Une araignée dans la Toile.
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Philippe Degat nen revenait pas. Il sagitait sur sa chaise en se mordillant les lèvres et, par moment, il lorgnait vers Héléna Ramos, qui tournait un verre entre ses doigts. Jamais il ne lavait vue dans un tel état. Il sautillait nerveusement sur son siège en répétant : - Cest impossible ! Dis-moi que cest impossible ! Je rêve ! Elle répondait par des silences explicites, le regard à mille lieux de la réalité. - Non ! Arrête ! Insistait Degat. Ne me dis pas que tu es amoureuse dun robot ? - Jon est un type formidable ! Elle avait maintes fois répété cette phrase, la seule quelle semblait connaître à présent, depuis que son vocabulaire était gouverné par la passion. - Ah mais si ! Tu tes entichée dun robot ! Alors là, on aura tout vu ! Il cessa de gigoter, écarta le verre sur la table et joignit pieusement les mains. - Mais enfin, quest-ce quil a de si formidable ? Privée des mots indispensables à lexpression de ses sentiments, elle paraissait réfléchir. - Il est émotionnel, mental... - Cest une machine.... Héléna Ramos fronça les sourcils. Son regard plongea dans celui de Philippe Degat. Soudain, elle semblait revenir sur terre, retrouver sa véritable personnalité. - Il a un sens des préliminaires très particulier. - Ah bon ? En quoi ? - En quoi ? Eh bien, il nest pas préoccupé exclusivement par la longueur de ce quil a entre les jambes, ni par les multiples positions acrobatiques quun homme se doit dadopter quand il suppose que cest la seule chose qui fait jouir une femme. - Et quest-ce quil fait de si spécial ? Soupira Degat. - Il sait faire lamour à une femme comme une femme a envie quon le lui fasse : dune manière féminine! - Normal, il a été programmé par une femme ! Héléna Ramos porta le regard vers le plafond. - Tu lignorais ? Cest lassistante dAldy qui sest occupée de la partie basse de son anatomie. Il a été programmé par une femme, pour plaire aux femmes, répondre à leurs besoins, à leurs désirs... - Et alors ? - Et alors ? Mais bon Dieu, tu ne comprends rien ! Ce type na pas dâme, cest un robot. Il ferait nimporte quoi pour te satisfaire parce quil a été programmé pour assurer cette fonction. Et toi tu marches dedans ! - Il mapporte le bonheur... Je veux bien croire à nimporte quoi si ça mapporte le bonheur... - En fait, tu as toujours recherché un homme-objet. Un homme qui na rien dun homme, avec ses faiblesses, ses travers, ses humeurs, sa moitié dhémisphère cérébral typiquement mâle... Elle revint vers lui et il remarqua quil y avait vraiment de la colère dans ses yeux. - Peut-être... Mais finalement, je trouve que cest merveilleux dêtre avec un homme qui naurait pas tout dun homme, ses faiblesses, ses travers, ses humeurs, sa moitié dhémisphère typiquement mâle, les souvenirs dancien combattant, le ventripotement des stades, la canne à pêche qui pousse entre les jambes passé la quarantaine, les blagues de fins de soirées distillées par un joyeux drôle ignorant quil vaut mieux un humoriste qui fait le con quun con qui fait de lhumour. Oui, cest merveilleux dêtre avec un homme qui na pas tous ces travers répulsifs dont saccommodent bon gré mal gré tant de femmes, couchées à côté dun être égoïstement comblé qui leur tourne le dos. Oui, cest merveilleux dêtre avec un homme qui na pas tout de ces vrais mecs dont on finit par avoir la pomme dAdam en travers de la gorge. Vois-tu Degat, jaime sa sensibilité féminine, sa faculté de répondre à mes désirs. Jaime son épaule chaleureuse. Jaime lattention quil me porte. Jaime quil ne voit que moi. Jaime le respect quil me manifeste. Jaime le confort et la sécurité que je ressens près de lui. Jaime sa compagnie. Jaime sa conversation. Jaime quil me masse les pieds. Jaime quil cherche méticuleusement, du bout des lèvres, les points les plus sensibles de mon corps. Jaime quil me regarde avec des yeux dans lesquels je ne discerne pas systématiquement un lit et tout ce qui se termine lamentablement à l'intérieur une fois que le coup est parti. Philippe Degat baissa les yeux et murmura : - Mais enfin, il ny a aucun échange, aucun partage dans ce type de relation. Il satisfait à tous tes désirs et toi tu ne satisfais à rien vis à vis de lui ! - Tu te trompes Degat ! Une femme donne ce quelle reçoit et plus elle reçoit, plus elle donne. Je crois quil trouve en moi ce quil cherche. Je suis totalement dépendante de lui. Complètement asservie. Il me fait rêver. Cest important le rêve tu sais. Cest très important.... Philippe Degat la dévisagea avec curiosité. Il se demandait pourquoi, en vieillissant, les femmes se redécouvraient des velléités de midinettes, se mettaient à réclamer des flirts de jeunes filles, se pâmaient devant des chanteurs ringards et craquaient pour le premier bellâtre susceptible de titiller leurs émois de vierges sur le retour. Héléna Ramos avait repris son verre et le tortillait entre ses doigts machinalement. Elle eut un sourire. A lentrée de la discothèque Jon Web venait dapparaître. Philippe Degat le regardait sapprocher deux. Il était vrai que le robot navait rien dun robot tant il était parfait dans sa conception. Il eût été un véritable humain, il leût qualifié dhomme élégant, racé, distingué. Jon Web posa un baiser délicat sur la main dHéléna Ramos, avant de saluer Philippe Degat. Il le remercia davoir tenu compagnie à la journaliste en son absence. Puis il le congratula pour larticle quil venait de publier dans le Web Indépendant, concernant les informations qui avaient été livrées par un certain Christian David Rom. - Justement, cest à ce sujet que je voulais mentretenir avec vous ! Intervint Degat. Vous êtes au centre de cet article monsieur Web ! - Au centre non ! Répliqua Jon Web qui avait plongé les yeux dans ceux d'Héléna Ramos. A la périphérie si vous me permettez ce jeu de mot ! Je nai pris part à aucune décision concernant lobjet de votre article ! - Pourtant, on dit que cest à votre requête que le Président à transféré le laboratoire Aldy au département militaire. - Le laboratoire Aldy a rempli sa mission ! Répliqua Jon Web prenant place sur le siège situé entre les deux journalistes. Après concertation de létat major des armées, il a été convenu que les travaux du laboratoire Aldy pourraient intéresser le département militaire. - A quelles fins ? - Je vous les laisse imaginer monsieur Degat ! - Vous voulez dire que... - Vous pouvez supposer ce que bon vous semble. Je nai pas à me prononcer sur ce sujet ! Mes compétences sont exclusivement civiles. Je vous offre un verre ? Philippe Degat accepta. Héléna Ramos navait rien dit. Elle semblait hypnotisée par le regard de Jon Web qui ne lavait pas lâchée un instant. - Puis-je vous poser une question monsieur Web ? - Je vous en prie ! - Que pensez-vous, personnellement, de la possibilité quil pourrait y avoir à ce que... à ce quune armée de robots puisse voir le jour... - Monsieur Degat, cessez de vous interroger sur mon éventuelle influence dans ce domaine. Jai bien moins demprise que vous ne pourriez en avoir en publiant un article où vous feriez part de vos craintes à vos nombreux lecteurs ! - Vous suggérez.... - Je ne suggère rien ! Vous disposez de votre plume à votre convenance. Et cette plume peut avoir une portée extraordinaire, non ? Sinatra avait entonné une vieille ritournelle qui parut provoquer un éclair entre les deux tourtereaux. Jon Web se leva, prit la main dHéléna Ramos. Il voulait lentraîner vers la piste de danse. - Excusez-moi monsieur Degat ! Elle le suivit docilement. Plongé dans ses réflexions, Philippe Degat les observa, enchaînés dans un slow langoureux, les yeux dans les yeux. Une femme dun âge bien mûr, dansant dans les bras dun robot à la jeunesse éternelle. Quel couple ! L'incommunicabilité entre les hommes et les femmes avait atteint un tel point de non-retour quil fallait solliciter la puce même dans le domaine du cur. Héléna Ramos rayonnait. Elle semblait avoir atteint le bien-être absolu. Un séducteur. Jon Web était un séducteur qui savait séduire et envoûter ceux qui lapprochaient. Lassurance, la sobriété, un langage direct, des suggestions déroutantes qui déstabilisaient ses interlocuteurs, telle était la panoplie de ses attributs. Ne venait-il pas de linciter, intimement, à écrire un article ? Et lui, Philippe Degat ne venait-il pas intimement daccepter la requête ? Finalement, le robot, à la merci de lhomme, parvenait à asservir ses interlocuteurs, à les manipuler dans le sens de ses désirs. Il ne se contentait pas de livrer la somme de connaissances qui était sienne, il savait analyser et raisonner avec intelligence. Pire, il avait une influence redoutable. Le couple était enlacé dans une dualité fusionnelle et éternelle. Héléna Ramos se lovait amoureusement contre son partenaire. Elle avait tendrement calé son visage contre son épaule. A un moment donné, on eût dit quune larme coulait sur sa joue. Héléna Ramos avait fermé les yeux. - Jon, murmura t-elle, jai appris à vivre dans ce rêve et je suis tellement heureuse.... Si un jour nous étions séparés.... - Si un jour nous étions séparés, il y a un endroit où nous pourrions nous retrouver, un seul endroit !
