WebWorld Will :

Une araignée dans la Toile.

 Chapitre 7
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Philippe Degat n’en revenait pas. Il s’agitait sur sa chaise en se mordillant les lèvres et, par moment, il lorgnait vers Héléna Ramos, qui tournait un verre entre ses doigts. Jamais il ne l’avait vue dans un tel état. Il sautillait nerveusement sur son siège en répétant :
- C’est impossible ! Dis-moi que c’est impossible ! Je rêve !

Elle répondait par des silences explicites, le regard à mille lieux de la réalité.

- Non ! Arrête ! Insistait Degat. Ne me dis pas que tu es amoureuse d’un robot ?

- Jon est un type formidable !

Elle avait maintes fois répété cette phrase, la seule qu’elle semblait connaître à présent, depuis que son vocabulaire était gouverné par la passion.

- Ah mais si ! Tu t’es entichée d’un robot ! Alors là, on aura tout vu !

Il cessa de gigoter, écarta le verre sur la table et joignit pieusement les mains.

- Mais enfin, qu’est-ce qu’il a de si formidable ?

Privée des mots indispensables à l’expression de ses sentiments, elle paraissait réfléchir.

- Il est émotionnel, mental...

- C’est une machine....

Héléna Ramos fronça les sourcils. Son regard plongea dans celui de Philippe Degat. Soudain, elle semblait revenir sur terre, retrouver sa véritable personnalité.

- Il a un sens des préliminaires très particulier.

- Ah bon ? En quoi ?

- En quoi ? Eh bien, il n’est pas préoccupé exclusivement par la longueur de ce qu’il a entre les jambes, ni par les multiples positions acrobatiques qu’un homme se doit d’adopter quand il suppose que c’est la seule chose qui fait jouir une femme.

- Et qu’est-ce qu’il fait de si spécial ? Soupira Degat.

- Il sait faire l’amour à une femme comme une femme a envie qu’on le lui fasse : d’une manière féminine!

- Normal, il a été programmé par une femme !

Héléna Ramos porta le regard vers le plafond.

- Tu l’ignorais ? C’est l’assistante d’Aldy qui s’est occupée de la partie basse de son anatomie. Il a été programmé par une femme, pour plaire aux femmes, répondre à leurs besoins, à leurs désirs...

- Et alors ?

- Et alors ? Mais bon Dieu, tu ne comprends rien ! Ce type n’a pas d’âme, c’est un robot. Il ferait n’importe quoi pour te satisfaire parce qu’il a été programmé pour assurer cette fonction. Et toi tu marches dedans !

- Il m’apporte le bonheur... Je veux bien croire à n’importe quoi si ça m’apporte le bonheur...

- En fait, tu as toujours recherché un homme-objet. Un homme qui n’a rien d’un homme, avec ses faiblesses, ses travers, ses humeurs, sa moitié d’hémisphère cérébral typiquement mâle...

Elle revint vers lui et il remarqua qu’il y avait vraiment de la colère dans ses yeux.

- Peut-être... Mais finalement, je trouve que c’est merveilleux d’être avec un homme qui n’aurait pas tout d’un homme, ses faiblesses, ses travers, ses humeurs, sa moitié d’hémisphère typiquement mâle, les souvenirs d’ancien combattant, le ventripotement des stades, la canne à pêche qui pousse entre les jambes passé la quarantaine, les blagues de fins de soirées distillées par un joyeux drôle ignorant qu’il vaut mieux un humoriste qui fait le con qu’un con qui fait de l’humour. Oui, c’est merveilleux d’être avec un homme qui n’a pas tous ces travers répulsifs dont s’accommodent bon gré mal gré tant de femmes, couchées à côté d’un être égoïstement comblé qui leur tourne le dos. Oui, c’est merveilleux d’être avec un homme qui n’a pas tout de ces vrais mecs dont on finit par avoir la pomme d’Adam en travers de la gorge. Vois-tu Degat, j’aime sa sensibilité féminine, sa faculté de répondre à mes désirs. J’aime son épaule chaleureuse. J’aime l’attention qu’il me porte. J’aime qu’il ne voit que moi. J’aime le respect qu’il me manifeste. J’aime le confort et la sécurité que je ressens près de lui. J’aime sa compagnie. J’aime sa conversation. J’aime qu’il me masse les pieds. J’aime qu’il cherche méticuleusement, du bout des lèvres, les points les plus sensibles de mon corps. J’aime qu’il me regarde avec des yeux dans lesquels je ne discerne pas systématiquement un lit et tout ce qui se termine lamentablement à l'intérieur une fois que le coup est parti.

