WebWorld Will :

Une araignée dans la Toile.

 
 Chapitre 5
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Comme son nom l’indiquait, BOD27 était le vingt-septième prototypes d’un programme qui avait commencé bien des années plus tôt. Au fil des ans les robots n’avaient cessé de s’améliorer au niveau esthétique. Par souci, probablement, de dissocier le robot de l’être humain, pendant longtemps on lui maintint une aspect mécanique, afin de convaincre le commun des mortels que la machine serait toujours au service de l’homme, dominée et contrôlée par lui.

Aux premiers robots en forme d’aspirateur, mus par un système de roulettes, avaient succédé des prototypes d’apparence humaine. La technologie était encore tâtonnante. Pourtant on s’émerveilla de ces premiers robots capables de se déplacer de façon humaine, dotés de jambes et de bras articulés, dont quelques chefs d’Etat serrèrent la pince avec malice. Le projet BOD avait annoncé une nouvelle génération d’automates. Il avait été initié par l’équipe du Professeur Aldy, un savant légendaire et fort singulier, sans cesse confiné derrière ses éprouvettes-ordinateurs, et qui rêvait de dresser le portrait-robot du parfait androïde. A la différence de tout ce qui avait pu être imaginé auparavant, Aldy voulait donner au robot une âme, une faculté d’émotions. Ce projet, trop utopiste à l’époque, n’eut guère de soutien, privé ou public. Aldy travailla son existence durant avec des moyens désuets, ce qui ralentit considérablement ses recherches et il mit de nombreuses années à créer le prototype de BOD1 qui, comparé à BOD27, faisait réellement figure de cybernosaure.

- Aldy n’eut pas la chance de voir son oeuvre parachevée et mourut dans la quasi-clandestinité, il y a dix ans environ. Il avait pour seule collaboratrice une fidèle assistante qui l’avait accompagné depuis ses débuts. Ce fut elle qui présenta publiquement les travaux du professeur. Elle disparut peu de temps après.

Ainsi s’exprimait Eddy Staff, responsable du département d’automatisation du laboratoire de recherche Aldy qui, ce jour-là, était entouré de son équipe et d’un parterre de journalistes internationaux.

- On commença à accorder crédit à ses études, envisageant les perspectives d’utilisation qui pourraient en découler : le robot, suppléant l’intellect de l’homme, grâce aux données incommensurables dont il dispose ; le robot, compagnon de l’homme, à son service pour lui alléger le quotidien et effectuer les taches fastidieuses, telles que nettoyer la maison ou conduire la voiture ; mais surtout le robot utilisé en tant qu’assistant médical de précision dans le domaine chirurgical. On connaissait les interventions robotisées en matière de chirurgie classique, via des commandes vocales transmises à un robot qui effectue l’opération avec une extrême précision. On connaissait les interventions robotisées réalisées en neurochirurgie, permettant d’effectuer des actes au millième de millimètre près, de déplacer l’appareil le long des fibres musculaires et des voies nerveuses, de percer des tunnels minuscules dans les os du crâne. A présent, c’est une technique nouvelle, appelée robotique molle, sur laquelle les équipes de chercheurs travaillent, et qui semble très prometteuse. En effet, grâce à cette technique, il sera possible de robotiser un paraplégique en introduisant des circuits électroniques dans ses membres inertes. A l’avenir, la machine pourrait éradiquer de nombreuses déficiences physiques.

Eddy staff gonfla les poumons, dressa bien haut la tête et ajouta :

- Voyez-vous, mesdames, messieurs, tel est notre objectif : confier aux robots les missions délicates ou rébarbatives.

- Sans arrière-pensées militaires ? Demanda une journaliste.

- Ceci n’est pas du ressort de notre laboratoire, madame Hoffman ! Mais peut hélas! être envisagé. Si je puis vous rassurer, BOD27 a été conçu exclusivement à des fins civiles.

Eddy Staff s’approcha du mannequin costumé, planté près de l’écran. Le robot était si parfait dans sa conception que l’on eût dit un véritable être humain. Il ressemblait à un automate de rue, arrêté sur une expression volontairement figée.

Eddy Staff entra quelques données sur l’ordinateur et l’humanoïde fut soudain actionné, avec l’aisance d’un individu ordinaire. Il bougea les doigts, leva les bras, pivota, esquissa un pas, observa autour de lui. Même le regard semblait manifester de la surprise ou de l’intérêt à être ainsi observé. Il y eut des murmures de stupéfaction dans la salle.

