un peu....

Eddy Staff regarde horrifié l’énorme marmite qui approche de lui. On va le plonger à l’intérieur. Il voudrait s’enfuir, mais il en est incapable. Il semble figé, paralysé.

Est-ce un cauchemar? Il aimerait bien se réveiller. Pourquoi a t-il accepté cette invitation? Que fait-il dans cette maison?

Qui est-il?

* * *
Le son du luth crépite sur le vieux phonographe. Les chandeliers brillent de tous leurs feux, de chaque côté de l’immense table. Chris et Cissy mangent en tête à tête. Il n’y a qu’un seul plat au menu. Une vieille marmite épaisse qui semble n’avoir pas servi depuis des temps anciens et dans laquelle frémissent quelques morceaux de viande, coupés en petits dés.

- C'était un jeune homme vraiment charmant!

- Et quelle tendreté...

- Tendresse ! Combien de fois devrai-je vous rectifier Cissy ?

- Êtes-vous sûr que l’on dise tendresse pour la viande?

- Non... Finalement j’ai des doutes. Ah la mémoire! A nos âges....

- Ces recettes ancestrales sont peut-être un peu trop pimentées, vous ne trouvez pas? Elles altèrent le goût de la viande.

- Vous avez sans doute raison ma douce. Il faudrait songer à modifier la préparation. Une viande aussi raffinée, ce serait dommage de la gâcher!

- Vous en reprendrez bien un peu!

- Je commence à me sentir un peu lourd.

- Qu’allons-nous faire de ces restes?

- Il suffira de les réchauffer.

- C‘est vrai. Un plat en sauce se réchauffe aisément. Quand je pense à ce jeune homme.... je me demande si nous aurons d’autres surprises, d’une telle qualité?

- Il est vrai que nous avons passé un moment délicieux en sa compagnie.

- Oui, vraiment délicieux!

- Venez Cissy! dit-il lui prenant la main. Il est temps de nous accorder un petit repos, blottis au chaud, l’un contre l’autre.

- Oh oui! Un long repos bien mérité!

 

FIN