Philippe Degat baissa les yeux et murmura :

- Mais enfin, il n’y a aucun échange, aucun partage dans ce type de relation. Il satisfait à tous tes désirs et toi tu ne satisfais à rien vis à vis de lui !

- Tu te trompes Degat ! Une femme donne ce qu’elle reçoit et plus elle reçoit, plus elle donne. Je crois qu’il trouve en moi ce qu’il cherche. Je suis totalement dépendante de lui. Complètement asservie. Il me fait rêver. C’est important le rêve tu sais. C’est très important....

Philippe Degat la dévisagea avec curiosité. Il se demandait pourquoi, en vieillissant, les femmes se redécouvraient des velléités de midinettes, se mettaient à réclamer des flirts de jeunes filles, se pâmaient devant des chanteurs ringards et craquaient pour le premier bellâtre susceptible de titiller leurs émois de vierges sur le retour.

Héléna Ramos avait repris son verre et le tortillait entre ses doigts machinalement.

Elle eut un sourire. A l’entrée de la discothèque Jon Web venait d’apparaître.

Philippe Degat le regardait s’approcher d’eux. Il était vrai que le robot n’avait rien d’un robot tant il était parfait dans sa conception. Il eût été un véritable humain, il l’eût qualifié d’homme élégant, racé, distingué.

Jon Web posa un baiser délicat sur la main d’Héléna Ramos, avant de saluer Philippe Degat. Il le remercia d’avoir tenu compagnie à la journaliste en son absence.

Puis il le congratula pour l’article qu’il venait de publier dans le Web Indépendant, concernant les informations qui avaient été livrées par un certain Christian David Rom.

- Justement, c’est à ce sujet que je voulais m’entretenir avec vous ! Intervint Degat. Vous êtes au centre de cet article monsieur Web !

- Au centre non ! Répliqua Jon Web qui avait plongé les yeux dans ceux d'Héléna Ramos. A la périphérie si vous me permettez ce jeu de mot ! Je n’ai pris part à aucune décision concernant l’objet de votre article !

- Pourtant, on dit que c’est à votre requête que le Président à transféré le laboratoire Aldy au département militaire.

- Le laboratoire Aldy a rempli sa mission ! Répliqua Jon Web prenant place sur le siège situé entre les deux journalistes. Après concertation de l’état major des armées, il a été convenu que les travaux du laboratoire Aldy pourraient intéresser le département militaire.

- A quelles fins ?

- Je vous les laisse imaginer monsieur Degat !

- Vous voulez dire que...

- Vous pouvez supposer ce que bon vous semble. Je n’ai pas à me prononcer sur ce sujet ! Mes compétences sont exclusivement civiles. Je vous offre un verre ?

Philippe Degat accepta. Héléna Ramos n’avait rien dit. Elle semblait hypnotisée par le regard de Jon Web qui ne l’avait pas lâchée un instant.

- Puis-je vous poser une question monsieur Web ?

- Je vous en prie !

- Que pensez-vous, personnellement, de la possibilité qu’il pourrait y avoir à ce que... à ce qu’une armée de robots puisse voir le jour...

- Monsieur Degat, cessez de vous interroger sur mon éventuelle influence dans ce domaine. J’ai bien moins d’emprise que vous ne pourriez en avoir en publiant un article où vous feriez part de vos craintes à vos nombreux lecteurs !

- Vous suggérez....

- Je ne suggère rien ! Vous disposez de votre plume à votre convenance. Et cette plume peut avoir une portée extraordinaire, non ?

Sinatra avait entonné une vieille ritournelle qui parut provoquer un éclair entre les deux tourtereaux.

Jon Web se leva, prit la main d’Héléna Ramos. Il voulait l’entraîner vers la piste de danse.

- Excusez-moi monsieur Degat !

