WebWorld Will :

Une araignée dans la Toile.

 
 Chapitre 6
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Staff ouvrit la porte de la pièce contiguë, pensant trouver Cairne en plein ouvrage.
- Cairne ! appela t-il.

Mais l’endroit était désert. Pourtant les ordinateurs, tout comme la lumière, étaient restés sous tension. Staff pensa que Cairne avait été respirer un peu lui aussi.

BOD27 était là, immobile dans sa posture d’automate, près de l’ordinateur central. Le transfert n’avait probablement pas eu lieu. Staff s’assit sur le siège, croisa les jambes, toisa BOD27 de la tête aux pieds. Puis il jeta un oeil sur l’écran. Le point rouge avait disparu, remplacé par un long charabia dans le plus pur style informatique, sur lequel il ne voulut point s’étendre.

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remplac&eacute; par un long charabia dans le plus pur style

informatique, sur lequel il ne voulut point s&#146;&eacute;tendre.

Cairne avait donc travaillé sur le programme avant de s’absenter. Peut-être avait-il eu des problèmes qui ne lui avaient pas permis de finaliser le transfert.

Dans ces moments-là, tout informaticien qui se respecte s’accorde un moment de répit, espérant capter par miracle la re-création, au détour d’une récréation. Ses yeux oscillaient entre le corps de BOD 27 et l’écran. Plus il réfléchissait, plus le projet l’effrayait.

Dans le silence du laboratoire, les sirènes hurlaient avec bien plus de virulence, déchirant la pénombre extérieure, accentuant cette impression de malaise qui le dévorait. Le fauteuil pivota en direction de l’écran. Ses yeux parcouraient le programme, de façon distraite, désintéressée. Soudain, Eddy Staff eut une pensée indélicate qui accentua encore son trouble. Il songea à effacer le programme, à le brouiller pour que le transfert ne se fît jamais. 

Modifier le programme paramétré par Cairne, sans que celui-ci ne s’en rendît compte, relevait du défi. Il fallait avant tout déchiffrer et comprendre la logique de son concepteur, parfois très tordue. Mais pour cela, à la limite, il lui suffirait de prendre le dossier, ce fameux dossier que Cairne posait habituellement à proximité de l’ordinateur. Il pencha le torse dans un sens, puis dans l’autre. Le dossier apparemment n’était plus là. Il fouilla les tiroirs sans plus de succès. Et si Cairne l’avait emmené avec lui pour le potasser dans un cadre différent, pour mieux cerner l’éventuelle faille ?

Perplexe, Eddy Staff s’accouda sur le bureau, fixa intensément les hiéroglyphes, cogitant encore, se demandant comment brouiller le programme sans que Cairne s’en aperçût. Il songea à une panne, un accident informatique. On avait vu maintes fois des programmes disparaître de manière impromptue. Plongé dans ses réflexions, Eddy Staff s’aperçût à peine que la touche qu’il venait d’enfoncer avait légèrement modifié une des lignes sur l’écran. Il s’empressa de réduire l’espace malheureux qui s’était subrepticement glissé.

Or, Eddy Staff n’avait pas vu que, dans son dos, au même moment où il avait effectué cette manipulation malencontreuse, une des mains de BOD27 avait brusquement bougé.

Elle dépliait les doigts, les écartait, les refermait, lentement. L’autre main fit de même, dépliant, écartant, refermant les doigts. Puis les bras se replièrent, s’approchèrent du visage, qui lui aussi s’anima. Il tournait alternativement à droite et à gauche, tandis que les yeux contemplaient avec fascination le mouvement des mains.

Le programme avait brutalement disparu de l’écran. Eddy Staff se redressa d’un coup, émit un juron. Il se retrouvait devant une indigeste virginité cathodique qui, d’ordinaire, anéantit un informaticien, car elle signifie la déficience alimentaire de tout ou partie du système et l’impuissance à le restaurer. Pourtant, il s’acharna à activer la fonction de restauration, et poussa un autre juron du même acabit devant les résultats infructueux de ses essais. Il força d’autres commandes, mais aucune ne répondait. Aucune n’entrait. L’ordinateur n’acceptait plus rien.

