Une araignée dans la Toile.
Veuillez patienter quelques secondes. |
Staff ouvrit la porte de la pièce contiguë, pensant trouver Cairne en plein ouvrage.
- Cairne ! appela t-il.Mais lendroit était désert. Pourtant les ordinateurs, tout comme la lumière, étaient restés sous tension. Staff pensa que Cairne avait été respirer un peu lui aussi.
BOD27 était là, immobile dans sa posture dautomate, près de lordinateur central. Le transfert navait probablement pas eu lieu. Staff sassit sur le siège, croisa les jambes, toisa BOD27 de la tête aux pieds. Puis il jeta un oeil sur lécran. Le point rouge avait disparu, remplacé par un long charabia dans le plus pur style informatique, sur lequel il ne voulut point sétendre.
<FONT COLOR="#FF0000"><B>rouge</B></FONT> avait disparu,
remplacé par un long charabia dans le plus pur style
informatique, sur lequel il ne voulut point s’étendre.
Cairne avait donc travaillé sur le programme avant de sabsenter. Peut-être avait-il eu des problèmes qui ne lui avaient pas permis de finaliser le transfert.
Dans ces moments-là, tout informaticien qui se respecte saccorde un moment de répit, espérant capter par miracle la re-création, au détour dune récréation. Ses yeux oscillaient entre le corps de BOD 27 et lécran. Plus il réfléchissait, plus le projet leffrayait.
Modifier le programme paramétré par Cairne, sans que celui-ci ne sen rendît compte, relevait du défi. Il fallait avant tout déchiffrer et comprendre la logique de son concepteur, parfois très tordue. Mais pour cela, à la limite, il lui suffirait de prendre le dossier, ce fameux dossier que Cairne posait habituellement à proximité de lordinateur. Il pencha le torse dans un sens, puis dans lautre. Le dossier apparemment nétait plus là. Il fouilla les tiroirs sans plus de succès. Et si Cairne lavait emmené avec lui pour le potasser dans un cadre différent, pour mieux cerner léventuelle faille ?
Perplexe, Eddy Staff saccouda sur le bureau, fixa intensément les hiéroglyphes, cogitant encore, se demandant comment brouiller le programme sans que Cairne sen aperçût. Il songea à une panne, un accident informatique. On avait vu maintes fois des programmes disparaître de manière impromptue. Plongé dans ses réflexions, Eddy Staff saperçût à peine que la touche quil venait denfoncer avait légèrement modifié une des lignes sur lécran. Il sempressa de réduire lespace malheureux qui sétait subrepticement glissé.
Or, Eddy Staff navait pas vu que, dans son dos, au même moment où il avait effectué cette manipulation malencontreuse, une des mains de BOD27 avait brusquement bougé.
Elle dépliait les doigts, les écartait, les refermait, lentement. Lautre main fit de même, dépliant, écartant, refermant les doigts. Puis les bras se replièrent, sapprochèrent du visage, qui lui aussi sanima. Il tournait alternativement à droite et à gauche, tandis que les yeux contemplaient avec fascination le mouvement des mains.
Le programme avait brutalement disparu de lécran. Eddy Staff se redressa dun coup, émit un juron. Il se retrouvait devant une indigeste virginité cathodique qui, dordinaire, anéantit un informaticien, car elle signifie la déficience alimentaire de tout ou partie du système et limpuissance à le restaurer. Pourtant, il sacharna à activer la fonction de restauration, et poussa un autre juron du même acabit devant les résultats infructueux de ses essais. Il força dautres commandes, mais aucune ne répondait. Aucune nentrait. Lordinateur nacceptait plus rien.
BOD27 était tourné vers lui. Il le regardait. Il le contemplait lil fixe, un sourire imprimé au coin des lèvres, tout en jouant avec ses doigts, les mains tendues vers Eddy Staff maintenant. Il fit un pas en sa direction, observant le mouvement de sa jambe, puis un autre pas moins timide.
La seule solution pour sortir de lembarras était de redémarrer le système, pensa Eddy Staff, espérant que Cairne eût songé à sauvegarder les éventuelles modifications faites au programme. Il navait guère de doute à ce sujet... à moins que Cairne eût un moment dinattention, ce qui est parfois la tare des spécialistes quels quils soient. Si Cairne avait sauvé le programme, il suffirait douvrir le fichier et le réinstaller.