Elle le suivit docilement. Plongé dans ses réflexions, Philippe Degat les observa, enchaînés dans un slow langoureux, les yeux dans les yeux. Une femme d’un âge bien mûr, dansant dans les bras d’un robot à la jeunesse éternelle. Quel couple ! L'incommunicabilité entre les hommes et les femmes avait atteint un tel point de non-retour qu’il fallait solliciter la puce même dans le domaine du cœur. Héléna Ramos rayonnait. Elle semblait avoir atteint le bien-être absolu.

Un séducteur. Jon Web était un séducteur qui savait séduire et envoûter ceux qui l’approchaient. L’assurance, la sobriété, un langage direct, des suggestions déroutantes qui déstabilisaient ses interlocuteurs, telle était la panoplie de ses attributs. Ne venait-il pas de l’inciter, intimement, à écrire un article ? Et lui, Philippe Degat ne venait-il pas intimement d’accepter la requête ? Finalement, le robot, à la merci de l’homme, parvenait à asservir ses interlocuteurs, à les manipuler dans le sens de ses désirs. Il ne se contentait pas de livrer la somme de connaissances qui était sienne, il savait analyser et raisonner avec intelligence. Pire, il avait une influence redoutable.

Le couple était enlacé dans une dualité fusionnelle et éternelle.

Héléna Ramos se lovait amoureusement contre son partenaire.

Elle avait tendrement calé son visage contre son épaule. A un moment donné, on eût dit qu’une larme coulait sur sa joue.

Héléna Ramos avait fermé les yeux.

- Jon, murmura t-elle, j’ai appris à vivre dans ce rêve et je suis tellement heureuse.... Si un jour nous étions séparés....

- Si un jour nous étions séparés, il y a un endroit où nous pourrions nous retrouver, un seul endroit !

 

 
Le président marchait d’un pas pressé, suivi par une cohorte de conseillers, de gardes du corps et de diplomates internationaux. Christian David Rom enrageait d’avoir obtenu une entrevue avec lui ce jour là, juste le jour où la planète était en effervescence. Il avait sollicité ce rendez-vous depuis des lustres, estimant détenir des informations capitales, qu’il voulait transmettre exclusivement au plus haut personnage de l’Etat. Pour obtenir cet entretien, il avait fallu franchir bien des barrières et même s’adjoindre la bienveillance d’un proche collaborateur à qui il avait finalement confié une part de ses préoccupations. Maintenant, chaque fois qu’il essayait d’approcher le Président, le pourchassant dans sa cavalcade, Christian David Rom était interrompu. Au bout d’un moment, enfin, il se prit à espérer, car celui-ci se tourna vers lui et dit :
- Je vous écoute monsieur.... rappelez-moi votre nom !

- Christian David Rom, monsieur le Président ! Ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance.

- Non jeune homme! Il n’y a autre chose de la plus haute importance aujourd’hui, Nous allons enfin savoir ce que veut Wenjob !

En effet, les plus fins limiers de la planète guettaient impatiemment le moment où Wenjob allait apparaître à l’écran de tous les ordinateurs du monde, comme il l’avait annoncé. On allait enfin pouvoir le localiser, l’arrêter, l’empêcher de nuire plus longtemps.

Wenjob était devenu l’ennemi public numéro un.

Les micro-structures annonçaient l’ère de la miniaturisation. Ces établissements, qu’il avait vivement encouragés, étaient à l’origine du démantèlement d’une bonne partie des concentrations qui avaient dominé l’économie mondiale. Quant aux trusts restants, Wenjob leur asséna le coup fatal en diffusant une liste noire des entreprises à caractère non humaniste et en expédiant une consigne de boycott dans cinq milliards de boîtes aux lettres.

L’effondrement de l’économie traditionnelle provoqua un krach boursier sans précédent.

Après avoir porté un rude coup aux milieux économiques et financiers, Wenjob s’était attaqué aux milieux politiques. Depuis quelques temps, la désaffection des électeurs pour leurs dirigeants n’avait cessé de renforcer l’abstentionnisme. On n’osait plus donner les résultats électoraux en terme d’électeurs mais uniquement en terme de pourcentages. Ainsi, lorsque, sur 100 votants, 96 s’abstenaient, 3 votaient pour un camp et 1 pour l’autre camp, il valait mieux annoncer que l’élu avait obtenu 75 % des suffrages exprimés, que d’avouer une légitimité tenue de 3% d’électeurs. Dans les sphères gouvernementales, on préféra minimiser le ridicule de la situation et feindre le naturel, que de réagir de manière réfléchie avant qu’il ne fût trop tard.