BOD27 était tourné vers lui. Il le regardait. Il le contemplait l’œil fixe, un sourire imprimé au coin des lèvres, tout en jouant avec ses doigts, les mains tendues vers Eddy Staff maintenant. Il fit un pas en sa direction, observant le mouvement de sa jambe, puis un autre pas moins timide.

La seule solution pour sortir de l’embarras était de redémarrer le système, pensa Eddy Staff, espérant que Cairne eût songé à sauvegarder les éventuelles modifications faites au programme. Il n’avait guère de doute à ce sujet... à moins que Cairne eût un moment d’inattention, ce qui est parfois la tare des spécialistes quels qu’ils soient. Si Cairne avait sauvé le programme, il suffirait d’ouvrir le fichier et le réinstaller.

BOD27 approchait à pas lents les bras légèrement repliés devant lui. Quand il fut tout près, Eddy Staff devina une présence, dans son dos, à l’ombre que BOD27 esquissait au-dessus de son plan de travail.

- Cairne ? dit-il n’osant détacher son attention de l’écran vierge.

Et il ajouta d’un ton un peu confus :

- Excuse-moi, mais je crois que j’ai flingué le programme ! J’essaie de remettre ça d’aplomb ! Je pense que tu l’as sauvegardé !

Il n’eut aucune réponse. Eddy Staff pianotait sur le clavier, absorbé par l’erreur qu’il s’efforçait de réparer. Il préférait éviter le regard réprobateur de Cairne, dont il comprenait le silence. Pourtant, sans doute pour mesurer l’étendue de sa colère qu’il supposait intense, il avait besoin de lui parler, de lui raconter des banalités.

- Alors tu as suivi mon conseil ? Tu as pris un peu l’air ? Où étais-tu passé ?

Derrière lui, BOD27 tapotait ses mains l’une contre l’autre, en observant Eddy Staff.

- Ne t’inquiète pas vieux ! Je vais remettre tout ça en place comme tu l’as laissé. Ni vu, ni connu. Je ne sais pas ce qui s’est passé. A ce moment-là, je n’ai rien touché. J’avais simplement fait une mauvaise manœuvre juste quelques secondes plus tôt, que j’ai rectifiée immédiatement. Mais au moment où ça s’est produit, je t’assure que je n’ai touché à rien. Tu me crois au moins ?

Le silence devenait pesant.

- Réponds-moi Cairne ! Ou je vais finir par croire que tu es fâché contre moi ! ironisa Eddy Staff.

Alors, soudain, tout près de son oreille, une voix douce et distincte murmura :

Bonjour Ed !
Eddy Staff se figea. Il se retourna lentement. Et ouvrit bien grand des yeux effarés.

 

 
 

Le Président virevoltait nerveusement dans la pièce. La journaliste commençait vraiment à l’agacer.

Il regrettait de lui avoir consenti cette interview. Il avait dû s’y résoudre par nécessité car l’Europe s’inquiétait. Et il fallait clarifier publiquement les choses. Mais elle semblait butée, assise sur ses positions, tirant des conclusions avec un manque total d’objectivité. Elle faisait partie de cette nouvelle race de journalistes expatriés sur la Toile, très arrogants au prétexte qu’ils étaient affranchis. En effet, l’audience qu’ils suscitaient attirait des capitaux énormes qui leur laissaient la plus grande liberté d'expression. Le Web Indépendant  était l’un des journaux les plus visités du globe. Et Héléna Ramos l’une de ses plus embarrassantes mandataires.

- Je veux simplement dire, monsieur le Président, que l’Europe s’étonne et s’effraie que l’un de vos proches conseillers soit un robot ! Insistait la journaliste.

- Jon Web est un auxiliaire indispensable. Que l’Europe s’étonne, je peux le concevoir. Que l’Europe s’effraie, je n’en vois aucune raison. Jon Web est un conseiller efficace, qui m’éclaire mieux que quiconque du fait de ses connaissances exceptionnelles. Aucune mémoire humaine n’est capable de stocker les informations dont il dispose. Cependant, il n’a aucun pouvoir décisionnel. Mais peut-être, l’ignorez-vous, notre constitution, contrairement à la vôtre, repose sur les pleins pouvoirs du Président.