- Cest impossible ! Dis-moi que cest impossible ! Je rêve !
Elle répondait par des silences explicites, le regard à mille lieux de la réalité.
- Non ! Arrête ! Insistait Degat. Ne me dis pas que tu es amoureuse dun robot ? - Jon est un type formidable !
- Jon est un type formidable !
Elle avait maintes fois répété cette phrase, la seule quelle semblait connaître à présent, depuis que son vocabulaire était gouverné par la passion.
- Ah mais si ! Tu tes entichée dun robot ! Alors là, on aura tout vu !
Il cessa de gigoter, écarta le verre sur la table et joignit pieusement les mains.
- Mais enfin, quest-ce quil a de si formidable ?
Privée des mots indispensables à lexpression de ses sentiments, elle paraissait réfléchir.
- Il est émotionnel, mental... - Cest une machine....
- Cest une machine....
Héléna Ramos fronça les sourcils. Son regard plongea dans celui de Philippe Degat. Soudain, elle semblait revenir sur terre, retrouver sa véritable personnalité.
- Il a un sens des préliminaires très particulier. - Ah bon ? En quoi ? - En quoi ? Eh bien, il nest pas préoccupé exclusivement par la longueur de ce quil a entre les jambes, ni par les multiples positions acrobatiques quun homme se doit dadopter quand il suppose que cest la seule chose qui fait jouir une femme. - Et quest-ce quil fait de si spécial ? Soupira Degat. - Il sait faire lamour à une femme comme une femme a envie quon le lui fasse : dune manière féminine! - Normal, il a été programmé par une femme !
- Ah bon ? En quoi ?
- En quoi ? Eh bien, il nest pas préoccupé exclusivement par la longueur de ce quil a entre les jambes, ni par les multiples positions acrobatiques quun homme se doit dadopter quand il suppose que cest la seule chose qui fait jouir une femme.
- Et quest-ce quil fait de si spécial ? Soupira Degat.
- Il sait faire lamour à une femme comme une femme a envie quon le lui fasse : dune manière féminine!
- Normal, il a été programmé par une femme !
Héléna Ramos porta le regard vers le plafond.
- Tu lignorais ? Cest lassistante dAldy qui sest occupée de la partie basse de son anatomie. Il a été programmé par une femme, pour plaire aux femmes, répondre à leurs besoins, à leurs désirs... - Et alors ? - Et alors ? Mais bon Dieu, tu ne comprends rien ! Ce type na pas dâme, cest un robot. Il ferait nimporte quoi pour te satisfaire parce quil a été programmé pour assurer cette fonction. Et toi tu marches dedans ! - Il mapporte le bonheur... Je veux bien croire à nimporte quoi si ça mapporte le bonheur... - En fait, tu as toujours recherché un homme-objet. Un homme qui na rien dun homme, avec ses faiblesses, ses travers, ses humeurs, sa moitié dhémisphère cérébral typiquement mâle...
- Et alors ?
- Et alors ? Mais bon Dieu, tu ne comprends rien ! Ce type na pas dâme, cest un robot. Il ferait nimporte quoi pour te satisfaire parce quil a été programmé pour assurer cette fonction. Et toi tu marches dedans !
- Il mapporte le bonheur... Je veux bien croire à nimporte quoi si ça mapporte le bonheur...
- En fait, tu as toujours recherché un homme-objet. Un homme qui na rien dun homme, avec ses faiblesses, ses travers, ses humeurs, sa moitié dhémisphère cérébral typiquement mâle...
Elle revint vers lui et il remarqua quil y avait vraiment de la colère dans ses yeux.
- Peut-être... Mais finalement, je trouve que cest merveilleux dêtre avec un homme qui naurait pas tout dun homme, ses faiblesses, ses travers, ses humeurs, sa moitié dhémisphère typiquement mâle, les souvenirs dancien combattant, le ventripotement des stades, la canne à pêche qui pousse entre les jambes passé la quarantaine, les blagues de fins de soirées distillées par un joyeux drôle ignorant quil vaut mieux un humoriste qui fait le con quun con qui fait de lhumour. Oui, cest merveilleux dêtre avec un homme qui na pas tous ces travers répulsifs dont saccommodent bon gré mal gré tant de femmes, couchées à côté dun être égoïstement comblé qui leur tourne le dos. Oui, cest merveilleux dêtre avec un homme qui na pas tout de ces vrais mecs dont on finit par avoir la pomme dAdam en travers de la gorge. Vois-tu Degat, jaime sa sensibilité féminine, sa faculté de répondre à mes désirs. Jaime son épaule chaleureuse. Jaime lattention quil me porte. Jaime quil ne voit que moi. Jaime le respect quil me manifeste. Jaime le confort et la sécurité que je ressens près de lui. Jaime sa compagnie. Jaime sa conversation. Jaime quil me masse les pieds. Jaime quil cherche méticuleusement, du bout des lèvres, les points les plus sensibles de mon corps. Jaime quil me regarde avec des yeux dans lesquels je ne discerne pas systématiquement un lit et tout ce qui se termine lamentablement à l'intérieur une fois que le coup est parti.
Philippe Degat baissa les yeux et murmura :
- Mais enfin, il ny a aucun échange, aucun partage dans ce type de relation. Il satisfait à tous tes désirs et toi tu ne satisfais à rien vis à vis de lui ! - Tu te trompes Degat ! Une femme donne ce quelle reçoit et plus elle reçoit, plus elle donne. Je crois quil trouve en moi ce quil cherche. Je suis totalement dépendante de lui. Complètement asservie. Il me fait rêver. Cest important le rêve tu sais. Cest très important....
- Tu te trompes Degat ! Une femme donne ce quelle reçoit et plus elle reçoit, plus elle donne. Je crois quil trouve en moi ce quil cherche. Je suis totalement dépendante de lui. Complètement asservie. Il me fait rêver. Cest important le rêve tu sais. Cest très important....
Philippe Degat la dévisagea avec curiosité. Il se demandait pourquoi, en vieillissant, les femmes se redécouvraient des velléités de midinettes, se mettaient à réclamer des flirts de jeunes filles, se pâmaient devant des chanteurs ringards et craquaient pour le premier bellâtre susceptible de titiller leurs émois de vierges sur le retour.
Héléna Ramos avait repris son verre et le tortillait entre ses doigts machinalement.
Elle eut un sourire. A lentrée de la discothèque Jon Web venait dapparaître.
Philippe Degat le regardait sapprocher deux. Il était vrai que le robot navait rien dun robot tant il était parfait dans sa conception. Il eût été un véritable humain, il leût qualifié dhomme élégant, racé, distingué.
Jon Web posa un baiser délicat sur la main dHéléna Ramos, avant de saluer Philippe Degat. Il le remercia davoir tenu compagnie à la journaliste en son absence.
Puis il le congratula pour larticle quil venait de publier dans le Web Indépendant, concernant les informations qui avaient été livrées par un certain Christian David Rom.
- Justement, cest à ce sujet que je voulais mentretenir avec vous ! Intervint Degat. Vous êtes au centre de cet article monsieur Web ! - Au centre non ! Répliqua Jon Web qui avait plongé les yeux dans ceux d'Héléna Ramos. A la périphérie si vous me permettez ce jeu de mot ! Je nai pris part à aucune décision concernant lobjet de votre article ! - Pourtant, on dit que cest à votre requête que le Président à transféré le laboratoire Aldy au département militaire. - Le laboratoire Aldy a rempli sa mission ! Répliqua Jon Web prenant place sur le siège situé entre les deux journalistes. Après concertation de létat major des armées, il a été convenu que les travaux du laboratoire Aldy pourraient intéresser le département militaire. - A quelles fins ? - Je vous les laisse imaginer monsieur Degat ! - Vous voulez dire que... - Vous pouvez supposer ce que bon vous semble. Je nai pas à me prononcer sur ce sujet ! Mes compétences sont exclusivement civiles. Je vous offre un verre ?
- Au centre non ! Répliqua Jon Web qui avait plongé les yeux dans ceux d'Héléna Ramos. A la périphérie si vous me permettez ce jeu de mot ! Je nai pris part à aucune décision concernant lobjet de votre article !