Mais il faut préciser que les dés étaient pipés : Wenjob ne se présentait pas aux élections. Il ne dirigeait aucun parti. Il était seulement l’initiateur d’un mouvement. Un  mouvement qui avait cinq milliards d’adeptes.

L’absence de légitimité des élus les plaçait évidemment en position de faiblesse, les décrédibilisait au regard des populations dont ils étaient en charge. Cette situation entraîna de graves problèmes institutionnels. L’autorité de l’Etat était bafouée, et il devenait de plus en plus difficile de faire respecter l’ordre.... à moins de remplir les geôles avec cinq milliards d’individus.

Même les régimes autoritaires se trouvaient démunis face à la puissance de Wenjob. A la résistance passive des populations soumises à un diktat, succédèrent des émeutes entraînant l’éviction des pouvoirs totalitaires. De véritables révolutions bouleversaient la cartographie politique mondiale. De nouveaux gouvernements se mettaient en place, dans les pays démocratiquement fragiles, des pouvoirs initiés par les partisans de Wenjob, à la solde de ses idéaux.

Mais les pays de vieille tradition républicaine, là où les gens se contentaient de bouder les urnes, connurent également des mouvements de rue. Wenjob arracha à leur clavier les adeptes de la Toile et les jeta massivement dans les Festives, qu’il organisait une fois par mois à présent. Pour constituer son principal fonds de commerce, il connaissait bien la typologie des internautes. Il les savait capable de converser avec Le Monde plus facilement qu’avec leur voisin de palier. Il savait qu’ils souffraient d’un isolement maladif qui générait des comportements inhibés, renfermés, phobiques. Confinés dans un univers de strass et de paillettes,

 

en adoration devant

la beauté des artifices

autant que devant

les artifices de la beauté

il savait combien ils étaient effrayés par la perspective d’affronter une réalité trop belle, ou trop laide. Le mal-être de la société virtuelle existait d’ailleurs depuis des lustres. Conscient de ce phénomène, Wenjob voulait rapprocher les populations dans des fêtes joyeuses et permissives. Joyeuses, elles le furent naturellement. Permissives, les autorités s’y obligèrent. Dans le chaos planétaire qui régnait, nulle autorité n’osa contrarier ces mouvements de masse de peur de provoquer des débordements. Mais les sociétés ainsi regroupées grâce au réseau, dans un merveilleux nivellement social et hiérarchique, semblaient si heureuses de manifester ouvertement leur joie, avec la plus grande liberté, qu’il ne leur vint même pas à l’esprit de bouleverser l’ordre ancien.

Une ère nouvelle semblait avoir commencé et l’on suivait, fort discipliné, un brillant chef de file qui était suffisamment perturbateur pour contenir les velléités vindicatives de chacun.

Wenjob avait modifié les programmes civils en altérant bon nombre de fichiers. Si son propre site était crypté de façon inviolable, il avait su s’introduire dans les forteresses les mieux gardées. Il parasitait les données informatiques sur chaque individu, le recréait, le revirginisait socialement, puis lui donnait une place, une fonction, une utilité dans le mouvement. Il semblait disposer, dans ce domaine, d’un pouvoir incommensurable qui minait l’organisation sociale traditionnelle, tributaire de fichiers instaurés ancestraux.

Wenjob porta le coup fatal en paralysant les systèmes informatiques qui géraient les arsenaux militaires. Les nations concernées ne pouvaient plus utiliser l’essentiel de leurs armements modernes, et surtout l’arme nucléaire. Les ordinateurs de la planète étaient bloqués et n’obéissaient qu’au desiderata d’un fantôme, un fantôme inaccessible, imparable, inattaquable.

Car le plus dramatique fut que l’on ne savait toujours pas qui attaquer ni où attaquer.

On observait avec admiration, terreur et impuissance cet inconnu de Wenjob, installé à l’intérieur des systèmes, contrôlant tous les ordinateurs de la planète.