- Un Président qui reçoit les conseils avisés d’un robot ?...

- Mademoiselle Ramos, je souhaiterais interrompre cette interview qui, si elle se poursuit, pourrait avoir de graves conséquences diplomatiques.

- Veuillez accepter mes excuses monsieur le Président. C’est dans l’esprit du Web Indépendant d’informer le lecteur de façon incisive et objective.

- Incisive certes ! Objective j’en doute.

La porte du bureau s’ouvrit et un homme entra. Héléna Ramos leva ses lunettes, écarquilla les yeux. Elle voyait pour la première fois, dans sa forme accomplie, le robot qui lui avait été exposé au laboratoire Aldy. Mais cette fois, il était animé. Et rien ne pouvait le distinguer d’un spécimen humain ordinaire, ni le geste, ni la démarche. Il était le clone de l’homme, parfait, d’une parenté insoupçonnable.

Tel était donc le fameux :

Jon Web.

Héléna Ramos en resta bouche bée.

- Pour conclure sur une bonne impression, je vous prie d’accepter que monsieur Jon Web, ici présent, vous raccompagne personnellement à votre hôtel, proposa le Président. C’est aussi dans ses attributions de servir fidèlement notre nation et son digne représentant.

Il ajouta, l’œil malicieux :

- Ainsi vous pourriez vous faire une idée autre que préconçue !

Héléna Ramos fut quelque peu troublée en croisant le regard qui la dévisageait.

- Jon ! mademoiselle Ramos ne demande qu’à mieux vous connaître !

- Monsieur le Président....

- Ne me remerciez pas mademoiselle !

Jon Web s’avança vers elle, lui tendit la main en la fixant droit dans les yeux, intensifiant son trouble. A ce moment précis, elle remarqua que les chercheurs du laboratoire lui avaient implanté un regard ravageur. A la fois conquérant, espiègle et surtout d’une fixité désarçonnante. Héléna Ramos n’eut pas le temps de serrer la main de Jon Web.

Une alarme retentit, en provenance de l’ordinateur placé sur le bureau présidentiel. Il s’agissait du site Wenjob qui venait de franchir le cap du milliard de visiteurs.

- Wenjob, bien sûr ! s’exclama le Président après avoir contourné son bureau. Comment peut-il atteindre de tels scores ? Avez-vous déjà visité ce site mademoiselle Ramos?

- Vaguement !

- D’après vous, comment peut-il captiver un tel auditoire ?

- Je l’ignore ! Il distille des idées creuses et démagogiques ! La seule chose à craindre, c’est qu’il puisse devenir subversif, voire dangereux. Vous ne pensez pas monsieur le Président ?

- A votre avis monsieur Web ? demanda le Président se tournant vers lui.

Héléna Ramos fronça les sourcils. Elle avait du mal à contenir sa rage à l’idée que l’avis de l' androïde pût être sollicité.

- Le mieux serait d’examiner ces idées creuses et démagogiques ! dit Jon Web d’une voix pondérée.

Il s’approcha de l’ordinateur, s’installa, pianota un moment sur le clavier. Le site Wenjob explosa sur l’écran. Deux mots en lettres énormes et colorées scintillèrent :

Le Mouvement
Le site Wenjob se nommait familièrement ainsi désormais.
- Que pouvons-nous lire ? Si vous le voulez bien, veuillez approcher mademoiselle Ramos !

La journaliste répondit à l’invitation avec un soupir d’exaspération. Décidément, elle ne pouvait accorder à Jon Web, ce simulacre d’humain, un quelconque crédit. Et surtout, elle ne pouvait comprendre la confiance aveugle que lui portait le Président. D’ailleurs, elle se demandait toujours comment l’un des plus puissants chefs d’Etat acceptait d’être tributaire d’un robot.