BOD27 approchait à pas lents les bras légèrement repliés devant lui. Quand il fut tout près, Eddy Staff devina une présence, dans son dos, à lombre que BOD27 esquissait au-dessus de son plan de travail.
- Cairne ? dit-il nosant détacher son attention de lécran vierge.Et il ajouta dun ton un peu confus :
- Excuse-moi, mais je crois que jai flingué le programme ! Jessaie de remettre ça daplomb ! Je pense que tu las sauvegardé !Il neut aucune réponse. Eddy Staff pianotait sur le clavier, absorbé par lerreur quil sefforçait de réparer. Il préférait éviter le regard réprobateur de Cairne, dont il comprenait le silence. Pourtant, sans doute pour mesurer létendue de sa colère quil supposait intense, il avait besoin de lui parler, de lui raconter des banalités.
- Alors tu as suivi mon conseil ? Tu as pris un peu lair ? Où étais-tu passé ?Derrière lui, BOD27 tapotait ses mains lune contre lautre, en observant Eddy Staff.
- Ne tinquiète pas vieux ! Je vais remettre tout ça en place comme tu las laissé. Ni vu, ni connu. Je ne sais pas ce qui sest passé. A ce moment-là, je nai rien touché. Javais simplement fait une mauvaise manuvre juste quelques secondes plus tôt, que jai rectifiée immédiatement. Mais au moment où ça sest produit, je tassure que je nai touché à rien. Tu me crois au moins ?Le silence devenait pesant.
- Réponds-moi Cairne ! Ou je vais finir par croire que tu es fâché contre moi ! ironisa Eddy Staff.Alors, soudain, tout près de son oreille, une voix douce et distincte murmura :
Eddy Staff se figea. Il se retourna lentement. Et ouvrit bien grand des yeux effarés.
Le Président virevoltait nerveusement dans la pièce. La journaliste commençait vraiment à lagacer.
Il regrettait de lui avoir consenti cette interview. Il avait dû sy résoudre par nécessité car lEurope sinquiétait. Et il fallait clarifier publiquement les choses. Mais elle semblait butée, assise sur ses positions, tirant des conclusions avec un manque total dobjectivité. Elle faisait partie de cette nouvelle race de journalistes expatriés sur la Toile, très arrogants au prétexte quils étaient affranchis. En effet, laudience quils suscitaient attirait des capitaux énormes qui leur laissaient la plus grande liberté d'expression. Le Web Indépendant était lun des journaux les plus visités du globe. Et Héléna Ramos lune de ses plus embarrassantes mandataires.
- Je veux simplement dire, monsieur le Président, que lEurope sétonne et seffraie que lun de vos proches conseillers soit un robot ! Insistait la journaliste.- Jon Web est un auxiliaire indispensable. Que lEurope sétonne, je peux le concevoir. Que lEurope seffraie, je nen vois aucune raison. Jon Web est un conseiller efficace, qui méclaire mieux que quiconque du fait de ses connaissances exceptionnelles. Aucune mémoire humaine nest capable de stocker les informations dont il dispose. Cependant, il na aucun pouvoir décisionnel. Mais peut-être, lignorez-vous, notre constitution, contrairement à la vôtre, repose sur les pleins pouvoirs du Président.
- Un Président qui reçoit les conseils avisés dun robot ?...
- Mademoiselle Ramos, je souhaiterais interrompre cette interview qui, si elle se poursuit, pourrait avoir de graves conséquences diplomatiques.
- Veuillez accepter mes excuses monsieur le Président. Cest dans lesprit du Web Indépendant dinformer le lecteur de façon incisive et objective.
- Incisive certes ! Objective jen doute.
Tel était donc le fameux :
Jon Web. Héléna Ramos en resta bouche bée.
- Pour conclure sur une bonne impression, je vous prie daccepter que monsieur Jon Web, ici présent, vous raccompagne personnellement à votre hôtel, proposa le Président. Cest aussi dans ses attributions de servir fidèlement notre nation et son digne représentant.Il ajouta, lil malicieux :
- Ainsi vous pourriez vous faire une idée autre que préconçue !Héléna Ramos fut quelque peu troublée en croisant le regard qui la dévisageait.