Si au début on l’avait contemplé comme un maître-chanteur potentiel, à l’affût de ses requêtes et prêt à les satisfaire, à présent on se demandait quels étaient ses desseins profonds, car Wenjob n’exigeait rien explicitement. Il tenait les ficelles du monde sans manifester la moindre revendication.

- Tout est en place pour la localisation ? Où est Jon, bon sang ?

- Injoignable monsieur le Président !

- Injoignable ! ragea t-il. Avoir les services secrets les mieux payés de la planète pour aboutir à ces résultats ! Il devrait être là enfin ! Lui seul peut dire qui est derrière cette pagaille !

- Monsieur le Président, c’est vraiment important !

- Oui monsieur Rom ! Laissez-moi m’installer et je serais à vous !

Il prit place sur le siège derrière l’écran. La cohue avait cessé autour de lui.

- Ce que j’ai à vous dire est en relation avec le site Wenjob ! insista Christian David Rom.

Alors le Président leva la tête et daigna enfin apercevoir son interlocuteur. Le seul mot de Wenjob suscitait le plus vif intérêt.

- Je vous écoute !

- Êtes-vous au courant que le centre de recherche Aldy n’existe plus ?

- Bien sûr ! Il a été transféré au département militaire. J’en ai décidé ainsi.

- Savez-vous qu’il ne reste absolument aucune information sur les travaux effectués au laboratoire ?

- Mais si jeune homme ! Elles ont simplement été classées confidentielles par le département militaire. Où voulez-vous en venir à la fin ?

- Monsieur le Président, ça va être le moment ! les interrompit une voix.

On se rapprocha de l’immense écran installé sur une paroi du bunker. Mais le Président souhaitait rester à proximité d’un ordinateur, pour être plus près sans doute du mystérieux interlocuteur qui allait s’adresser à la planète.

Malgré sa notoriété, le site Wenjob était resté sobre dans la présentation. D’ailleurs on ne citait pas le nom du principal protagoniste, préférant plutôt mentionner le mouvement. L’écran s’ouvrit sur un fond sonore musical qui était quasiment devenu un hymne.

Après la fenêtre d’accueil, bien connue maintenant du public, vint une succession d’images : une enfilade de statistiques, de tableaux, de courbes qui grimpaient pour chuter brutalement. Il y avait la courbe de l’économie, la courbe de la consommation, la courbe de l’emploi, la courbe des finances, la courbe des prévisions, la courbe de l’armement, la courbe de popularité des élus, /\/\/\/\/\/\/\ toutes les courbes possibles et imaginables défilaient sans discontinuité. Les images étaient accompagnées d’un commentaire. Mais, par un effet savamment orchestré, les images ne coïncidaient en aucun cas avec les dialogues. En fond sonore, derrière les courbes éloquentes, une voix paisible, accompagnée d’une musique lénifiante, s’exprimait :

- Civilisations du millénaire, nous sommes à l’aube du Renouveau. L’arme nucléaire, rendue inutilisable au risque de détruire la planète, est enfin bannie. Une monnaie unique circule mondialement. Les grandes villes sont dépeuplées au profit des campagnes. Les entreprises gigantesques ont cédé le pas à des entreprises de petites tailles qui privilégient la diffusion des produits locaux de qualité. Les micro-structures assurent le plein emploi et l’équité économique planétaire. L’entreprise humaniste repeuple les campagnes, aère les villes, favorise le commerce de proximité, offre aux individus une meilleure qualité de vie.

Le Président se détourna de l’ordinateur.

- Il va profiter du taux d’écoute pour balancer son potage ! fulmina t-il en tapotant sur la souris. Est-ce qu’il est localisé?

- Non, pas pour l’instant !

- Monsieur le Président, intervint précipitamment Christian David Rom. Le site Wenjob est l’émanation d’un ancien site créé par Aldy. Ce site a disparu un peu après la mort du professeur et n’a jamais été reconstruit. Deux chercheurs du laboratoire, nommés Staff et Cairne, travaillaient sur un dossier devenu introuvable.

- Quel dossier ?

- Un dossier où il est expliqué comment une puce hybride, mi-humaine, mi-électronique, a été introduite dans les circuits, par le biais d’internet. Pendant des années la créature ainsi conçue a pu se développer avec ses propres ressources. Elle a vécu dans la virtualité, amalgamant une somme de connaissances époustouflante, véhiculées par le Web.