- Pourtant, on dit que cest à votre requête que le Président à transféré le laboratoire Aldy au département militaire.
- Le laboratoire Aldy a rempli sa mission ! Répliqua Jon Web prenant place sur le siège situé entre les deux journalistes. Après concertation de létat major des armées, il a été convenu que les travaux du laboratoire Aldy pourraient intéresser le département militaire.
- A quelles fins ?
- Je vous les laisse imaginer monsieur Degat !
- Vous voulez dire que...
- Vous pouvez supposer ce que bon vous semble. Je nai pas à me prononcer sur ce sujet ! Mes compétences sont exclusivement civiles. Je vous offre un verre ?
Philippe Degat accepta. Héléna Ramos navait rien dit. Elle semblait hypnotisée par le regard de Jon Web qui ne lavait pas lâchée un instant.
- Puis-je vous poser une question monsieur Web ? - Je vous en prie ! - Que pensez-vous, personnellement, de la possibilité quil pourrait y avoir à ce que... à ce quune armée de robots puisse voir le jour... - Monsieur Degat, cessez de vous interroger sur mon éventuelle influence dans ce domaine. Jai bien moins demprise que vous ne pourriez en avoir en publiant un article où vous feriez part de vos craintes à vos nombreux lecteurs ! - Vous suggérez.... - Je ne suggère rien ! Vous disposez de votre plume à votre convenance. Et cette plume peut avoir une portée extraordinaire, non ?
- Je vous en prie !
- Que pensez-vous, personnellement, de la possibilité quil pourrait y avoir à ce que... à ce quune armée de robots puisse voir le jour...
- Monsieur Degat, cessez de vous interroger sur mon éventuelle influence dans ce domaine. Jai bien moins demprise que vous ne pourriez en avoir en publiant un article où vous feriez part de vos craintes à vos nombreux lecteurs !
- Vous suggérez....
- Je ne suggère rien ! Vous disposez de votre plume à votre convenance. Et cette plume peut avoir une portée extraordinaire, non ?
Sinatra avait entonné une vieille ritournelle qui parut provoquer un éclair entre les deux tourtereaux.
Jon Web se leva, prit la main dHéléna Ramos. Il voulait lentraîner vers la piste de danse.
- Excusez-moi monsieur Degat !
Elle le suivit docilement. Plongé dans ses réflexions, Philippe Degat les observa, enchaînés dans un slow langoureux, les yeux dans les yeux. Une femme dun âge bien mûr, dansant dans les bras dun robot à la jeunesse éternelle. Quel couple ! L'incommunicabilité entre les hommes et les femmes avait atteint un tel point de non-retour quil fallait solliciter la puce même dans le domaine du cur. Héléna Ramos rayonnait. Elle semblait avoir atteint le bien-être absolu.
Un séducteur. Jon Web était un séducteur qui savait séduire et envoûter ceux qui lapprochaient. Lassurance, la sobriété, un langage direct, des suggestions déroutantes qui déstabilisaient ses interlocuteurs, telle était la panoplie de ses attributs. Ne venait-il pas de linciter, intimement, à écrire un article ? Et lui, Philippe Degat ne venait-il pas intimement daccepter la requête ? Finalement, le robot, à la merci de lhomme, parvenait à asservir ses interlocuteurs, à les manipuler dans le sens de ses désirs. Il ne se contentait pas de livrer la somme de connaissances qui était sienne, il savait analyser et raisonner avec intelligence. Pire, il avait une influence redoutable.
Le couple était enlacé dans une dualité fusionnelle et éternelle.
Héléna Ramos se lovait amoureusement contre son partenaire.
Elle avait tendrement calé son visage contre son épaule. A un moment donné, on eût dit quune larme coulait sur sa joue.
Héléna Ramos avait fermé les yeux.
- Jon, murmura t-elle, jai appris à vivre dans ce rêve et je suis tellement heureuse.... Si un jour nous étions séparés.... - Si un jour nous étions séparés, il y a un endroit où nous pourrions nous retrouver, un seul endroit !
- Si un jour nous étions séparés, il y a un endroit où nous pourrions nous retrouver, un seul endroit !
Le président marchait dun pas pressé, suivi par une cohorte de conseillers, de gardes du corps et de diplomates internationaux. Christian David Rom enrageait davoir obtenu une entrevue avec lui ce jour là, juste le jour où la planète était en effervescence. Il avait sollicité ce rendez-vous depuis des lustres, estimant détenir des informations capitales, quil voulait transmettre exclusivement au plus haut personnage de lEtat. Pour obtenir cet entretien, il avait fallu franchir bien des barrières et même sadjoindre la bienveillance dun proche collaborateur à qui il avait finalement confié une part de ses préoccupations. Maintenant, chaque fois quil essayait dapprocher le Président, le pourchassant dans sa cavalcade, Christian David Rom était interrompu. Au bout dun moment, enfin, il se prit à espérer, car celui-ci se tourna vers lui et dit : - Je vous écoute monsieur.... rappelez-moi votre nom ! - Christian David Rom, monsieur le Président ! Ce que jai à vous dire est de la plus haute importance. - Non jeune homme! Il ny a autre chose de la plus haute importance aujourdhui, Nous allons enfin savoir ce que veut Wenjob ! En effet, les plus fins limiers de la planète guettaient impatiemment le moment où Wenjob allait apparaître à lécran de tous les ordinateurs du monde, comme il lavait annoncé. On allait enfin pouvoir le localiser, larrêter, lempêcher de nuire plus longtemps. Wenjob était devenu lennemi public numéro un. Les micro-structures annonçaient lère de la miniaturisation. Ces établissements, quil avait vivement encouragés, étaient à lorigine du démantèlement dune bonne partie des concentrations qui avaient dominé léconomie mondiale. Quant aux trusts restants, Wenjob leur asséna le coup fatal en diffusant une liste noire des entreprises à caractère non humaniste et en expédiant une consigne de boycott dans cinq milliards de boîtes aux lettres. Leffondrement de léconomie traditionnelle provoqua un krach boursier sans précédent. Après avoir porté un rude coup aux milieux économiques et financiers, Wenjob sétait attaqué aux milieux politiques. Depuis quelques temps, la désaffection des électeurs pour leurs dirigeants navait cessé de renforcer labstentionnisme. On nosait plus donner les résultats électoraux en terme délecteurs mais uniquement en terme de pourcentages. Ainsi, lorsque, sur 100 votants, 96 sabstenaient, 3 votaient pour un camp et 1 pour lautre camp, il valait mieux annoncer que lélu avait obtenu 75 % des suffrages exprimés, que davouer une légitimité tenue de 3% délecteurs. Dans les sphères gouvernementales, on préféra minimiser le ridicule de la situation et feindre le naturel, que de réagir de manière réfléchie avant quil ne fût trop tard. Mais il faut préciser que les dés étaient pipés : Wenjob ne se présentait pas aux élections. Il ne dirigeait aucun parti. Il était seulement linitiateur dun mouvement. Un mouvement qui avait cinq milliards dadeptes. Labsence de légitimité des élus les plaçait évidemment en position de faiblesse, les décrédibilisait au regard des populations dont ils étaient en charge. Cette situation entraîna de graves problèmes institutionnels. Lautorité de lEtat était bafouée, et il devenait de plus en plus difficile de faire respecter lordre.... à moins de remplir les geôles avec cinq milliards dindividus. Même les régimes autoritaires se trouvaient démunis face à la puissance de Wenjob. A la résistance passive des populations soumises à un diktat, succédèrent des émeutes entraînant léviction des pouvoirs totalitaires. De véritables révolutions bouleversaient la cartographie politique mondiale. De nouveaux gouvernements se mettaient en place, dans les pays démocratiquement fragiles, des pouvoirs initiés par les partisans de Wenjob, à la solde de ses idéaux. Mais les pays de vieille tradition républicaine, là où les gens se contentaient de bouder les urnes, connurent également des mouvements de rue. Wenjob arracha à leur clavier les adeptes de la Toile et les jeta massivement dans les Festives, quil organisait une fois par mois à présent. Pour constituer son principal fonds de commerce, il connaissait bien la typologie des internautes. Il les savait capable de converser avec Le Monde plus facilement quavec leur voisin de palier. Il savait quils souffraient dun isolement maladif qui générait des comportements inhibés, renfermés, phobiques. Confinés dans un univers de strass et de paillettes, en adoration devant la beauté des artifices autant que devant les artifices de la beauté il savait combien ils étaient effrayés par la perspective daffronter une réalité trop belle, ou trop laide. Le mal-être de la société virtuelle existait dailleurs depuis des lustres. Conscient de ce phénomène, Wenjob voulait rapprocher les populations dans des fêtes joyeuses et permissives. Joyeuses, elles le furent naturellement. Permissives, les autorités sy obligèrent. Dans le chaos planétaire qui régnait, nulle autorité nosa contrarier ces mouvements de masse de peur de provoquer