- Jon ! mademoiselle Ramos ne demande quà mieux vous connaître !- Monsieur le Président....
- Ne me remerciez pas mademoiselle !
Jon Web savança vers elle, lui tendit la main en la fixant droit dans les yeux, intensifiant son trouble. A ce moment précis, elle remarqua que les chercheurs du laboratoire lui avaient implanté un regard ravageur. A la fois conquérant, espiègle et surtout dune fixité désarçonnante. Héléna Ramos neut pas le temps de serrer la main de Jon Web.
Une alarme retentit, en provenance de lordinateur placé sur le bureau présidentiel. Il sagissait du site Wenjob qui venait de franchir le cap du milliard de visiteurs.
- Wenjob, bien sûr ! sexclama le Président après avoir contourné son bureau. Comment peut-il atteindre de tels scores ? Avez-vous déjà visité ce site mademoiselle Ramos?- Vaguement !
- Daprès vous, comment peut-il captiver un tel auditoire ?
- Je lignore ! Il distille des idées creuses et démagogiques ! La seule chose à craindre, cest quil puisse devenir subversif, voire dangereux. Vous ne pensez pas monsieur le Président ?
- A votre avis monsieur Web ? demanda le Président se tournant vers lui.
Héléna Ramos fronça les sourcils. Elle avait du mal à contenir sa rage à lidée que lavis de l' androïde pût être sollicité.
- Le mieux serait dexaminer ces idées creuses et démagogiques ! dit Jon Web dune voix pondérée.Il sapprocha de lordinateur, sinstalla, pianota un moment sur le clavier. Le site Wenjob explosa sur lécran. Deux mots en lettres énormes et colorées scintillèrent :
Le site Wenjob se nommait familièrement ainsi désormais.- Que pouvons-nous lire ? Si vous le voulez bien, veuillez approcher mademoiselle Ramos !La journaliste répondit à linvitation avec un soupir dexaspération. Décidément, elle ne pouvait accorder à Jon Web, ce simulacre dhumain, un quelconque crédit. Et surtout, elle ne pouvait comprendre la confiance aveugle que lui portait le Président. Dailleurs, elle se demandait toujours comment lun des plus puissants chefs dEtat acceptait dêtre tributaire dun robot.
Jon Web lut à voix haute les propos inscrits sur lécran :
Il ne peut exister de société durable qui ne saurait comprendre avant tout lindividu. Et cet individu nest rien sil ne reçoit deux éléments fondamentaux :
Le rêve et la tendresse. Le rêve par la créativité, la tendresse par lhumanisme. Cest le sens duMouvement Créatif Humaniste
- Intéressant ! lâcha Héléna Ramos dun ton persifleur.
Plus loin il y eut le commentaire de ce quétait le mouvement créatif humaniste. Chaque terme était précédé dun symbole. Le mouvement était illustré par une icône en forme de vaguelettes qui précédait lexplication suivante :
Le mouvement est imprimé au ftus dès sa conception.
Bien que confiné dans un espace exigu, il ne souffre point des pressions exercées sur lui.
Il sadapte à lenvironnement et baigne dans le bien-être, en totale osmose avec son milieu.
Mais si lindividu jouit de quelque égard à sa conception, au fur et à mesure quil sachemine vers lâge adulte, il est assujetti à toutes sortes de contraintes.
Il devient peu à peu un être passif subissant son destin, un destin qui va, malgré lui, du fouissement à lenfouissement. A lêtre passif qui subit son destin soppose un être créatif qui contrôle son destin
Le mot créatif était représenté par un symbole évoquant le jaillissement :
La créativité
est le moteur de lépanouissement humain.
La créativité apporte la richesse à lhomme.Lappât du gain est dans sa nature et stimule sa créativité.
Cette richesse acquise ne doit être ni spoliée, ni distribuée autrement que sous forme déchange, dans un respect dhumanisme.
Pour terminer, il était justement question dhumanisme, que symbolisait la lettre « h » au graphisme stylisé :
Lunivers tourne autour de lêtre humain et lêtre humain est
le centre de lunivers. Rien dans une société, quelle quelle soit, ne saurait primer sur lindividu.Quand il eut terminé la lecture, Jon Web pivota vers ses interlocuteurs, plus précisément vers Héléna Ramos quil fora de son regard perçant. Il demanda :
- Voyez-vous quelque chose de dangereux ou de subversif dans ces propos ?- Non effectivement ! rétorqua la journaliste. Cest plutôt une forme danesthésie de la pensée!Du rêve, de la tendresse...Cest ce quon appelle vulgairement du flan!