- Qu’est-ce c’est que cette histoire ? De quoi me parlez-vous ? Quelle créature ? marmonna le Président crispé, pivotant vers l’ordinateur.

La voix poursuivait :

- Prendre le temps de vivre et de respirer, diminuer les contraintes, tels sont les objectifs prioritaires du mouvement. Aujourd’hui il n’est plus question de s’intéresser aux besoins de l’être humain, mais à l’être humain lui-même. Durant des décennies, l’entreprise s’est focalisée sur ses besoins et sur la meilleure façon de les satisfaire, ignorant que le désir primordial de l’homme est son bien-être avant tout. La créativité est l’un des piliers de ce bien-être qui nécessite de privilégier l’autonomie, voire l’autarcie, au détriment de l’assistanat sous ses formes les plus viles. Le droit à la créativité est un droit fondamental. Il permet à l’individu de se suffire à lui-même par la vente ou la consommation de ses propres produits.

- Alors, monsieur Rom ! grommela le Président. J’attends ! Continuez !

- Eddy Staff, avatar virtuel, fut le meilleur compagnon de jeu de la créature. Ils ont partagé leur enfance et leur adolescence ensemble dans la Toile. Jusqu’à la disparition inexpliquée du Webworld, l’univers artificiel dans lequel ils évoluaient. Alors, l’hybride a disparu des circuits pendant dix ans. Il est devenu incontrôlable, indécelable. Il y fort à penser, aujourd’hui, que la créature a analysé tous les systèmes internes du réseau, pour les maîtriser pleinement.

- Une créature....

- Oui, une créature.... Si vous préférez monsieur le Président, au fond de la Toile, il y avait une énorme araignée. Une araignée nourrie, gavée par le web.

- Mais où est Jon à la fin ! s’écria le Président avant de revenir vers l’écran.

La voix continuait toujours à parler au milieu d’un enchevêtrement de courbes effarantes.

- L’évolution du secteur tertiaire, l’envolée des techniques nouvelles ont rendu possible l’éclosion d’entreprises humanistes. Le produit est diffusé au niveau local, puis national, puis international le cas échéant. Nous veillons à ce que les échanges ne se fassent que sur des produits inexistants d’un pays à l’autre. Et nous veillons surtout à ce que les produits échangés viennent de structures humanistes. Nous encourageons le développement de micro-structures dans les états pauvres afin d’éviter les flux migratoires et les délocalisations intempestives, d’êtres humains autant que d’entreprises.

- Il ne viendra pas... marmonna le Président s’affaissant sur son bras.

- Monsieur le Président, si vous le permettez...

- Attendez monsieur Rom ! dit-il en l’écartant de la main. J’aimerais savoir où ce type veut en venir.

Et il ajouta, l’œil étrangement amusé :

- Son discours commence à me passionner voyez-vous ! On pourrait même s’entendre sur certains points.

- La créativité, poursuivait la voix, est un élément essentiel dans le progrès d’une civilisation. L’ouverture aux idées nouvelles est permanente. Qu’il représente ou non un groupe, chaque individu a le droit d’exprimer ses points de vue, de les diffuser à la collectivité, sans aucune forme de censure. Il appartient à chacun de juger si les idées sont dangereuses pour une démocratie, et non à un pouvoir d’imposer une idéologie unique. Le débat est constant.

- Je suis sûr qu’il n’est pas fondamentalement mauvais ! murmura le Président avec un ricanement nerveux.

Christian David Rom bouillait d’impatience. Il piétinait devant l’écran et n’arrivait pas à comprendre pourquoi le Président accordait si peu d’importance à ses propos. Il commençait à mettre sérieusement en doute l’équilibre ou la perspicacité de son vis-à-vis. Devant un parterre d’auditeurs bouche bée, suspendus à l’apparition de Wenjob, la voix poursuivait :

- Notre société s’efforce de répondre aux aspirations du mouvement créatif et humaniste, qui ont conduit à une société de bien-vivre et de bien-être. Le bien-vivre dans l’épanouissement familial, professionnel et social. Le bien-être dans l’épanouissement individuel.