Le robot s’immobilisa de nouveau quand Eddy Staff eut fini d'enfoncer les touches du clavier.

- Comme vous pouvez le constater, mesdames et messieurs, BOD27 nous ressemble trait pour trait. Il sera totalement achevé quand, doté d’une intelligence artificielle, il deviendra indépendant de l’ordinateur placé ici. Alors, nous pourrons dire que le professeur Aldy aura totalement accompli sa mission : créer un robot à l’image de l’homme.

- Vous voulez dire que BOD27 sera le clone exact de l’être humain ?

- Parfaitement monsieur Degat ! BOD27 aura la même température du corps qu’un être humain normal. Il a d’ores et déjà la même texture de peau, les mêmes vaisseaux sanguins, et la même pilosité, comme vous pouvez le constater.

Eddy Staff écarta la veste du costume qui habillait l’androïde, ouvrit la chemise,dévoilant le torse. Il y eut un nouveau bourdonnement dans la salle.

- Bientôt, il sera apte à s’alimenter comme un humain, aura les mêmes fonctions digestives, le même processus éliminatoire.

- Et les mêmes fonctions érectiles ?

- Oui mademoiselle Ramos ! Déclara Eddy Staff sans se départir de son sérieux.

- Vous voulez dire qu’il sera capable de...

- ...d’entrer en érection. Et aussi d’éjaculer ! Précisa t-il amplifiant le brouhaha.

Mais laissons la parole à un spécialiste, le docteur Dayan, qui a supervisé la conception des organes fonctionnels de BOD27.

Le professeur Dayan prit place sur l’estrade. On apporta un tableau où figurait un schéma, qu’il se mit à commenter d’une voix neutre :

- Longue de 10 à 15 cm à l’état d’érection, la verge de BOD27, comme celle de tout homme, se divise en une racine, un corps et une extrémité aussi appelée gland. La racine se trouve au niveau de la symphyse pubienne, à laquelle elle adhère ; le corps est constitué dans toute sa longueur par deux organes érectiles, corps caverneux, formés d’un réseau de lacunes vasculaires qui peut devenir turgescent au moment de l’érection. Immédiatement sous les corps caverneux, se situe la portion de l’urètre appelée urètre spongieux, d’une structure analogue, mais plus fine, à celle des corps spongieux....

Philippe Degat, journaliste français, avait cessé de prendre des notes. Il observa l’assistance qui suivait, avec un intérêt teinté de voyeurisme, les explications du docteur Dayan. Puis il chuchota discrètement à l’oreille de sa consœur, Héléna Ramos :

- Joli boyau n'est-ce pas ? Un jour j’ai visité une grotte en compagnie d’un guide qui insistait lourdement sur les phallus erectus paléontologiques dessinés sur les parois, par les ancêtres des Gaulois. Et, je ne sais pas pourquoi, ça me rappelait étrangement les graffitis qu’il y avait dans les chiottes de l’école où j’ai connu mes premiers émois de jeunesse.

- Merci Degat, de m’éclairer enfin sur la provenance de l’exceptionnelle vulgarité qui te caractérise! Mais je ne vois pas le rapprochement !

- Tu devrais visiter plus souvent les urinoirs, c’est plein de fantasmes propres à satisfaire tes frustrations cognitives. Et surtout, si ça peut nous éviter ce genre d’exposé sur les corps spongieux et caverneux !

- Tu es mal à l’aise ?

- Mais te rends-tu compte au moins que ça conforte notre belle image de marque dans l’esprit de nos amis étrangers : à savoir que la France est le pays de la baguette et de la braguette ? Honnêtement on aurait pu ce passer de ça non ?

- Non !

- Parce que tu seras plus avancée de savoir qu’il l’a plus longue que monsieur Tout-le-monde ?

- ça peut être utile !

- Utile ?

Il se tourna vers elle et écarta des yeux bien ronds.

- Franchement, ne me dis pas que tu as envie de t’envoyer le robot ?

- Excellente suggestion !

- Tu veux rire ?

- Non ! Pourquoi les poupées gonflables seraient-elles l’apanage de la gent mâle !

- Belle conception du métier mademoiselle Ramos !

- Justement, je fais mon métier de journaliste. Il faut bien intéresser les femmes aux vertus de l’informatique, non ?

- C’est vrai ! Les femmes ont toujours eu du mal à s’enflammer pour les octets et les bits. Et dieu sait pourtant si elles ont du doigté dans ce domaine !