Elle baissa les yeux, se détourna légèrement, sefforçant de lutter contre le trouble que produisait en elle le regard de Jon Web.
- Sans doute ignorez-vous ce que signifie le mot flan monsieur Web ?- Allons mademoiselle Ramos, intervint le Président, cessez dêtre constamment... incisive ! Même si vous avez la dent dure.
- A mon avis, il ny a rien de dangereux, ni même de subversif dans le contenu de ce site ! soutint Jon Web.
- Il est vrai que des idées qui fédèrent un milliard dêtres humains ne peuvent devenir dangereuses, à la longue ! dit la journaliste sadressant ironiquement à lui.
- En quoi le fait de fédérer un milliard de personnes peut-il rendre des idées dangereuses, si elles ne le sont pas à lorigine ?
- Mademoiselle Ramos craint sans doute que puisse un jour sétablir un pouvoir parallèle qui, bien entendu, aurait un grand nombre de sympathisants.
- Je comprends tout à fait les préoccupations de mademoiselle Ramos, monsieur le Président. Mais je tiens à préciser que ces idées circulent librement, ouvertement, officiellement. Et non sous le manteau, ce qui est la caractéristique principale des idées dangereuses ou subversives.
- Quelle parade préconisez-vous, Jon, pour éviter que ces idées ne fédèrent dautres partisans?
- De les copier monsieur le Président ! Et de les appliquer !
- Allons Jon, vous ny pensez pas ! Cest de lutopie !
- On ne construit pas une société avec du rêve ! ajouta Héléna Ramos dun ton victorieux, heureuse que le Président pût contrecarrer son conseiller.
- Justement si ! Le site Wenjob propage une idéologie, utopiste peut-être, mais en conformité avec les aspirations de la planète. Voilà des lustres que les humains manquent cruellement didéologie. Une idéologie qui puisse les faire rêver. Est-ce peut-être la raison pour laquelle ils fuient massivement vers le web. Parce quils nont plus didéologies antinomiques, ou de croyances crédibles. Le site Wenjob est interactif. Il sadresse aux hommes individuellement et non collectivement. Il les rend acteurs de leur destin, et non simplement spectateurs. Si vous voulez éviter que ces idées utopistes, creuses et démagogiques, ne se propagent, le seul moyen de les contrer est de les plagier et de les appliquer monsieur le Président !
Tandis quil parlait, Héléna Ramos lobservait. Jon Web était apte à raisonner. Outre la connaissance, il avait lintelligence, une intelligence humaine bien loin de lintelligence artificielle qui était dordinaire celle des robots. Devant tant de sophistication, elle avait du mal à se convaincre que le personnage en question nétait quune machine, pur produit dune invention humaine.
- Votre raisonnement nest pas dénué dintérêt Jon. Qui sait, le rêve est peut-être le piment qui manque lhumanité. Quen pensez-vous mademoiselle Ramos ?Le Président semblait bénir chaque propos émis par la machine, fasciné par les capacités de ce merveilleux jouet, tel un gosse pressé de partager une convoitise.
- Vous êtes toujours avec nous mademoiselle Ramos ?- Pardonnez-moi monsieur le Président javais lesprit ailleurs !
- Je men étais aperçu.
Il séloigna de son bureau, non sans jeter un dernier coup dil complice vers son conseiller.
- Bien, nous discuterons de tout cela plus tard. A présent, je dois vous abandonner. Je vous confie notre invitée, Jon, en espérant que vous prendrez particulièrement soin delle.Et il ajouta, en lui chuchotant à loreille :
- Il en va de notre crédibilité médiatique.- Je ferai mon possible monsieur le Président.
Jon Web convia Héléna Ramos à le suivre. Il ny eut aucun échange de propos jusquà la voiture.
- Vous préférez sans doute vous asseoir à larrière ! dit-il en ouvrant la portière. Où dois-je vous conduire ?Il s'installa au volant.