Jon Web lut à voix haute les propos inscrits sur l’écran :

 

Il ne peut exister de société durable qui ne saurait comprendre avant tout l’individu. Et cet individu n’est rien s’il ne reçoit deux éléments fondamentaux :

Le rêve et la tendresse.
Le rêve par la créativité, la tendresse par l’humanisme. C’est le sens du
Mouvement Créatif Humaniste

 

- Intéressant ! lâcha Héléna Ramos d’un ton persifleur.

Plus loin il y eut le commentaire de ce qu’était le  mouvement créatif humaniste. Chaque terme était précédé d’un symbole. Le mouvement  était illustré par une icône en forme de vaguelettes qui précédait l’explication suivante :

 

 

Le mouvement est imprimé au fœtus dès sa conception.

Bien que confiné dans un espace exigu, il ne souffre point des pressions exercées sur lui.

Il s’adapte à l’environnement et baigne dans le bien-être, en totale osmose avec son milieu.

Mais si l’individu jouit de quelque égard à sa conception, au fur et à mesure qu’il s’achemine vers l’âge adulte, il est assujetti à toutes sortes de contraintes.

Il devient peu à peu un être passif subissant son destin, un destin qui va, malgré lui, du fouissement à l’enfouissement. A l’être passif qui subit son destin s’oppose un être créatif qui contrôle son destin

 

Le mot créatif  était représenté par un symbole évoquant le jaillissement :

 

La créativité

est le moteur de l’épanouissement humain.

La créativité apporte la richesse à l’homme.

L’appât du gain est dans sa nature et stimule sa créativité.

Cette richesse acquise ne doit être ni spoliée, ni distribuée autrement que sous forme d’échange, dans un respect d’humanisme.

Pour terminer, il était justement question  d’humanisme, que symbolisait la lettre « h » au graphisme stylisé :

 

L’univers tourne autour de l’être humain et l’être humain est

le centre de l’univers.
Rien dans une société, quelle qu’elle soit, ne saurait primer sur l’individu.

Quand il eut terminé la lecture, Jon Web pivota vers ses interlocuteurs, plus précisément vers Héléna Ramos qu’il fora de son regard perçant. Il demanda :

- Voyez-vous quelque chose de dangereux ou de subversif dans ces propos ?

- Non effectivement ! rétorqua la journaliste. C’est plutôt une forme d’anesthésie de la pensée!Du rêve, de la tendresse...C’est ce qu’on appelle vulgairement du flan!

Elle baissa les yeux, se détourna légèrement, s’efforçant de lutter contre le trouble que produisait en elle le regard de Jon Web.

- Sans doute ignorez-vous ce que signifie le mot flan monsieur Web ?

- Allons mademoiselle Ramos, intervint le Président, cessez d’être constamment... incisive ! Même si vous avez la dent dure.

- A mon avis, il n’y a rien de dangereux, ni même de subversif dans le contenu de ce site ! soutint Jon Web.

- Il est vrai que des idées qui fédèrent un milliard d’êtres humains ne peuvent devenir dangereuses, à la longue ! dit la journaliste s’adressant ironiquement à lui.

- En quoi le fait de fédérer un milliard de personnes peut-il rendre des idées dangereuses, si elles ne le sont pas à l’origine ?

- Mademoiselle Ramos craint sans doute que puisse un jour s’établir un pouvoir parallèle qui, bien entendu, aurait un grand nombre de sympathisants.

- Je comprends tout à fait les préoccupations de mademoiselle Ramos, monsieur le Président. Mais je tiens à préciser que ces idées circulent librement, ouvertement, officiellement. Et non sous le manteau, ce qui est la caractéristique principale des idées dangereuses ou subversives.

- Quelle parade préconisez-vous, Jon, pour éviter que ces idées ne fédèrent d’autres partisans?

- De les copier monsieur le Président ! Et de les appliquer !

- Allons Jon, vous n’y pensez pas ! C’est de l’utopie !

- On ne construit pas une société avec du rêve ! ajouta Héléna Ramos d’un ton victorieux, heureuse que le Président pût contrecarrer son conseiller.