Sur l’estrade, l’orateur s’était tu. Philippe Degat songea que sa discussion en aparté avec Héléna Ramos était à l’origine de ce brusque silence. Le siège grinça. Des visages réprobateurs se tournèrent vers eux. Il leva la tête, se racla la gorge et feignit de suivre l’exposé avec un peu plus d’attention.

- C’est au niveau du gland que se trouve le méat urinaire, ou orifice externe de l’urètre, par lequel jailliront l’urine et le sperme. Le sperme produit par BOD27 est issu bien sûr des banques de spermes car BOD27 n’a malheureusement pas la possibilité d’en produire lui-même. Du moins pour l’instant. Évidemment, nous l’avons doté de zones érogènes artificielles tout autour du pénis, à l’instar des humains. Petite précision mesdames, BOD27 peut faire l’amour indéfiniment. Ou à la convenance de sa partenaire si celle-ci est rapidement satisfaite.

 - Passionnant ! murmura Héléna Ramos.

- BOD27 aura les mêmes besoins en sommeil qu’un individu ordinaire, sauf s’il ressent des impératifs d’un autre ordre chez la personne dont il est le compagnon.

- S’il ressent ? demanda Huck Gen. Vous insinuez que ce robot sera capable de ressentir, d’avoir des émotions ?

- Oui ! intervint Eddy Staff qui grimpa sur l’estrade. BOD27 répond à des commandes vocales. Mais notre objectif est qu’il puisse exprimer des émotions.

- Vous voulez dire manifester des émotions physiquement ? Par exemple en riant, en grimaçant...

- Pas seulement monsieur Degat ! BOD27 pourra également être troublé, bouleversé, excité. S’il n’aura jamais de véritables sensations physiques, il pourra par contre éprouver de véritables émotions. Le projet est en cours.

- C’est un projet au stade d’ébauche. Une utopie en somme.

- Absolument pas monsieur Degat ! Nous allons prochainement implanter les fonctions émotionnelles.

- Implanter ? interrogea une journaliste nipponne. A partir de quoi ?

- Excusez-moi de ne pouvoir vous fournir plus d’informations à ce sujet. Cet élément est pour l’instant tenu secret ! Mais je peux vous garantir que dans les semaines à venir, voire dans les jours à venir, BOD27 sera fonctionnel, totalement fonctionnel.

Tout à coup, une sonnerie d’alarme retentit dans le laboratoire, comme c’était l’usage lorsqu’un site internet atteignait un nombre inhabituel de visiteurs.

On se regroupait alors autour des machines pour découvrir l’heureux élu. En l’occurrence, il s’agissait du site Wenjob qui venait d’atteindre son millionième visiteur.

Depuis quelques mois le site Wenjob battait tous les records d’utilisation. L’exploit était d’autant plus truculent que l’on ignorait qui se cachait derrière le pseudonyme de Wenjob. Il était impossible de localiser le personnage, de détecter l’origine de ses envois, comme s’il pouvait agir sur les ordinateurs sans même insérer une donnée.

Wenjob avait fondé le Mouvement Créatif Humaniste, philosophie dont il s’inspirait pour écouter, entendre, charmer ses interlocuteurs. Dans son discours, il brisait l’image superficielle de l’être humain irréprochable, mettait en valeur les faiblesses de chaque individu, expliquait qu’elles étaient un élément personnel de son charme. Ainsi, chaque être humain dissimulait un être faible qui disposait d’une force en lui et la réussite était à la portée du commun des mortels.

Wenjob s’adressait individuellement à chaque interlocuteur, lui indiquait quel était son degré de créativité et l’incitait à agir. Selon lui, créer ne consistait qu’à reproduire des connaissances, les amalgamer, mélanger les ingrédients pour susciter de nouvelles formes, de nouvelles couleurs.

Wenjob tenait un discours de rêve, un discours apaisant et stimulant à la fois. Mais surtout il défendait un plaidoyer sincère, convaincu, accrocheur, très attendu dans une société de papier, de chiffres, de matricules, flouée par les idoles, rongée par les mythes

Eddy Staff avait quitté le groupe massé autour de la machine et gagné la pièce expérimentale voisine où se trouvait son collègue Cairne.

- Eddy ! cria t-il en s’affairant autour de lui, tout excité. Il l’a fait ! Il faut que tu vois ça !