- Eddy Staff est interné ! s’éleva Christian David Rom, malgré qu’il eût été convié au silence.

Le Président dressa les yeux vers lui d’un air distrait.

- Ah oui ? Et pourquoi donc ?

- On l’ignore. Mais Staff ou Cairne, ou les deux, ont réussi le transfert de l’hybride à l’intérieur d’un robot. Ce robot est devenu....

A ce moment précis, les courbes disparurent brusquement et la musique s’arrêta net. Une nouvelle image occupa l’écran, l’image tant attendue par la planète. On découvrit enfin qui se cachait derrière la voix.

- Jon Web ! chuchota le Président avec fatalisme.

Adossé à un immense planisphère, Jon Web était assis derrière un bureau d’où il s’exprimait solennellement, à la façon d’un chef d’Etat.

Il y eut des clameurs de stupéfaction dans la pièce. Et tous les visages se tournèrent vers le plus haut personnage de l’état.

Wenjob n’était autre que l’un de ses conseillers particuliers. Le Président avait été proprement berné. Il était ridiculisé à la face du globe et passait pour le dernier des crétins. On s’attendait à ce qu’il bondît, sombrât dans une violente colère, émît quelques jurons. Il n’en fut rien.

- Wenjob est simplement l’anagramme de Jon Web ! s’écria Christian David Rom.

Impassible, le Président continuait à fixer l’écran où l’orateur poursuivait son discours. Il semblait admiratif, envoûté presque. Le pouvoir dont jouissait Jon Web sans aucun doute le fascinait. En le prenant pour l’un de ses plus proches conseillers, il avait été mystifié, il le savait. Jon Web était un terrible mystificateur. Mais pouvait-on le lui reprocher ? Il avait vécu dans le Webworld, un univers de mystification. Il avait été nourri de toutes les composantes du réseau, y compris les plus crapuleuses. Jon Web renvoyait à la figure du monde toutes les faiblesses de la virtualité, tous les artifices de la net-illusion. Mais le Président l’admirait moins pour sa canaillerie que pour le talent immense avec lequel il s’était arrogé le pouvoir, sans même un coup d’état, sans même une révolution.

- Cet univers tient à bien peu de choses, expliquait Jon Web magistralement. De tous temps, le malheur des peuples est venu d’un maître-mot : pouvoir. Qui n’a pas rêvé  du pouvoir, du pouvoir monarchique, du pouvoir financier, du pouvoir discrétionnaire, du pouvoir spirituel. Qui n’a pas rêvé de prendre le pouvoir, de l’exercer ou d’en abuser. Aujourd’hui le pouvoir a un synonyme qui est à son tour devenu maître-mot : communication. La communication permet d’accéder au savoir qui est un tremplin vers le pouvoir. Ainsi, le pouvoir est suspendu à la communication.

- On ne l’a toujours pas localisé, monsieur le Président !

- Évidemment ! soupira t-il. Le visage enfonçait lourdement le bras sur lequel il était appuyé, et disparaissait peu à peu derrière l’écran.

- Monsieur le Président, le secoua Christian David Rom. C’est tout à fait normal qu’on ne puisse pas le localiser. Le génome qui contient les informations de base, concernant Jon Web, a été dupliqué en milliers d’exemplaires. Ils ont constitué des réseaux complexes qui évoluent seuls, de façon autonome. Cette intelligence hybride vit dans le virtuel, en connexion permanente avec les ordinateurs. Les systèmes recréés sont résistants aux pannes, aux déconnexions, aux problèmes informatiques les plus divers, car ils sont extrêmement redondants. Par contre Jon Web, lui, peut couper tous les ordinateurs de la terre en même temps.

- Taisez-vous monsieur Rom ! marmonna le Président d’une voix affligée.

- Imaginons, continuait Jon Web, que ce pouvoir fugace, suspendu à la communication, disparaisse. L’univers, et chaque individu, serait confronté à une monstruosité sans pareille : l’incommunicabilité. Le silence. La solitude. Être seul au milieu du silence. Être seul après un cataclysme qui a englouti tous les repères de la communication. C’est inimaginable, n’est-ce pas ?

Jon Web se tut. Il semblait visiblement affecté.