des débordements. Mais les sociétés ainsi regroupées grâce au réseau, dans un merveilleux nivellement social et hiérarchique, semblaient si heureuses de manifester ouvertement leur joie, avec la plus grande liberté, quil ne leur vint même pas à lesprit de bouleverser lordre ancien. Une ère nouvelle semblait avoir commencé et lon suivait, fort discipliné, un brillant chef de file qui était suffisamment perturbateur pour contenir les velléités vindicatives de chacun. Wenjob avait modifié les programmes civils en altérant bon nombre de fichiers. Si son propre site était crypté de façon inviolable, il avait su sintroduire dans les forteresses les mieux gardées. Il parasitait les données informatiques sur chaque individu, le recréait, le revirginisait socialement, puis lui donnait une place, une fonction, une utilité dans le mouvement. Il semblait disposer, dans ce domaine, dun pouvoir incommensurable qui minait lorganisation sociale traditionnelle, tributaire de fichiers instaurés ancestraux. Wenjob porta le coup fatal en paralysant les systèmes informatiques qui géraient les arsenaux militaires. Les nations concernées ne pouvaient plus utiliser lessentiel de leurs armements modernes, et surtout larme nucléaire. Les ordinateurs de la planète étaient bloqués et nobéissaient quau desiderata dun fantôme, un fantôme inaccessible, imparable, inattaquable. Car le plus dramatique fut que lon ne savait toujours pas qui attaquer ni où attaquer. On observait avec admiration, terreur et impuissance cet inconnu de Wenjob, installé à lintérieur des systèmes, contrôlant tous les ordinateurs de la planète. Si au début on lavait contemplé comme un maître-chanteur potentiel, à laffût de ses requêtes et prêt à les satisfaire, à présent on se demandait quels étaient ses desseins profonds, car Wenjob nexigeait rien explicitement. Il tenait les ficelles du monde sans manifester la moindre revendication. - Tout est en place pour la localisation ? Où est Jon, bon sang ? - Injoignable monsieur le Président ! - Injoignable ! ragea t-il. Avoir les services secrets les mieux payés de la planète pour aboutir à ces résultats ! Il devrait être là enfin ! Lui seul peut dire qui est derrière cette pagaille ! - Monsieur le Président, cest vraiment important ! - Oui monsieur Rom ! Laissez-moi minstaller et je serais à vous ! Il prit place sur le siège derrière lécran. La cohue avait cessé autour de lui. - Ce que jai à vous dire est en relation avec le site Wenjob ! insista Christian David Rom. Alors le Président leva la tête et daigna enfin apercevoir son interlocuteur. Le seul mot de Wenjob suscitait le plus vif intérêt. - Je vous écoute ! - Êtes-vous au courant que le centre de recherche Aldy nexiste plus ? - Bien sûr ! Il a été transféré au département militaire. Jen ai décidé ainsi. - Savez-vous quil ne reste absolument aucune information sur les travaux effectués au laboratoire ? - Mais si jeune homme ! Elles ont simplement été classées confidentielles par le département militaire. Où voulez-vous en venir à la fin ? - Monsieur le Président, ça va être le moment ! les interrompit une voix. On se rapprocha de limmense écran installé sur une paroi du bunker. Mais le Président souhaitait rester à proximité dun ordinateur, pour être plus près sans doute du mystérieux interlocuteur qui allait sadresser à la planète. Malgré sa notoriété, le site Wenjob était resté sobre dans la présentation. Dailleurs on ne citait pas le nom du principal protagoniste, préférant plutôt mentionner le mouvement. Lécran souvrit sur un fond sonore musical qui était quasiment devenu un hymne. Après la fenêtre daccueil, bien connue maintenant du public, vint une succession dimages : une enfilade de statistiques, de tableaux, de courbes qui grimpaient pour chuter brutalement. Il y avait la courbe de léconomie, la courbe de la consommation, la courbe de lemploi, la courbe des finances, la courbe des prévisions, la courbe de larmement, la courbe de popularité des élus, /\/\/\/\/\/\/\ toutes les courbes possibles et imaginables défilaient sans discontinuité. Les images étaient accompagnées dun commentaire. Mais, par un effet savamment orchestré, les images ne coïncidaient en aucun cas avec les dialogues. En fond sonore, derrière les courbes éloquentes, une voix paisible, accompagnée dune musique lénifiante, sexprimait : - Civilisations du millénaire, nous sommes à laube du Renouveau. Larme nucléaire, rendue inutilisable au risque de détruire la planète, est enfin bannie. Une monnaie unique circule mondialement. Les grandes villes sont dépeuplées au profit des campagnes. Les entreprises gigantesques ont cédé le pas à des entreprises de petites tailles qui privilégient la diffusion des produits locaux de qualité. Les micro-structures assurent le plein emploi et léquité économique planétaire. Lentreprise humaniste repeuple les campagnes, aère les villes, favorise le commerce de proximité, offre aux individus une meilleure qualité de vie. Le Président se détourna de lordinateur. - Il va profiter du taux découte pour balancer son potage ! fulmina t-il en tapotant sur la souris. Est-ce quil est localisé? - Non, pas pour linstant ! - Monsieur le Président, intervint précipitamment Christian David Rom. Le site Wenjob est lémanation dun ancien site créé par Aldy. Ce site a disparu un peu après la mort du professeur et na jamais été reconstruit. Deux chercheurs du laboratoire, nommés Staff et Cairne, travaillaient sur un dossier devenu introuvable. - Quel dossier ? - Un dossier où il est expliqué comment une puce hybride, mi-humaine, mi-électronique, a été introduite dans les circuits, par le biais dinternet. Pendant des années la créature ainsi conçue a pu se développer avec ses propres ressources. Elle a vécu dans la virtualité, amalgamant une somme de connaissances époustouflante, véhiculées par le Web. - Quest-ce cest que cette histoire ? De quoi me parlez-vous ? Quelle créature ? marmonna le Président crispé, pivotant vers lordinateur. La voix poursuivait : - Prendre le temps de vivre et de respirer, diminuer les contraintes, tels sont les objectifs prioritaires du mouvement. Aujourdhui il nest plus question de sintéresser aux besoins de lêtre humain, mais à lêtre humain lui-même. Durant des décennies, lentreprise sest focalisée sur ses besoins et sur la meilleure façon de les satisfaire, ignorant que le désir primordial de lhomme est son bien-être avant tout. La créativité est lun des piliers de ce bien-être qui nécessite de privilégier lautonomie, voire lautarcie, au détriment de lassistanat sous ses formes les plus viles. Le droit à la créativité est un droit fondamental. Il permet à lindividu de se suffire à lui-même par la vente ou la consommation de ses propres produits. - Alors, monsieur Rom ! grommela le Président. Jattends ! Continuez ! - Eddy Staff, avatar virtuel, fut le meilleur compagnon de jeu de la créature. Ils ont partagé leur enfance et leur adolescence ensemble dans la Toile. Jusquà la disparition inexpliquée du Webworld, lunivers artificiel dans lequel ils évoluaient. Alors, lhybride a disparu des circuits pendant dix ans. Il est devenu incontrôlable, indécelable. Il y fort à penser, aujourdhui, que la créature a analysé tous les systèmes internes du réseau, pour les maîtriser pleinement. - Une créature.... - Oui, une créature.... Si vous préférez monsieur le Président, au fond de la Toile, il y avait une énorme araignée. Une araignée nourrie, gavée par le web. - Mais où est Jon à la fin ! sécria le Président avant de revenir vers lécran. La voix continuait toujours à parler au milieu dun enchevêtrement de courbes effarantes. - Lévolution du secteur tertiaire, lenvolée des techniques nouvelles ont rendu possible léclosion dentreprises humanistes. Le produit est diffusé au niveau local, puis national, puis international le cas échéant. Nous veillons à ce que les échanges ne se fassent que sur des produits inexistants dun pays à lautre. Et nous veillons surtout à ce que les produits échangés viennent de structures humanistes. Nous encourageons le développement de micro-structures dans les états pauvres afin déviter les flux migratoires et les délocalisations intempestives, dêtres humains autant que dentreprises. - Il ne viendra pas... marmonna le Président saffaissant sur son bras. - Monsieur le Président, si vous le permettez... - Attendez monsieur Rom ! dit-il en lécartant de la main. Jaimerais savoir où ce type veut en venir. Et il ajouta, lil étrangement amusé : - Son discours commence à me passionner voyez-vous ! On pourrait même sentendre sur certains points. - La créativité, poursuivait la voix, est un élément essentiel dans le progrès dune civilisation. Louverture aux idées nouvelles est permanente. Quil représente ou non un groupe, chaque individu a le droit dexprimer ses points de vue, de les diffuser à la collectivité, sans aucune forme de censure. Il