Cairne était un fidèle disciple du professeur Aldy. Féru d’informatique au point de dormir dans le laboratoire, il était l’un de ces incurables exaltés qui sacrifiaient leur vie privée à l’autel du progrès. Bien qu’ils travaillaient ensemble sur le même projet, Staff se sentait peu d’affinités avec lui.

- Non, pas maintenant ! ragea t-il.

- Mais c’est important, il faut que tu viennes ! insistait Cairne l’agrippant par le bras.

- J’ai besoin d’être tranquille cinq minutes ! Laisse-moi !

Il écarta sa main d’un geste brusque.

- Qu’est-ce qui se passe Eddy ? demanda Cairne en s’efforçant de retrouver le calme. Tu t’es pourtant bien défendu ! J’ai écouté ta performance et....

- Foutaise ! Bonimenteur de foire oui ! C’est bien la dernière fois que je fais ce genre de prestation. Crois-moi, j’ai de plus en plus envie de rendre le tablier.

- Arrête Eddy ! Tu vas pas abandonner maintenant ! Surtout pas maintenant ! Il faut que tu vois...

- Tu le sais bien : j’ai toujours pensé qu’il était prématuré de présenter ce projet à la presse, hurlait Staff en tournant en rond. On est sûr de rien. Ni de ce qu’on fait, ni des résultats.

- Mais c’était nécessaire d’en parler à la presse ! On a besoin de crédits pour continuer le projet ! Et puis, laisse de côté ces conneries. Il y des choses plus importantes !

Il le tira de nouveau par la manche.

- Viens... Tu vas être ébahi !

- Écoute vieux, je n’ai vraiment pas envie d’être ébahi....

Cairne le secoua brutalement.

Quand il le surprenait avec ce regard halluciné, Eddy Staff se demandait jusqu’où il pouvait être dangereux.

- Mais bon dieu, tu ne comprends pas, c’est vital ! Il faut que tu saches, tu entends? Il le faut !

Il l’entraîna pas le bras jusqu’à un fauteuil et le poussa à s’asseoir devant l’ordinateur.

- Regarde bien Eddy ! Qu’est ce que tu vois ?

Eddy Staff se pencha en avant pour mieux distinguer l’écran.

- Un point rouge sur un écran noir !

- Mais encore ?

- Un point rouge qui clignote.... C’est ça que tu voulais me montrer ?

Il s’apprêtait à quitter le siège mais Cairne le retint de force.

- Ce point rouge sur un écran noir, c’est un cœur, un petit cœur qui bat ! Et ce petit cœur, c’est le cerveau qu’il manque à BOD27.

Eddy Staff leva les yeux vers son collègue, gagné à la fois par l’étonnement et la crainte. Le regard brillait de façon alarmante. Il avait toujours eu une certaine méfiance pour ces fanatiques de l’ordinateur, dont la raison vacillait parfois au rythme des oscillations de l’écran auquel ils étaient enchaînés.

- Hein qu’il est mignon ! s’exclama Cairne d’une voix fébrile. Il l’a fait ! Il l’a réalisé ! ajouta t-il serrant les poings.

- De quoi veux-tu parler ?

- Ce point rouge qui bat comme un petit cœur est la plus prodigieuse invention du professeur Aldy.

Il s’essuya le front d’un geste machinal.

- Attends, je vais essayer de t’expliquer !

- Je t’écoute !

- Il y a près de trente ans bientôt, Aldy a introduit dans la Toile une créature qui n’avait pas plus de fonctions qu’un tamagushi. Il a conçu un être virtuel, programmé pour régénérer automatiquement ses composants, tout seul, sans aucune intervention extérieure. Tu te demandes bien comment il a pu réaliser cette prouesse, hein ?

Cairne expliqua que le professeur Aldy s’était appuyé sur une vieille expérience qui avait consisté à greffer un tissu vivant sur une puce informatique. Le résultat de cette expérience avait été étonnant : la matière vivante s’était développée, avait fusionné avec la puce, au point de susciter une interactivité entre les deux éléments. Voyant qu’il était possible à la puce d’agir sur l’homme de la même manière que l’homme pouvait agir sur la puce, le professeur Aldy avait fabriqué une créature hybride, mi-humaine mi-électronique, et l’avait introduite dans la Toile. La créature avait évolué en harmonie avec l’internet. Bien vite, elle avait pris forme humaine et s’était développée dans la Toile, au milieu d’avatars, à cette différence près que, contrairement aux avatars, elle n’avait aucune contrepartie dans la réalité.