- Justement si ! Le site Wenjob propage une idéologie, utopiste peut-être, mais en conformité avec les aspirations de la planète. Voilà des lustres que les humains manquent cruellement d’idéologie. Une idéologie qui puisse les faire rêver. Est-ce peut-être la raison pour laquelle ils fuient massivement vers le web. Parce qu’ils n’ont plus d’idéologies antinomiques, ou de croyances crédibles. Le site Wenjob est interactif. Il s’adresse aux hommes individuellement et non collectivement. Il les rend acteurs de leur destin, et non simplement spectateurs. Si vous voulez éviter que ces idées utopistes, creuses et démagogiques, ne se propagent, le seul moyen de les contrer est de les plagier et de les appliquer monsieur le Président !

Tandis qu’il parlait, Héléna Ramos l’observait. Jon Web était apte à raisonner. Outre la connaissance, il avait l’intelligence, une intelligence humaine bien loin de l’intelligence artificielle qui était d’ordinaire celle des robots. Devant tant de sophistication, elle avait du mal à se convaincre que le personnage en question n’était qu’une machine, pur produit d’une invention humaine.

- Votre raisonnement n’est pas dénué d’intérêt Jon. Qui sait, le rêve est peut-être le piment qui manque l’humanité. Qu’en pensez-vous mademoiselle Ramos ?

Le Président semblait bénir chaque propos émis par la machine, fasciné par les capacités de ce merveilleux jouet, tel un gosse pressé de partager une convoitise.

- Vous êtes toujours avec nous mademoiselle Ramos ?

- Pardonnez-moi monsieur le Président j’avais l’esprit ailleurs !

- Je m’en étais aperçu.

Il s’éloigna de son bureau, non sans jeter un dernier coup d’œil complice vers son conseiller.

- Bien, nous discuterons de tout cela plus tard. A présent, je dois vous abandonner. Je vous confie notre invitée, Jon, en espérant que vous prendrez particulièrement soin d’elle.

Et il ajouta, en lui chuchotant à l’oreille :

- Il en va de notre crédibilité médiatique.

- Je ferai mon possible monsieur le Président.

Jon Web convia Héléna Ramos à le suivre. Il n’y eut aucun échange de propos jusqu’à la voiture.

- Vous préférez sans doute vous asseoir à l’arrière ! dit-il en ouvrant la portière. Où dois-je vous conduire ?

Il s'installa au volant.

Et il prit la direction qu’elle lui avait indiquée.

- Si j’ai bien compris vous obéissez aux ordres sans jamais rechigner ! lança t-elle au bout d’un long silence, tandis que la voiture avançait.

- Disons que j'essaie de satisfaire aux désirs qui me sont formulés.

Héléna Ramos se pencha en avant, appuya le bras sur le siège du conducteur.

- Et si je vous proposais une partie de jambe en l’air, là, immédiatement, quelle serait votre réaction ?

- Pardon ?

- Oui monsieur Web : baiser. Je vous propose de baiser avec moi. Mais ce mot est problablement inconnu de votre vocabulaire ?

Le sourire de Jon Web s’élargit.

- Au risque de vous déplaire mademoiselle Ramos, je me verrais dans l’obligation de refuser.

- Vous refuseriez d’obéir à un ordre monsieur Web ? Ce serait vexant à plusieurs titres. Et dites-moi, pourquoi refuseriez-vous ?

- Je ne pense pas satisfaire vos désirs en agissant de la sorte.

Héléna Ramos s’enfonça dans le siège jusqu’à ce qu’elle fût à hauteur du reflet de Jon Web dans le rétroviseur.

- Comment le savez-vous ? demanda t-elle avec curiosité et agacement.

- Vous êtes une femme que la concrétisation de ce genre de souhait ne saurait satisfaire. Vous êtes désabusée mademoiselle Ramos. Désabusée et aigrie. Vous avez connu beaucoup d’hommes dans votre vie, des hommes cruellement désorientés par votre aplomb et qui, bien sûr, vous ont déçue. Car si vous avez une quelconque satisfaction à avilir les hommes, ce qui réjouit votre ego, en revanche vous n’avez aucun plaisir à tomber dans une paire de bras affadis.

Héléna Ramos s’enfonça complètement dans le siège, loin du reflet à présent.