appartient à chacun de juger si les idées sont dangereuses pour une démocratie, et non à un pouvoir dimposer une idéologie unique. Le débat est constant. - Je suis sûr quil nest pas fondamentalement mauvais ! murmura le Président avec un ricanement nerveux. Christian David Rom bouillait dimpatience. Il piétinait devant lécran et narrivait pas à comprendre pourquoi le Président accordait si peu dimportance à ses propos. Il commençait à mettre sérieusement en doute léquilibre ou la perspicacité de son vis-à-vis. Devant un parterre dauditeurs bouche bée, suspendus à lapparition de Wenjob, la voix poursuivait : - Notre société sefforce de répondre aux aspirations du mouvement créatif et humaniste, qui ont conduit à une société de bien-vivre et de bien-être. Le bien-vivre dans lépanouissement familial, professionnel et social. Le bien-être dans lépanouissement individuel. - Eddy Staff est interné ! séleva Christian David Rom, malgré quil eût été convié au silence. Le Président dressa les yeux vers lui dun air distrait. - Ah oui ? Et pourquoi donc ? - On lignore. Mais Staff ou Cairne, ou les deux, ont réussi le transfert de lhybride à lintérieur dun robot. Ce robot est devenu.... A ce moment précis, les courbes disparurent brusquement et la musique sarrêta net. Une nouvelle image occupa lécran, limage tant attendue par la planète. On découvrit enfin qui se cachait derrière la voix. - Jon Web ! chuchota le Président avec fatalisme. Adossé à un immense planisphère, Jon Web était assis derrière un bureau doù il sexprimait solennellement, à la façon dun chef dEtat. Il y eut des clameurs de stupéfaction dans la pièce. Et tous les visages se tournèrent vers le plus haut personnage de létat. Wenjob nétait autre que lun de ses conseillers particuliers. Le Président avait été proprement berné. Il était ridiculisé à la face du globe et passait pour le dernier des crétins. On sattendait à ce quil bondît, sombrât dans une violente colère, émît quelques jurons. Il nen fut rien. - Wenjob est simplement lanagramme de Jon Web ! sécria Christian David Rom. Impassible, le Président continuait à fixer lécran où lorateur poursuivait son discours. Il semblait admiratif, envoûté presque. Le pouvoir dont jouissait Jon Web sans aucun doute le fascinait. En le prenant pour lun de ses plus proches conseillers, il avait été mystifié, il le savait. Jon Web était un terrible mystificateur. Mais pouvait-on le lui reprocher ? Il avait vécu dans le Webworld, un univers de mystification. Il avait été nourri de toutes les composantes du réseau, y compris les plus crapuleuses. Jon Web renvoyait à la figure du monde toutes les faiblesses de la virtualité, tous les artifices de la net-illusion. Mais le Président ladmirait moins pour sa canaillerie que pour le talent immense avec lequel il sétait arrogé le pouvoir, sans même un coup détat, sans même une révolution. - Cet univers tient à bien peu de choses, expliquait Jon Web magistralement. De tous temps, le malheur des peuples est venu dun maître-mot : pouvoir. Qui na pas rêvé du pouvoir, du pouvoir monarchique, du pouvoir financier, du pouvoir discrétionnaire, du pouvoir spirituel. Qui na pas rêvé de prendre le pouvoir, de lexercer ou den abuser. Aujourdhui le pouvoir a un synonyme qui est à son tour devenu maître-mot : communication. La communication permet daccéder au savoir qui est un tremplin vers le pouvoir. Ainsi, le pouvoir est suspendu à la communication. - On ne la toujours pas localisé, monsieur le Président ! - Évidemment ! soupira t-il. Le visage enfonçait lourdement le bras sur lequel il était appuyé, et disparaissait peu à peu derrière lécran. - Monsieur le Président, le secoua Christian David Rom. Cest tout à fait normal quon ne puisse pas le localiser. Le génome qui contient les informations de base, concernant Jon Web, a été dupliqué en milliers dexemplaires. Ils ont constitué des réseaux complexes qui évoluent seuls, de façon autonome. Cette intelligence hybride vit dans le virtuel, en connexion permanente avec les ordinateurs. Les systèmes recréés sont résistants aux pannes, aux déconnexions, aux problèmes informatiques les plus divers, car ils sont extrêmement redondants. Par contre Jon Web, lui, peut couper tous les ordinateurs de la terre en même temps. - Taisez-vous monsieur Rom ! marmonna le Président dune voix affligée. - Imaginons, continuait Jon Web, que ce pouvoir fugace, suspendu à la communication, disparaisse. Lunivers, et chaque individu, serait confronté à une monstruosité sans pareille : lincommunicabilité. Le silence. La solitude. Être seul au milieu du silence. Être seul après un cataclysme qui a englouti tous les repères de la communication. Cest inimaginable, nest-ce pas ? Jon Web se tut. Il semblait visiblement affecté. - Mon oeuvre est accomplie désormais, reprit-il. Le mouvement est en marche. Chacun tirera les conclusions quil souhaite de la formidable expérience que nous avons partagée ensemble. Permettez-moi mesdames, messieurs, de prendre congé à présent. Devant une assistance planétaire ébahie, Jon Web se leva, abandonna le champ de la caméra, laissa derrière lui un bureau vide et une immense mappemonde murale qui commençait à seffriter, à partir en lambeaux. Lécran fut tout à coup brouillé, avant de sassombrir complètement. Mu par un réflexe machinal, le Président poussa la souris dans un sens, puis dans lautre. Mais lordinateur ne répondait plus. Dans les secondes qui suivirent, les écrans du monde entier prirent alternativement le deuil. Avant que son ordinateur ne séteignit, Héléna Ramos reçut un message lui disant juste : à bientôt Elle alla sallonger sur le lit de sa chambre dhôtel, ferma les yeux et dansa toute la nuit, tendrement enlacée. La terre plongeait progressivement dans la pénombre. Tous les mécanismes assujettis à linformatique cessèrent de fonctionner les uns après les autres. Lordinateur et la Toile étaient devenus des éléments de la civilisation moderne tellement prépondérants, qualtérer les circuits informatiques ne pouvait que conduire à un bug phénoménal. Le grand bug, tant redouté au matin du nouveau millénaire, se déclarait maintenant. La majeure partie des ponts de communication, gérés par les systèmes numériques, avaient été coupés. De monstrueux embouteillages et des accidents en cascades se produisirent, du fait dune signalisation soudain déficiente. Le désordre fut accentué par larrêt de certains véhicules, dotés dune mémoire virtuelle, qui simmobilisaient en plein milieu de la chaussée, sans prévenir. La panique gagnait les rues, engendrait des bousculades mortelles. Les services de secours, débordés autant que désorientés, étaient inaptes à intervenir. Les hôpitaux, insuffisamment équipés de groupes électrogènes, durent affronter une multitude de problèmes inhérents à lutilisation dun matériel pointu et à un manque de personnel formé aux anciennes méthodes. On ne comptait plus les ascenseurs et les parkings bloqués, les immeubles au digicode défaillant, les coupures de gaz , délectricité, deau qui entraînaient les situations les plus dramatiques. Les systèmes daiguillages informatisés des trains, soudain défaillants, provoquaient des déraillements en série. Dans les airs la débandade nétait pas en reste. Les entreprises, grosses consommatrices doctects, purent soudain entendre les mouches voler au coeur de leurs locaux. Les enseignes des magasins séteignaient une à une, tandis quà lintérieur, le silence et lobscurité généraient une cohue indescriptible. Aux scènes de paniques succédèrent des scènes de pillages et de meurtres. Chacun voulait se préserver de cette apocalypse inopinée en se barricadant à domicile avec les vivres de première nécessité. Mais le plus grave fut effectivement labsence de communication. Il était impossible de rassurer la population, de mettre en place des plans de secours, de les coordonner, de les gérer. Sentant venir sa fin, Le Monde se figea. Devant lui sinstallait la plus effroyable des nuits. Jamais il navait vu un tel assaut, submergeant les quatre coins de la planète. Alors, bousculé, renversé, il se mit à filer droit devant lui. Les boutiques, les rues, les habitants disparaissaient, broyés par le néant qui attaquait de toutes parts. Terrorisé, Le Monde, ne sachant plus comment tourner, se laissa choir sur le sol. Et il se replia sur lui-même, comme il lavait fait aux pires moments de lobscurantisme... .... A lorigine, il y eut un Hameau. Un Hameau constitué de trois habitations rudimentaires, taillées en cube et plantées sur un terrain sans relief ni végétation, dans un décor aux tons criards, presque fluorescents....
- Je vous écoute monsieur.... rappelez-moi votre nom ! - Christian David Rom, monsieur le Président ! Ce que jai à vous dire est de la plus haute importance. - Non jeune homme! Il ny a autre chose de la plus haute importance aujourdhui, Nous allons enfin savoir ce que veut Wenjob !