- Tu me suis Eddy ?

Eddy Staff, muet, fixait le point rouge sur l’écran noir. Le battement était aussi régulier que celui d’un cœur. Il monta le son, distraitement, et perçut les pulsations qui résonnaient dans la pièce.

- Et alors, poursuivit Cairne, notre tamagushi a grandi. Dans un décor factice, celui des images de synthèse. Il a trouvé autour de lui tout ce qui existait dans la réalité : les maisons, les immeubles, les écoles, les boutiques, les divertissements.... Avec internet, il avait matière a abreuver sa curiosité. Doté d’une mémoire prodigieuse, il a pu acquérir la connaissance universelle. Tu imagines Eddy, une calculatrice doublée d’intelligence ! Le Professeur Aldy a précautionneusement dissimulé son existence. C’était son jardin secret et son délire le plus génial. Il veillait à son protégé, le regardait évoluer et ne voulait surtout pas ébruiter le phénomène. Aldy l’a caché à tous, à l’exception de sa collaboratrice, qui heureusement avait pris des notes. J’ai pu les décrypter. Et j’ai découvert comment la créature à subitement disparu de la Toile, victime d’une défaillance système. Mais elle était programmée pour survivre. Et elle a survécu. Pendant dix ans, on n’a eu aucune nouvelle. Que lui est-il arrivée ? Dans quel coin ignoré de l’internet a t-elle subsisté, c’est un mystère....

Cairne se tut. Il observa Staff, les yeux toujours rivés sur le point rouge qui clignotait à un rythme régulier. Il s’étonnait de son stoïcisme, de sa faculté à rester ainsi inerte quand on lui annonçait les découvertes les plus explosives. Mais Staff n’avait jamais été un informaticien de génie, un découvreur, un passionné. Au laboratoire, on le soupçonnait même d’être tombé dans la marmite par pur carriérisme.

- Aldy a réussi un exploit formidable, reprit Cairne. Il a greffé la matière vivante sur la puce. L’hybride ressent et exprime des émotions. Tu m’entends Eddy ? Il ressent et exprime des émotions !

- Comment le sais-tu ?

- C’est écrit noir sur blanc dans les notes de sa collaboratrice. Tiens ! Le dossier complet est là ! s’écria t-il tapotant de l’index sur les feuillets empilés près de l’ordinateur. Tout est consigné ici. La créature a non seulement des facultés d’émotion et de perception, mais de surcroît, ces facultés sont décuplées. Si tu préfères, le mutant serait doté d’un fabuleux sixième sens qui lui permettrait de deviner les aspirations de ses interlocuteurs et d’y répondre à la perfection.

- Tu en es sûr ?

Cairne, agacé par le flegme dubitatif de Staff, se pencha vers lui et articula d’un ton irrité :

- Oui, j’en suis sûr ! Je te laisse le loisir de compulser le dossier. Mais ce n’est pas tout !

De nouveau, Eddy Staff croisa son regard, subodorant qu’une autre explication allait venir, celle qu’il attendait impatiemment dans son for intérieur.

- Il est apparu sur mon écran hier. Posté par courrier électronique, en pièce jointe. Et quand j’ai ouvert le fichier, j’ai vu ça : ce point rouge sur fond noir. Maintenant, prends la souris et clique dessus !

Eddy Staff posa la main sur la souris. Il tardait à appuyer. La souris était douce. Elle était un élément incontournable des voluptés informatiques. Au même titre que l’écran qui protégeait des rayonnements conviviaux ou les touches qu’il parvenait à faire ici ou là.

- Allez ! Vas-y, je t’en prie ! insista Cairne.
- Voilà, c’est parfait ! susurra Cairne penché sur lui. Maintenant, je te laisse le bonheur de découvrir....

Et tandis qu’une fenêtre s’ouvrait sur l’écran, d’une voix énigmatique, il ajouta :

- ... Jon.W

L’image dévoila un chérubin aux traits grossiers. La bouche s’étirait à peine, dans le sens horizontal et les yeux s’ouvraient rarement ensemble. Après les premières images, en noir et blanc, qui défilèrent en accéléré, vint la couleur ou plutôt la colorisation. Le film avait été restauré car le temps avait quelque peu détérioré la qualité des images.

- Ensuite, il grandit, il s’affine, il prend une allure humaine. Aldy a créé un univers pour lui et pour qu’il ne soit plus seul, il l’a doté de ce qu’il appelle des parents privilégiés, des avatars de parents qui auront des avatars d’enfants.