- C’est une excellente entrée en matière monsieur Web ! murmura t-elle d’une voix contrariée. Vous savez courtiser les femmes !

- Je ne fais que répondre à vos questions, dit-il tendant la nuque vers le rétroviseur pour accrocher son visage.

- Si j’étais impolie, monsieur Web, je vous répondrais par une grossièreté.

- J’aime votre regard mademoiselle Ramos !

- C’est déjà mieux ! lança t-elle retrouvant son aplomb. Plus classique, plus conforme, plus homme, dans tous les sens du terme. Éclairez-moi monsieur Web : ce regard, vous le trouvez merveilleux, transcendant, insolite ou singulier ?

- Plein de scepticisme !

- Ah ! Excusez-moi monsieur Web, c’est dans ma nature. J’ai toujours eu horreur de ce qui est ...programmé. Par ailleurs, je suis convaincue désormais que vous avez de bien piètres talents de séducteur.

- Je n’ai nullement l’intention de vous séduire. Si j’avais cette prétention, je ne vous poserais qu’une question, une seule question, à laquelle vous me donneriez infailliblement la réponse que j’attends. Il me suffirait d’ajouter quelques mots qui vous surprendraient. Et ensuite vous seriez clouée sur votre siège, complètement abasourdie.

Héléna Ramos se rapprocha de nouveau et lui murmura à l’oreille, d’une voix paisible :

- Vous êtes l’individu le plus arrogant, le plus prétentieux, le plus vaniteux qui puisse exister. Et le dragueur le plus lourdaud que j’ai jamais eu le drame de connaître.

Et elle ajouta sur le même ton :

- Mais dites-moi, simple curiosité, quelle serait cette question ?

Jon Web se pencha vers le rétroviseur.

- Vous êtes française ?

Alors, elle éclata de rire. Un rire nerveux, qui semblait s’éterniser.

- Vous êtes vraiment original monsieur Web, dit-elle au bout d’un moment. Si je vous réponds affirmativement, c’est là que vous comptez me surprendre en vous exclamant : La France ! Paris ! La Tour Eiffel ! Les Champs Elysées, Montmartre ! Les Folies Bergères ! Edith Piaf ....

- ...la soupe aux choux !

Héléna Ramos tomba brusquement dans le fond de son siège, complètement abasourdie. Son visage avait pris une teinte livide. Elle murmura d’une voix à peine audible :

- Jon...

La voiture s’arrêta sur le bas-côté.

- Oui ?

Jon Web se retourna et vit les lèvres chuchoter faiblement :

- ....Comment saviez-vous que j’étais immigrée....

 

 

Lorsque le site Wenjob atteignit deux milliards de visiteurs, à la demande des plus hautes sommités, des experts mondiaux se réunirent autour d’une table. On avait bien essayé de le neutraliser, de paralyser les programmes en injectant quelques uns des quarante mille virus connus. On avait également essayé de bombarder les trous de sécurité, avec les armes favorites utilisées par les hackers.

En vain. Le site Wenjob semblait protégé par des artifices ignorés des meilleurs programmeurs. A chaque fois, il renaissait avant même de tomber en cendres. On eût dit que le site Wenjob était présent dans chaque ordinateur, qu’une puce invisible, indétectable, incontrôlable, agissait de l’intérieur. Rien ne pouvait le perturber. Pire, maintenant, une invite à ouvrir le site Wenjob venait systématiquement se greffer sur l’écran des ordinateurs dès lors qu’ils étaient mis sous tension. Sans même installer de nouveaux programmes. Les experts avaient déjà trouvé prodigieux que les moteurs de recherche fussent, à leur insu, squattés par Wenjob aux meilleurs emplacements commerciaux : on avait beau le chasser par tous les moyens, il réapparaissait chaque fois qu’un moteur de recherche était sollicité.

Le mystère Wenjob intriguait, irritait, effrayait. On avait évidemment recherché l’énigmatique mécène qui eût été à l’origine du développement de ce phénomène. Mais malgré qu’ils fussent nombreux à s’attribuer un tel succès, on ne put décemment soupçonner un mécène estampillé. Par ailleurs, détail incroyable, le site fonctionnait sans aucun encart publicitaire et donc sans capitaux authentifiés.