- Si jai bien compris vous obéissez aux ordres sans jamais rechigner ! lança t-elle au bout dun long silence, tandis que la voiture avançait.- Disons que j'essaie de satisfaire aux désirs qui me sont formulés.
Héléna Ramos se pencha en avant, appuya le bras sur le siège du conducteur.
- Et si je vous proposais une partie de jambe en lair, là, immédiatement, quelle serait votre réaction ?- Pardon ?
- Oui monsieur Web : baiser. Je vous propose de baiser avec moi. Mais ce mot est problablement inconnu de votre vocabulaire ?
Le sourire de Jon Web sélargit.
- Au risque de vous déplaire mademoiselle Ramos, je me verrais dans lobligation de refuser.- Vous refuseriez dobéir à un ordre monsieur Web ? Ce serait vexant à plusieurs titres. Et dites-moi, pourquoi refuseriez-vous ?
- Je ne pense pas satisfaire vos désirs en agissant de la sorte.
Héléna Ramos senfonça dans le siège jusquà ce quelle fût à hauteur du reflet de Jon Web dans le rétroviseur.
- Comment le savez-vous ? demanda t-elle avec curiosité et agacement.- Vous êtes une femme que la concrétisation de ce genre de souhait ne saurait satisfaire. Vous êtes désabusée mademoiselle Ramos. Désabusée et aigrie. Vous avez connu beaucoup dhommes dans votre vie, des hommes cruellement désorientés par votre aplomb et qui, bien sûr, vous ont déçue. Car si vous avez une quelconque satisfaction à avilir les hommes, ce qui réjouit votre ego, en revanche vous navez aucun plaisir à tomber dans une paire de bras affadis.
Héléna Ramos senfonça complètement dans le siège, loin du reflet à présent.
- Cest une excellente entrée en matière monsieur Web ! murmura t-elle dune voix contrariée. Vous savez courtiser les femmes !- Je ne fais que répondre à vos questions, dit-il tendant la nuque vers le rétroviseur pour accrocher son visage.
- Si jétais impolie, monsieur Web, je vous répondrais par une grossièreté.
- Jaime votre regard mademoiselle Ramos !
- Cest déjà mieux ! lança t-elle retrouvant son aplomb. Plus classique, plus conforme, plus homme, dans tous les sens du terme. Éclairez-moi monsieur Web : ce regard, vous le trouvez merveilleux, transcendant, insolite ou singulier ?
- Plein de scepticisme !
- Ah ! Excusez-moi monsieur Web, cest dans ma nature. Jai toujours eu horreur de ce qui est ...programmé. Par ailleurs, je suis convaincue désormais que vous avez de bien piètres talents de séducteur.
- Je nai nullement lintention de vous séduire. Si javais cette prétention, je ne vous poserais quune question, une seule question, à laquelle vous me donneriez infailliblement la réponse que jattends. Il me suffirait dajouter quelques mots qui vous surprendraient. Et ensuite vous seriez clouée sur votre siège, complètement abasourdie.
Héléna Ramos se rapprocha de nouveau et lui murmura à loreille, dune voix paisible :
- Vous êtes lindividu le plus arrogant, le plus prétentieux, le plus vaniteux qui puisse exister. Et le dragueur le plus lourdaud que jai jamais eu le drame de connaître.Et elle ajouta sur le même ton :
- Mais dites-moi, simple curiosité, quelle serait cette question ?Jon Web se pencha vers le rétroviseur.
- Vous êtes française ?Alors, elle éclata de rire. Un rire nerveux, qui semblait séterniser.
- Vous êtes vraiment original monsieur Web, dit-elle au bout dun moment. Si je vous réponds affirmativement, cest là que vous comptez me surprendre en vous exclamant : La France ! Paris ! La Tour Eiffel ! Les Champs Elysées, Montmartre ! Les Folies Bergères ! Edith Piaf ....- ...la soupe aux choux !
Héléna Ramos tomba brusquement dans le fond de son siège, complètement abasourdie. Son visage avait pris une teinte livide. Elle murmura dune voix à peine audible :
- Jon...- Oui ?Jon Web se retourna et vit les lèvres chuchoter faiblement :
- ....Comment saviez-vous que jétais immigrée....