- Christian David Rom, monsieur le Président ! Ce que jai à vous dire est de la plus haute importance.
- Non jeune homme! Il ny a autre chose de la plus haute importance aujourdhui, Nous allons enfin savoir ce que veut Wenjob !
En effet, les plus fins limiers de la planète guettaient impatiemment le moment où Wenjob allait apparaître à lécran de tous les ordinateurs du monde, comme il lavait annoncé. On allait enfin pouvoir le localiser, larrêter, lempêcher de nuire plus longtemps.
Wenjob était devenu lennemi public numéro un.
Les micro-structures annonçaient lère de la miniaturisation. Ces établissements, quil avait vivement encouragés, étaient à lorigine du démantèlement dune bonne partie des concentrations qui avaient dominé léconomie mondiale. Quant aux trusts restants, Wenjob leur asséna le coup fatal en diffusant une liste noire des entreprises à caractère non humaniste et en expédiant une consigne de boycott dans cinq milliards de boîtes aux lettres.
Leffondrement de léconomie traditionnelle provoqua un krach boursier sans précédent.
Après avoir porté un rude coup aux milieux économiques et financiers, Wenjob sétait attaqué aux milieux politiques. Depuis quelques temps, la désaffection des électeurs pour leurs dirigeants navait cessé de renforcer labstentionnisme. On nosait plus donner les résultats électoraux en terme délecteurs mais uniquement en terme de pourcentages. Ainsi, lorsque, sur 100 votants, 96 sabstenaient, 3 votaient pour un camp et 1 pour lautre camp, il valait mieux annoncer que lélu avait obtenu 75 % des suffrages exprimés, que davouer une légitimité tenue de 3% délecteurs. Dans les sphères gouvernementales, on préféra minimiser le ridicule de la situation et feindre le naturel, que de réagir de manière réfléchie avant quil ne fût trop tard.
Mais il faut préciser que les dés étaient pipés : Wenjob ne se présentait pas aux élections. Il ne dirigeait aucun parti. Il était seulement linitiateur dun mouvement. Un mouvement qui avait cinq milliards dadeptes.
Labsence de légitimité des élus les plaçait évidemment en position de faiblesse, les décrédibilisait au regard des populations dont ils étaient en charge. Cette situation entraîna de graves problèmes institutionnels. Lautorité de lEtat était bafouée, et il devenait de plus en plus difficile de faire respecter lordre.... à moins de remplir les geôles avec cinq milliards dindividus.
Même les régimes autoritaires se trouvaient démunis face à la puissance de Wenjob. A la résistance passive des populations soumises à un diktat, succédèrent des émeutes entraînant léviction des pouvoirs totalitaires. De véritables révolutions bouleversaient la cartographie politique mondiale. De nouveaux gouvernements se mettaient en place, dans les pays démocratiquement fragiles, des pouvoirs initiés par les partisans de Wenjob, à la solde de ses idéaux.
Mais les pays de vieille tradition républicaine, là où les gens se contentaient de bouder les urnes, connurent également des mouvements de rue. Wenjob arracha à leur clavier les adeptes de la Toile et les jeta massivement dans les Festives, quil organisait une fois par mois à présent. Pour constituer son principal fonds de commerce, il connaissait bien la typologie des internautes. Il les savait capable de converser avec Le Monde plus facilement quavec leur voisin de palier. Il savait quils souffraient dun isolement maladif qui générait des comportements inhibés, renfermés, phobiques. Confinés dans un univers de strass et de paillettes,
la beauté des artifices
autant que devant
les artifices de la beauté
il savait combien ils étaient effrayés par la perspective daffronter une réalité trop belle, ou trop laide. Le mal-être de la société virtuelle existait dailleurs depuis des lustres. Conscient de ce phénomène, Wenjob voulait rapprocher les populations dans des fêtes joyeuses et permissives. Joyeuses, elles le furent naturellement. Permissives, les autorités sy obligèrent. Dans le chaos planétaire qui régnait, nulle autorité nosa contrarier ces mouvements de masse de peur de provoquer des débordements. Mais les sociétés ainsi regroupées grâce au réseau, dans un merveilleux nivellement social et hiérarchique, semblaient si heureuses de manifester ouvertement leur joie, avec la plus grande liberté, quil ne leur vint même pas à lesprit de bouleverser lordre ancien.
Une ère nouvelle semblait avoir commencé et lon suivait, fort discipliné, un brillant chef de file qui était suffisamment perturbateur pour contenir les velléités vindicatives de chacun.
Wenjob avait modifié les programmes civils en altérant bon nombre de fichiers. Si son propre site était crypté de façon inviolable, il avait su sintroduire dans les forteresses les mieux gardées. Il parasitait les données informatiques sur chaque individu, le recréait, le revirginisait socialement, puis lui donnait une place, une fonction, une utilité dans le mouvement. Il semblait disposer, dans ce domaine, dun pouvoir incommensurable qui minait lorganisation sociale traditionnelle, tributaire de fichiers instaurés ancestraux.
Wenjob porta le coup fatal en paralysant les systèmes informatiques qui géraient les arsenaux militaires. Les nations concernées ne pouvaient plus utiliser lessentiel de leurs armements modernes, et surtout larme nucléaire. Les ordinateurs de la planète étaient bloqués et nobéissaient quau desiderata dun fantôme, un fantôme inaccessible, imparable, inattaquable.
Car le plus dramatique fut que lon ne savait toujours pas qui attaquer ni où attaquer.
On observait avec admiration, terreur et impuissance cet inconnu de Wenjob, installé à lintérieur des systèmes, contrôlant tous les ordinateurs de la planète.
Si au début on lavait contemplé comme un maître-chanteur potentiel, à laffût de ses requêtes et prêt à les satisfaire, à présent on se demandait quels étaient ses desseins profonds, car Wenjob nexigeait rien explicitement. Il tenait les ficelles du monde sans manifester la moindre revendication.
- Tout est en place pour la localisation ? Où est Jon, bon sang ? - Injoignable monsieur le Président ! - Injoignable ! ragea t-il. Avoir les services secrets les mieux payés de la planète pour aboutir à ces résultats ! Il devrait être là enfin ! Lui seul peut dire qui est derrière cette pagaille ! - Monsieur le Président, cest vraiment important ! - Oui monsieur Rom ! Laissez-moi minstaller et je serais à vous !
- Injoignable monsieur le Président !
- Injoignable ! ragea t-il. Avoir les services secrets les mieux payés de la planète pour aboutir à ces résultats ! Il devrait être là enfin ! Lui seul peut dire qui est derrière cette pagaille !
- Monsieur le Président, cest vraiment important !
- Oui monsieur Rom ! Laissez-moi minstaller et je serais à vous !
Il prit place sur le siège derrière lécran. La cohue avait cessé autour de lui.
- Ce que jai à vous dire est en relation avec le site Wenjob ! insista Christian David Rom.
Alors le Président leva la tête et daigna enfin apercevoir son interlocuteur. Le seul mot de Wenjob suscitait le plus vif intérêt.
- Je vous écoute ! - Êtes-vous au courant que le centre de recherche Aldy nexiste plus ? - Bien sûr ! Il a été transféré au département militaire. Jen ai décidé ainsi. - Savez-vous quil ne reste absolument aucune information sur les travaux effectués au laboratoire ? - Mais si jeune homme ! Elles ont simplement été classées confidentielles par le département militaire. Où voulez-vous en venir à la fin ?
- Êtes-vous au courant que le centre de recherche Aldy nexiste plus ?
- Bien sûr ! Il a été transféré au département militaire. Jen ai décidé ainsi.
- Savez-vous quil ne reste absolument aucune information sur les travaux effectués au laboratoire ?
- Mais si jeune homme ! Elles ont simplement été classées confidentielles par le département militaire. Où voulez-vous en venir à la fin ?
- Monsieur le Président, ça va être le moment ! les interrompit une voix.
On se rapprocha de limmense écran installé sur une paroi du bunker. Mais le Président souhaitait rester à proximité dun ordinateur, pour être plus près sans doute du mystérieux interlocuteur qui allait sadresser à la planète.
Malgré sa notoriété, le site Wenjob était resté sobre dans la présentation. Dailleurs on ne citait pas le nom du principal protagoniste, préférant plutôt mentionner le mouvement. Lécran souvrit sur un fond sonore musical qui était quasiment devenu un hymne.