Bien que l’idéologie distillée par Wenjob n’avait rien de fondamentalement subversif, l’engouement qu’il soulevait engendrait des frayeurs institutionnelles planétaires.

Une orientation récente, prise par l’initiateur du site, fut toutefois à l’origine d’inquiétudes nouvelles.

A l’origine, Wenjob s’était contenté de susciter le réflexe de Pavlov chez des humains de faible constitution psychologique, en leur ressassant qu’ils étaient des êtres exceptionnels et qu’il leur suffisait de trouver en eux la particularité qui ferait leur force. Maintenant, il concrétisait son discours en ouvrant le site à ceux qui souhaitaient créer des petites unités de production, des unités de moins de cinq salariés. Les services ou produits fournis par ces micro-structures trouvaient un tremplin de deux milliards de consommateurs potentiels, car bien sûr chaque individu inscrit sur le site Wenjob recevait leurs offres dans sa boîte au lettre.

Wenjob était en train de créer une économie parallèle, accessible exclusivement à ces petites unités de production qui se mirent à pulluler. Il était en train de démanteler insidieusement ce que des décennies de fusions et de regroupements avaient patiemment élaboré. Cette concurrence microcosmique mettait évidemment en péril la production de masse et les conglomérats existants. Ce fut d’ailleurs à leur requête que les puissances économiques du globe provoquèrent une réunion d'experts. Cette fois, il était patent que l’hydre devenait une menace pour l’économie mondiale. Il fallait impérativement l’éliminer.

Mais même les mises en garde médiatiques sur les dangers du sectarisme prôné par Wenjob n’eurent aucun effet sur la frénésie populaire. L’idée de donner un emploi à un maximum d’individus, était plutôt de nature à enthousiasmer de nouveaux visiteurs.

Pire, en agissant contre le mouvement, les médias officiels perdirent ce qui leur restait de crédibilité. Depuis longtemps déjà le site divulguait ses propres informations, glanées sur d’autres sites. Le Web Indépendant, en lien avec le site Wenjob, diffusait à un taux d’écoute qui battait tous les records. Tandis que les puissances planétaires contemplaient l’anéantissement de leurs vecteurs de propagande, les micro-systèmes n’en finissaient pas de laminer l’économie traditionnelle. Les trusts implosaient les uns après les autres, boudés par les consommateurs d’une part, mais boudés aussi par la main d’œuvre. Il y avait pénurie de techniciens compétents et malgré les salaires mirobolants proposés, les cerveaux fuyaient vers le nouvel Eldorado promis par Wenjob.

Ce fut ce détail qui mit la puce à l’oreille de Christian David Rom. Aussi loin que sa mémoire défaillante pût remonter -Christian David Rom souffrait d’amnésie- les micro-structures lui étaient familières.

Le cheveu ébouriffé, la chemise ouverte, la cravate mal ficelée sur un torse pubère, Christian David Rom sirotait un bière devant son écran. Wenjob l’avait invité à prendre connaissance du  manifeste pour  la refonte du système administratif, document confectionné par ses partisans. Selon ce manifeste, l’administration devait se charger de la paperasserie dévolue aux entreprises, afin que celles-ci eussent les moyens de se consacrer exclusivement à leurs fonctions créatives et productives.

On exhortait l’administration à veiller à des recrutement selon les compétences, surtout au niveau des postes intermédiaires. L’intermédiaire avait pour rôle d’étudier l’opportunité de supprimer ou simplifier les formulaires, et devait être particulièrement à l’écoute de l’exécutant dont l’avis était prépondérant. L’exécutant pouvait ainsi régler un problème sans avoir à en référer à la hiérarchie, ce qui devait permettre d’éviter les disparités et les nuisances entre le secteur productif et le secteur administratif.

Christian David Rom se laissait bercer par la lecture du manifeste sur lequel il ne parvenait plus à se concentrer. Chaque fois qu’il se penchait sur le site Wenjob, dont il avait adhéré à la liste de diffusion, il ressentait une indéfinissable excitation intérieure qui le poussait à abuser du décapsuleur. Il ne pouvait se départir de l’ineffable impression d’avoir déjà lu ces mots.