Lorsque le site Wenjob atteignit deux milliards de visiteurs, à la demande des plus hautes sommités, des experts mondiaux se réunirent autour dune table. On avait bien essayé de le neutraliser, de paralyser les programmes en injectant quelques uns des quarante mille virus connus. On avait également essayé de bombarder les trous de sécurité, avec les armes favorites utilisées par les hackers.En vain. Le site Wenjob semblait protégé par des artifices ignorés des meilleurs programmeurs. A chaque fois, il renaissait avant même de tomber en cendres. On eût dit que le site Wenjob était présent dans chaque ordinateur, quune puce invisible, indétectable, incontrôlable, agissait de lintérieur. Rien ne pouvait le perturber. Pire, maintenant, une invite à ouvrir le site Wenjob venait systématiquement se greffer sur lécran des ordinateurs dès lors quils étaient mis sous tension. Sans même installer de nouveaux programmes. Les experts avaient déjà trouvé prodigieux que les moteurs de recherche fussent, à leur insu, squattés par Wenjob aux meilleurs emplacements commerciaux : on avait beau le chasser par tous les moyens, il réapparaissait chaque fois quun moteur de recherche était sollicité.
Le mystère Wenjob intriguait, irritait, effrayait. On avait évidemment recherché lénigmatique mécène qui eût été à lorigine du développement de ce phénomène. Mais malgré quils fussent nombreux à sattribuer un tel succès, on ne put décemment soupçonner un mécène estampillé. Par ailleurs, détail incroyable, le site fonctionnait sans aucun encart publicitaire et donc sans capitaux authentifiés.
Bien que lidéologie distillée par Wenjob navait rien de fondamentalement subversif, lengouement quil soulevait engendrait des frayeurs institutionnelles planétaires.
Une orientation récente, prise par linitiateur du site, fut toutefois à lorigine dinquiétudes nouvelles.
A lorigine, Wenjob sétait contenté de susciter le réflexe de Pavlov chez des humains de faible constitution psychologique, en leur ressassant quils étaient des êtres exceptionnels et quil leur suffisait de trouver en eux la particularité qui ferait leur force. Maintenant, il concrétisait son discours en ouvrant le site à ceux qui souhaitaient créer des petites unités de production, des unités de moins de cinq salariés. Les services ou produits fournis par ces micro-structures trouvaient un tremplin de deux milliards de consommateurs potentiels, car bien sûr chaque individu inscrit sur le site Wenjob recevait leurs offres dans sa boîte au lettre.
Wenjob était en train de créer une économie parallèle, accessible exclusivement à ces petites unités de production qui se mirent à pulluler. Il était en train de démanteler insidieusement ce que des décennies de fusions et de regroupements avaient patiemment élaboré. Cette concurrence microcosmique mettait évidemment en péril la production de masse et les conglomérats existants. Ce fut dailleurs à leur requête que les puissances économiques du globe provoquèrent une réunion d'experts. Cette fois, il était patent que lhydre devenait une menace pour léconomie mondiale. Il fallait impérativement léliminer.
Mais même les mises en garde médiatiques sur les dangers du sectarisme prôné par Wenjob neurent aucun effet sur la frénésie populaire. Lidée de donner un emploi à un maximum dindividus, était plutôt de nature à enthousiasmer de nouveaux visiteurs.
Pire, en agissant contre le mouvement, les médias officiels perdirent ce qui leur restait de crédibilité. Depuis longtemps déjà le site divulguait ses propres informations, glanées sur dautres sites. Le Web Indépendant, en lien avec le site Wenjob, diffusait à un taux découte qui battait tous les records. Tandis que les puissances planétaires contemplaient lanéantissement de leurs vecteurs de propagande, les micro-systèmes nen finissaient pas de laminer léconomie traditionnelle. Les trusts implosaient les uns après les autres, boudés par les consommateurs dune part, mais boudés aussi par la main duvre. Il y avait pénurie de techniciens compétents et malgré les salaires mirobolants proposés, les cerveaux fuyaient vers le nouvel Eldorado promis par Wenjob.
Ce fut ce détail qui mit la puce à loreille de Christian David Rom. Aussi loin que sa mémoire défaillante pût remonter -Christian David Rom souffrait damnésie- les micro-structures lui étaient familières.