- Mon oeuvre est accomplie désormais, reprit-il. Le mouvement est en marche. Chacun tirera les conclusions qu’il souhaite de la formidable expérience que nous avons partagée ensemble. Permettez-moi mesdames, messieurs, de prendre congé à présent.

Devant une assistance planétaire ébahie, Jon Web se leva, abandonna le champ de la caméra, laissa derrière lui un bureau vide et une immense mappemonde murale qui commençait à s’effriter, à partir en lambeaux. L’écran fut tout à coup brouillé, avant de s’assombrir complètement.

Mu par un réflexe machinal, le Président poussa la souris dans un sens, puis dans l’autre. Mais l’ordinateur ne répondait plus.

Dans les secondes qui suivirent, les écrans du monde entier prirent alternativement le deuil.

Avant que son ordinateur ne s’éteignit, Héléna Ramos reçut un message lui disant juste :

à bientôt 

Elle alla s’allonger sur le lit de sa chambre d’hôtel, ferma les yeux et dansa toute la nuit, tendrement enlacée.

La terre plongeait progressivement dans la pénombre. Tous les mécanismes assujettis à l’informatique cessèrent de fonctionner les uns après les autres.

L’ordinateur et la Toile étaient devenus des éléments de la civilisation moderne tellement prépondérants, qu’altérer les circuits informatiques ne pouvait que conduire à un bug phénoménal. Le grand bug, tant redouté au matin du nouveau millénaire, se déclarait maintenant.

La majeure partie des ponts de communication, gérés par les systèmes numériques, avaient été coupés. De monstrueux embouteillages et des accidents en cascades se produisirent, du fait d’une signalisation soudain déficiente. Le désordre fut accentué par l’arrêt de certains véhicules, dotés d’une mémoire virtuelle, qui s’immobilisaient en plein milieu de la chaussée, sans prévenir.

La panique gagnait les rues, engendrait des bousculades mortelles. Les services de secours, débordés autant que désorientés, étaient inaptes à intervenir.

Les hôpitaux, insuffisamment équipés de groupes électrogènes, durent affronter une multitude de problèmes inhérents à l’utilisation d’un matériel pointu et à un manque de personnel formé aux anciennes méthodes.

On ne comptait plus les ascenseurs et les parkings bloqués, les immeubles au digicode défaillant, les coupures de gaz , d’électricité, d’eau qui entraînaient les situations les plus dramatiques.

Les systèmes d’aiguillages informatisés des trains, soudain défaillants, provoquaient des déraillements en série. Dans les airs la débandade n’était pas en reste.

Les entreprises, grosses consommatrices d’octects, purent soudain entendre les mouches voler au coeur de leurs locaux.

Les enseignes des magasins s’éteignaient une à une, tandis qu’à l’intérieur, le silence et l’obscurité généraient une cohue indescriptible. Aux scènes de paniques succédèrent des scènes de pillages et de meurtres. Chacun voulait se préserver de cette apocalypse inopinée en se barricadant à domicile avec les vivres de première nécessité.

Mais le plus grave fut effectivement l’absence de communication. Il était impossible de rassurer la population, de mettre en place des plans de secours, de les coordonner, de les gérer.

Sentant venir sa fin, Le Monde se figea. Devant lui s’installait la plus effroyable des nuits. Jamais il n’avait vu un tel assaut, submergeant les quatre coins de la planète. Alors, bousculé, renversé, il se mit à filer droit devant lui. Les boutiques, les rues, les habitants disparaissaient, broyés par le néant qui attaquait de toutes parts.

Terrorisé, Le Monde, ne sachant plus comment tourner, se laissa choir sur le sol.

Et il se replia sur lui-même, comme il l’avait fait aux pires moments de l’obscurantisme...

 

 

 

 .... A l’origine, il y eut un Hameau. Un Hameau constitué de trois habitations rudimentaires, taillées en cube et plantées sur un terrain sans relief ni végétation, dans un décor aux tons criards, presque fluorescents....

  

 

 

WebWorld Will : Une araignée dans la Toile

sera suivi de :

WebWorld Will : Cairne et le Grand Secret (17 septembre 2001)

 (Fin chapitre 7)

 Préface ou quitter Chap1 Chap2 Chap3

Chap4 Chap5 Chap6 Chap7 Annexe