Son regard croisa le rayonnage d’archives où il avait mémorisé une précieuse collection d’informations qui avaient fait les beaux jours de la Toile naguère. Il aimait collectionner les vieux disques, par passion, mais aussi à desseins mercantiles, convaincu de la valeur marchande que ces joyaux oubliés pourraient un jour acquérir. C’était un souvenir de jeunesse, et même d’enfance, qu’il aimait parfois à compulser avec un brin de tendresse. Le Webworld sonnait comme un vieux refrain nostalgique. La Toile n’en était encore qu’à ses débuts...

Il prit la disquette et la plaça dans le lecteur.

Une communauté, parmi tant d’autres communautés, avait eu l’ingénieuse idée de fonder un Village. A l’origine, ce Village n’était pas bien grand, tout juste un Hameau, où une poignée de marginaux chantaient à tue-tête les louanges d’un monde meilleur. Mais bien vite, ils virent un intérêt à leur communauté naissante, dans l’impact qu’elle aurait à développer ce bout de Webworld fraîchement conquis. On expédia des avatars dans la Toile, qui se substituèrent virtuellement aux adeptes du clavier. Les premières boutiques émergèrent. Puis une école fut édifiée, où les enfants de ces pionniers, eux-mêmes avatars, purent acquérir un enseignement virtuel. Le Village devint rapidement une Cité, avec ses lois, édictées par les habitants, son propre système de fonctionnement.

Devant la menace qu’avait constitué cet embryon de pouvoir parallèle, et alors qu’il était au faîte d’une gloire annoncée, un beau jour il avait explosé, entièrement anéanti par des individus sans scrupules, que l’on avait soupçonné être à la solde de quelques mafieux. Il ne fut jamais restauré. On eût dit que le géniteur de cette idée insolite avait également perdu l’âme.

Tout cela était bien ancien et si éphémère au regard des progrès accomplis par le réseau.

Le site Wenjob semblait être une émulation de cette vieille idée farfelue, celle de refaire le monde à partir de la Toile. Une autre similitude était troublante : jamais on avait su qui avait été l’instigateur d’un tel concept. Les rumeurs avaient soupçonné un chercheur du nom d’Aldy, sans qu’il y eût jamais de certitude.

Mais eu égard la réputation d’Aldy et ses folies cybernétiques, on avait coutume de lui imputer n’importe quoi et cette supputation n’avait eu aucune portée à l’époque.

Elle en avait maintenant dans l’esprit de Christian David Rom.

Il pianota sur son clavier et alla glaner sur la Toile les informations concernant Aldy. Aussi étonnant que cela pût paraître il n’y avait rien, strictement rien concernant Aldy sur le web.

Alors, il composa le numéro de téléphone du centre de recherche, toujours inscrit dans les annuaires.

 Là, il apprit que le centre avait carrément été fermé. Transféré vers le département militaire.

Ce fut le début d’une enquête minutieuse qui conduisit Christian David Rom dans un hôpital d’abord, et dans un centre de soins psychiatriques ensuite.

Dans le premier, il trouva un certain Cairne, paraplégique, défiguré, muet et aveugle.

Cairne communiquait par un système de clignement de paupières qui correspondait à chacune des lettres de l’alphabet. Il lui fallut des heures pour confirmer qu’il connaissait bien le Webworld. Mais lorsque Christian David Rom lui demanda où il pourrait trouver des informations sur Aldy, la seule réponse immuable et obsessionnelle qu’il put produire fut :

Eddy Staff veut me tuer 

Eddy Staff souffrait de graves troubles psychiques.

Dans l’hôpital psychiatrique où il était interné, il passait son temps à se balancer sur une chaise en fixant un écran d’ordinateur où était dessiné une autoroute. Une autoroute vierge, sans la moindre circulation. Quand il vit Christian David Rom, il leva les yeux vers lui et, entre deux ricanements, il murmura d’un air ravi :

- Je vais me marier !
 (Fin chapitre 6)
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