On exhortait ladministration à veiller à des recrutement selon les compétences, surtout au niveau des postes intermédiaires. Lintermédiaire avait pour rôle détudier lopportunité de supprimer ou simplifier les formulaires, et devait être particulièrement à lécoute de lexécutant dont lavis était prépondérant. Lexécutant pouvait ainsi régler un problème sans avoir à en référer à la hiérarchie, ce qui devait permettre déviter les disparités et les nuisances entre le secteur productif et le secteur administratif.
Christian David Rom se laissait bercer par la lecture du manifeste sur lequel il ne parvenait plus à se concentrer. Chaque fois quil se penchait sur le site Wenjob, dont il avait adhéré à la liste de diffusion, il ressentait une indéfinissable excitation intérieure qui le poussait à abuser du décapsuleur. Il ne pouvait se départir de lineffable impression davoir déjà lu ces mots.
Son regard croisa le rayonnage darchives où il avait mémorisé une précieuse collection dinformations qui avaient fait les beaux jours de la Toile naguère. Il aimait collectionner les vieux disques, par passion, mais aussi à desseins mercantiles, convaincu de la valeur marchande que ces joyaux oubliés pourraient un jour acquérir. Cétait un souvenir de jeunesse, et même denfance, quil aimait parfois à compulser avec un brin de tendresse. Le Webworld sonnait comme un vieux refrain nostalgique. La Toile nen était encore quà ses débuts...
Il prit la disquette et la plaça dans le lecteur.
Une communauté, parmi tant dautres communautés, avait eu lingénieuse idée de fonder un Village. A lorigine, ce Village nétait pas bien grand, tout juste un Hameau, où une poignée de marginaux chantaient à tue-tête les louanges dun monde meilleur. Mais bien vite, ils virent un intérêt à leur communauté naissante, dans limpact quelle aurait à développer ce bout de Webworld fraîchement conquis. On expédia des avatars dans la Toile, qui se substituèrent virtuellement aux adeptes du clavier. Les premières boutiques émergèrent. Puis une école fut édifiée, où les enfants de ces pionniers, eux-mêmes avatars, purent acquérir un enseignement virtuel. Le Village devint rapidement une Cité, avec ses lois, édictées par les habitants, son propre système de fonctionnement.
Devant la menace quavait constitué cet embryon de pouvoir parallèle, et alors quil était au faîte dune gloire annoncée, un beau jour il avait explosé, entièrement anéanti par des individus sans scrupules, que lon avait soupçonné être à la solde de quelques mafieux. Il ne fut jamais restauré. On eût dit que le géniteur de cette idée insolite avait également perdu lâme.
Tout cela était bien ancien et si éphémère au regard des progrès accomplis par le réseau.
Le site Wenjob semblait être une émulation de cette vieille idée farfelue, celle de refaire le monde à partir de la Toile. Une autre similitude était troublante : jamais on avait su qui avait été linstigateur dun tel concept. Les rumeurs avaient soupçonné un chercheur du nom dAldy, sans quil y eût jamais de certitude.
Mais eu égard la réputation dAldy et ses folies cybernétiques, on avait coutume de lui imputer nimporte quoi et cette supputation navait eu aucune portée à lépoque.
Elle en avait maintenant dans lesprit de Christian David Rom.
Il pianota sur son clavier et alla glaner sur la Toile les informations concernant Aldy. Aussi étonnant que cela pût paraître il ny avait rien, strictement rien concernant Aldy sur le web.
Alors, il composa le numéro de téléphone du centre de recherche, toujours inscrit dans les annuaires.
Là, il apprit que le centre avait carrément été fermé. Transféré vers le département militaire.
Ce fut le début dune enquête minutieuse qui conduisit Christian David Rom dans un hôpital dabord, et dans un centre de soins psychiatriques ensuite.
Dans le premier, il trouva un certain Cairne, paraplégique, défiguré, muet et aveugle.
Cairne communiquait par un système de clignement de paupières qui correspondait à chacune des lettres de lalphabet. Il lui fallut des heures pour confirmer quil connaissait bien le Webworld. Mais lorsque Christian David Rom lui demanda où il pourrait trouver des informations sur Aldy, la seule réponse immuable et obsessionnelle quil put produire fut :
Eddy Staff veut me tuer Eddy Staff souffrait de graves troubles psychiques.
- Je vais me marier !
Préface ou quitter
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Chap2
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Chap5
Chap6
Chap7
Annexe