Après la fenêtre daccueil, bien connue maintenant du public, vint une succession dimages : une enfilade de statistiques, de tableaux, de courbes qui grimpaient pour chuter brutalement. Il y avait la courbe de léconomie, la courbe de la consommation, la courbe de lemploi, la courbe des finances, la courbe des prévisions, la courbe de larmement, la courbe de popularité des élus, /\/\/\/\/\/\/\ toutes les courbes possibles et imaginables défilaient sans discontinuité. Les images étaient accompagnées dun commentaire. Mais, par un effet savamment orchestré, les images ne coïncidaient en aucun cas avec les dialogues. En fond sonore, derrière les courbes éloquentes, une voix paisible, accompagnée dune musique lénifiante, sexprimait :
- Civilisations du millénaire, nous sommes à laube du Renouveau. Larme nucléaire, rendue inutilisable au risque de détruire la planète, est enfin bannie. Une monnaie unique circule mondialement. Les grandes villes sont dépeuplées au profit des campagnes. Les entreprises gigantesques ont cédé le pas à des entreprises de petites tailles qui privilégient la diffusion des produits locaux de qualité. Les micro-structures assurent le plein emploi et léquité économique planétaire. Lentreprise humaniste repeuple les campagnes, aère les villes, favorise le commerce de proximité, offre aux individus une meilleure qualité de vie.
Le Président se détourna de lordinateur.
- Il va profiter du taux découte pour balancer son potage ! fulmina t-il en tapotant sur la souris. Est-ce quil est localisé? - Non, pas pour linstant ! - Monsieur le Président, intervint précipitamment Christian David Rom. Le site Wenjob est lémanation dun ancien site créé par Aldy. Ce site a disparu un peu après la mort du professeur et na jamais été reconstruit. Deux chercheurs du laboratoire, nommés Staff et Cairne, travaillaient sur un dossier devenu introuvable. - Quel dossier ? - Un dossier où il est expliqué comment une puce hybride, mi-humaine, mi-électronique, a été introduite dans les circuits, par le biais dinternet. Pendant des années la créature ainsi conçue a pu se développer avec ses propres ressources. Elle a vécu dans la virtualité, amalgamant une somme de connaissances époustouflante, véhiculées par le Web. - Quest-ce cest que cette histoire ? De quoi me parlez-vous ? Quelle créature ? marmonna le Président crispé, pivotant vers lordinateur.
- Non, pas pour linstant !
- Monsieur le Président, intervint précipitamment Christian David Rom. Le site Wenjob est lémanation dun ancien site créé par Aldy. Ce site a disparu un peu après la mort du professeur et na jamais été reconstruit. Deux chercheurs du laboratoire, nommés Staff et Cairne, travaillaient sur un dossier devenu introuvable.
- Quel dossier ?
- Un dossier où il est expliqué comment une puce hybride, mi-humaine, mi-électronique, a été introduite dans les circuits, par le biais dinternet. Pendant des années la créature ainsi conçue a pu se développer avec ses propres ressources. Elle a vécu dans la virtualité, amalgamant une somme de connaissances époustouflante, véhiculées par le Web.
- Quest-ce cest que cette histoire ? De quoi me parlez-vous ? Quelle créature ? marmonna le Président crispé, pivotant vers lordinateur.
La voix poursuivait :
- Prendre le temps de vivre et de respirer, diminuer les contraintes, tels sont les objectifs prioritaires du mouvement. Aujourdhui il nest plus question de sintéresser aux besoins de lêtre humain, mais à lêtre humain lui-même. Durant des décennies, lentreprise sest focalisée sur ses besoins et sur la meilleure façon de les satisfaire, ignorant que le désir primordial de lhomme est son bien-être avant tout. La créativité est lun des piliers de ce bien-être qui nécessite de privilégier lautonomie, voire lautarcie, au détriment de lassistanat sous ses formes les plus viles. Le droit à la créativité est un droit fondamental. Il permet à lindividu de se suffire à lui-même par la vente ou la consommation de ses propres produits. - Alors, monsieur Rom ! grommela le Président. Jattends ! Continuez ! - Eddy Staff, avatar virtuel, fut le meilleur compagnon de jeu de la créature. Ils ont partagé leur enfance et leur adolescence ensemble dans la Toile. Jusquà la disparition inexpliquée du Webworld, lunivers artificiel dans lequel ils évoluaient. Alors, lhybride a disparu des circuits pendant dix ans. Il est devenu incontrôlable, indécelable. Il y fort à penser, aujourdhui, que la créature a analysé tous les systèmes internes du réseau, pour les maîtriser pleinement. - Une créature.... - Oui, une créature.... Si vous préférez monsieur le Président, au fond de la Toile, il y avait une énorme araignée. Une araignée nourrie, gavée par le web. - Mais où est Jon à la fin ! sécria le Président avant de revenir vers lécran.
- Alors, monsieur Rom ! grommela le Président. Jattends ! Continuez !
- Eddy Staff, avatar virtuel, fut le meilleur compagnon de jeu de la créature. Ils ont partagé leur enfance et leur adolescence ensemble dans la Toile. Jusquà la disparition inexpliquée du Webworld, lunivers artificiel dans lequel ils évoluaient. Alors, lhybride a disparu des circuits pendant dix ans. Il est devenu incontrôlable, indécelable. Il y fort à penser, aujourdhui, que la créature a analysé tous les systèmes internes du réseau, pour les maîtriser pleinement.
- Une créature....
- Oui, une créature.... Si vous préférez monsieur le Président, au fond de la Toile, il y avait une énorme araignée. Une araignée nourrie, gavée par le web.
- Mais où est Jon à la fin ! sécria le Président avant de revenir vers lécran.
La voix continuait toujours à parler au milieu dun enchevêtrement de courbes effarantes.
- Lévolution du secteur tertiaire, lenvolée des techniques nouvelles ont rendu possible léclosion dentreprises humanistes. Le produit est diffusé au niveau local, puis national, puis international le cas échéant. Nous veillons à ce que les échanges ne se fassent que sur des produits inexistants dun pays à lautre. Et nous veillons surtout à ce que les produits échangés viennent de structures humanistes. Nous encourageons le développement de micro-structures dans les états pauvres afin déviter les flux migratoires et les délocalisations intempestives, dêtres humains autant que dentreprises. - Il ne viendra pas... marmonna le Président saffaissant sur son bras. - Monsieur le Président, si vous le permettez... - Attendez monsieur Rom ! dit-il en lécartant de la main. Jaimerais savoir où ce type veut en venir.
- Il ne viendra pas... marmonna le Président saffaissant sur son bras.
- Monsieur le Président, si vous le permettez...
- Attendez monsieur Rom ! dit-il en lécartant de la main. Jaimerais savoir où ce type veut en venir.
Et il ajouta, lil étrangement amusé :
- Son discours commence à me passionner voyez-vous ! On pourrait même sentendre sur certains points. - La créativité, poursuivait la voix, est un élément essentiel dans le progrès dune civilisation. Louverture aux idées nouvelles est permanente. Quil représente ou non un groupe, chaque individu a le droit dexprimer ses points de vue, de les diffuser à la collectivité, sans aucune forme de censure. Il appartient à chacun de juger si les idées sont dangereuses pour une démocratie, et non à un pouvoir dimposer une idéologie unique. Le débat est constant. - Je suis sûr quil nest pas fondamentalement mauvais ! murmura le Président avec un ricanement nerveux.
- La créativité, poursuivait la voix, est un élément essentiel dans le progrès dune civilisation. Louverture aux idées nouvelles est permanente. Quil représente ou non un groupe, chaque individu a le droit dexprimer ses points de vue, de les diffuser à la collectivité, sans aucune forme de censure. Il appartient à chacun de juger si les idées sont dangereuses pour une démocratie, et non à un pouvoir dimposer une idéologie unique. Le débat est constant.
- Je suis sûr quil nest pas fondamentalement mauvais ! murmura le Président avec un ricanement nerveux.
Christian David Rom bouillait dimpatience. Il piétinait devant lécran et narrivait pas à comprendre pourquoi le Président accordait si peu dimportance à ses propos. Il commençait à mettre sérieusement en doute léquilibre ou la perspicacité de son vis-à-vis. Devant un parterre dauditeurs bouche bée, suspendus à lapparition de Wenjob, la voix poursuivait :
- Notre société sefforce de répondre aux aspirations du mouvement créatif et humaniste, qui ont conduit à une société de bien-vivre et de bien-être. Le bien-vivre dans lépanouissement familial, professionnel et social. Le bien-être dans lépanouissement individuel. - Eddy Staff est interné ! séleva Christian David Rom, malgré quil eût été convié au silence.
- Eddy Staff est interné ! séleva Christian David Rom, malgré quil eût été convié au silence.
Le Président dressa les yeux vers lui dun air distrait.
- Ah oui ? Et pourquoi donc ? - On lignore. Mais Staff ou Cairne, ou les deux, ont réussi le transfert de lhybride à lintérieur dun robot. Ce robot est devenu....
- On lignore. Mais Staff ou Cairne, ou les deux, ont réussi le transfert de lhybride à lintérieur dun robot. Ce robot est devenu....
A ce moment précis, les courbes disparurent brusquement et la musique sarrêta net. Une nouvelle image occupa lécran, limage tant attendue par la planète. On découvrit enfin qui se cachait derrière la voix.
- Jon Web ! chuchota le Président avec fatalisme.
Adossé à un immense planisphère, Jon Web était assis derrière un bureau doù il sexprimait solennellement, à la façon dun chef dEtat.
Il y eut des clameurs de stupéfaction dans la pièce. Et tous les visages se tournèrent vers le plus haut personnage de létat.
Wenjob nétait autre que lun de ses conseillers particuliers. Le Président avait été proprement berné. Il était ridiculisé à la face du globe et passait pour le dernier des crétins. On sattendait à ce quil bondît, sombrât dans une violente colère, émît quelques jurons. Il nen fut rien.
- Wenjob est simplement lanagramme de Jon Web ! sécria Christian David Rom.
Impassible, le Président continuait à fixer lécran où lorateur poursuivait son discours. Il semblait admiratif, envoûté presque. Le pouvoir dont jouissait Jon Web sans aucun doute le fascinait. En le prenant pour lun de ses plus proches conseillers, il avait été mystifié, il le savait. Jon Web était un terrible mystificateur. Mais pouvait-on le lui reprocher ? Il avait vécu dans le Webworld, un univers de mystification. Il avait été nourri de toutes les composantes du réseau, y compris les plus crapuleuses. Jon Web renvoyait à la figure du monde toutes les faiblesses de la virtualité, tous les artifices de la net-illusion. Mais le Président ladmirait moins pour sa canaillerie que pour le talent immense avec lequel il sétait arrogé le pouvoir, sans même un coup détat, sans même une révolution.
- Cet univers tient à bien peu de choses, expliquait Jon Web magistralement. De tous temps, le malheur des peuples est venu dun maître-mot : pouvoir. Qui na pas rêvé du pouvoir, du pouvoir monarchique, du pouvoir financier, du pouvoir discrétionnaire, du pouvoir spirituel. Qui na pas rêvé de prendre le pouvoir, de lexercer ou den abuser. Aujourdhui le pouvoir a un synonyme qui est à son tour devenu maître-mot : communication. La communication permet daccéder au savoir qui est un tremplin vers le pouvoir. Ainsi, le pouvoir est suspendu à la communication. - On ne la toujours pas localisé, monsieur le Président ! - Évidemment ! soupira t-il. Le visage enfonçait lourdement le bras sur lequel il était appuyé, et disparaissait peu à peu derrière lécran. - Monsieur le Président, le secoua Christian David Rom. Cest tout à fait normal quon ne puisse pas le localiser. Le génome qui contient les informations de base, concernant Jon Web, a été dupliqué en milliers dexemplaires. Ils ont constitué des réseaux complexes qui évoluent seuls, de façon autonome. Cette intelligence hybride vit dans le virtuel, en connexion permanente avec les ordinateurs. Les systèmes recréés sont résistants aux pannes, aux déconnexions, aux problèmes informatiques les plus divers, car ils sont extrêmement redondants. Par contre Jon Web, lui, peut couper tous les ordinateurs de la terre en même temps. - Taisez-vous monsieur Rom ! marmonna le Président dune voix affligée. - Imaginons, continuait Jon Web, que ce pouvoir fugace, suspendu à la communication, disparaisse. Lunivers, et chaque individu, serait confronté à une monstruosité sans pareille : lincommunicabilité. Le silence. La solitude. Être seul au milieu du silence. Être seul après un cataclysme qui a englouti tous les repères de la communication. Cest inimaginable, nest-ce pas ?
- On ne la toujours pas localisé, monsieur le Président !
- Évidemment ! soupira t-il. Le visage enfonçait lourdement le bras sur lequel il était appuyé, et disparaissait peu à peu derrière lécran.
- Monsieur le Président, le secoua Christian David Rom. Cest tout à fait normal quon ne puisse pas le localiser. Le génome qui contient les informations de base, concernant Jon Web, a été dupliqué en milliers dexemplaires. Ils ont constitué des réseaux complexes qui évoluent seuls, de façon autonome. Cette intelligence hybride vit dans le virtuel, en connexion permanente avec les ordinateurs. Les systèmes recréés sont résistants aux pannes, aux déconnexions, aux problèmes informatiques les plus divers, car ils sont extrêmement redondants. Par contre Jon Web, lui, peut couper tous les ordinateurs de la terre en même temps.
- Taisez-vous monsieur Rom ! marmonna le Président dune voix affligée.
- Imaginons, continuait Jon Web, que ce pouvoir fugace, suspendu à la communication, disparaisse. Lunivers, et chaque individu, serait confronté à une monstruosité sans pareille : lincommunicabilité. Le silence. La solitude. Être seul au milieu du silence. Être seul après un cataclysme qui a englouti tous les repères de la communication. Cest inimaginable, nest-ce pas ?
Jon Web se tut. Il semblait visiblement affecté.
- Mon oeuvre est accomplie désormais, reprit-il. Le mouvement est en marche. Chacun tirera les conclusions quil souhaite de la formidable expérience que nous avons partagée ensemble. Permettez-moi mesdames, messieurs, de prendre congé à présent.
Devant une assistance planétaire ébahie, Jon Web se leva, abandonna le champ de la caméra, laissa derrière lui un bureau vide et une immense mappemonde murale qui commençait à seffriter, à partir en lambeaux. Lécran fut tout à coup brouillé, avant de sassombrir complètement.
Mu par un réflexe machinal, le Président poussa la souris dans un sens, puis dans lautre. Mais lordinateur ne répondait plus.
Dans les secondes qui suivirent, les écrans du monde entier prirent alternativement le deuil.
Avant que son ordinateur ne séteignit, Héléna Ramos reçut un message lui disant juste :
Elle alla sallonger sur le lit de sa chambre dhôtel, ferma les yeux et dansa toute la nuit, tendrement enlacée.
La terre plongeait progressivement dans la pénombre. Tous les mécanismes assujettis à linformatique cessèrent de fonctionner les uns après les autres.
Lordinateur et la Toile étaient devenus des éléments de la civilisation moderne tellement prépondérants, qualtérer les circuits informatiques ne pouvait que conduire à un bug phénoménal. Le grand bug, tant redouté au matin du nouveau millénaire, se déclarait maintenant.
La majeure partie des ponts de communication, gérés par les systèmes numériques, avaient été coupés. De monstrueux embouteillages et des accidents en cascades se produisirent, du fait dune signalisation soudain déficiente. Le désordre fut accentué par larrêt de certains véhicules, dotés dune mémoire virtuelle, qui simmobilisaient en plein milieu de la chaussée, sans prévenir.
La panique gagnait les rues, engendrait des bousculades mortelles. Les services de secours, débordés autant que désorientés, étaient inaptes à intervenir.
Les hôpitaux, insuffisamment équipés de groupes électrogènes, durent affronter une multitude de problèmes inhérents à lutilisation dun matériel pointu et à un manque de personnel formé aux anciennes méthodes.
On ne comptait plus les ascenseurs et les parkings bloqués, les immeubles au digicode défaillant, les coupures de gaz , délectricité, deau qui entraînaient les situations les plus dramatiques.
Les systèmes daiguillages informatisés des trains, soudain défaillants, provoquaient des déraillements en série. Dans les airs la débandade nétait pas en reste.
Les entreprises, grosses consommatrices doctects, purent soudain entendre les mouches voler au coeur de leurs locaux.
Les enseignes des magasins séteignaient une à une, tandis quà lintérieur, le silence et lobscurité généraient une cohue indescriptible. Aux scènes de paniques succédèrent des scènes de pillages et de meurtres. Chacun voulait se préserver de cette apocalypse inopinée en se barricadant à domicile avec les vivres de première nécessité.
Mais le plus grave fut effectivement labsence de communication. Il était impossible de rassurer la population, de mettre en place des plans de secours, de les coordonner, de les gérer.
Sentant venir sa fin, Le Monde se figea. Devant lui sinstallait la plus effroyable des nuits. Jamais il navait vu un tel assaut, submergeant les quatre coins de la planète. Alors, bousculé, renversé, il se mit à filer droit devant lui. Les boutiques, les rues, les habitants disparaissaient, broyés par le néant qui attaquait de toutes parts.
Terrorisé, Le Monde, ne sachant plus comment tourner, se laissa choir sur le sol.
Et il se replia sur lui-même, comme il lavait fait aux pires moments de lobscurantisme...
.... A lorigine, il y eut un Hameau. Un Hameau constitué de trois habitations rudimentaires, taillées en cube et plantées sur un terrain sans relief ni végétation, dans un décor aux tons criards, presque fluorescents....
sera suivi de :
WebWorld Will : Cairne et le Grand Secret (17 septembre 2001)
(Fin chapitre 7)
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