Bien qu’elle ne lui était d’aucune utilité, Eddy Staff ne lâchait plus la souris.

- C’est un garçon qui fréquente le milieu scolaire, rencontre d’autres enfants, se fait des amis. Il a une capacité d’assimilation étonnante, mais souffre d’un manque de créativité. Et pourtant il est fasciné par tout ce qui se bâtit autour de lui. Il grimpe les étages de son école, en compagnie d’autres camarades, inscrits aux mêmes cours virtuels. Une espèce de communauté se constitue et se développe.....

Le professeur Aldy avait filmé un à un les stades de progression de son protégé. C’était un film d’amateur semblable à ces nombreux enregistrements sur caméscopes, dont s’enivrent les parents devant les exploits de leur progéniture en herbe. Parfois, on voyait même l’enfant espiègle agiter la main ou se dissimuler devant la caméra, comme s’il eût été conscient d’être filmé pour la postérité. A d’autres moments, on percevait des bribes de conversations accidentelles :

Et soudain, il y eut une coupure//////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

Une coupure net qui plongea l’écran dans le brouillard, sans même passer par l’incontournable paire de chaussures visible dans les films d’amateurs. Et le point rouge se mit à clignoter de nouveau sur l’écran noir devant Eddy Staff inerte et muet.

- Alors, convaincu ?

Il hocha faiblement la tête.

- A présent, tu comprends l’importance de cette découverte ? demanda Cairne, s’agitant de nouveau. Il lui a créé des émotions. Ce gars-là, qui navigue sur le web depuis vingt-cinq ans, ce gars-là peut éprouver des émotions. Et nous, Eddy, nous avons les émotions qui nous manquaient pour BOD27. Tu me suis ?

- Que comptes tu faire maintenant ? murmura enfin Staff.

- Maintenant ?

Il le dévisagea abasourdi, étonné qu’il pût lui poser une telle question. Décidément Staff manquait cruellement de la logique dont pouvait se prévaloir n’importe quel informaticien averti.

- Tu ne comprends pas Eddy ? Le voilà le morceau qu’il manque à notre puzzle ! Le voilà le compagnon idéal de l’être humain que l’on rêve de concevoir depuis des lustres. On a la coquille, il nous manquait le cerveau. Le cerveau, c’est lui ! s’exclama t-il les yeux hallucinés, désignant le point rouge sur l’écran. Et ce cerveau, je vais l’implanter sur BOD27.

Staff leva les yeux et croisa l’implacable détermination de Cairne..

- Tu ne vas pas un peu vite en besogne ? demanda t-il.

- Eddy, ça fait une éternité que l’on travaille sur ce projet. Maintenant, on a le chaînon manquant.... Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Tu devrais prendre le temps de réfléchir....

Cairne lui lança un oeil suspicieux cette fois.

Il se dirigea vers une pile de disques en vinyle posés dans un coin du bureau, en sortit un, le plaça sur un vieil électrophone. C’était sa seconde passion : écouter de la musique lorsque la matière grise lui faisait défaut.

Entre deux crépitements, l’orchestre attaqua.

- Écoute ça Eddy ! La symphonie de l’Empereur. C’est le morceau de musique le plus énigmatique qui puisse exister...

- Crois-moi, tu devrais laisser tomber pour aujourd’hui !

- Il y a quelque chose de magique dans cet air. Un contretemps que je n’ai jamais pu m’expliquer. Comme si un passage très court était en dehors du rythme. Écoute bien Eddy ! Tu ne trouves pas que ça fait l’effet d’un contretemps?

Cairne tournait sur lui-même et s’efforçait de battre la mesure.

- Si on allait prendre un peu l’air ! suggéra Staff observant les gesticulations de Cairne.

- Mais cet air-là est le plus sain que je connaisse ! rétorqua t-il pointant l’index sur lui.

Cairne s’approcha de Staff, s’appuya sur les accoudoirs de son fauteuil, força son regard et articula avec insistance:

- Je vais l’extraire du système et l’implanter dans BOD27 ! Ce bébé est aussi le mien Eddy ! Il n’y a pas que toi dans l’histoire !

Cette fois, la paranoïa le gagnait. Il soupçonnait insidieusement Staff de vouloir s’attribuer les lauriers de cette prodigieuse découverte, de souhaiter mener le projet à terme sans lui.

Il y eut un long silence. Puis Cairne sembla se reprendre. Il se redressa, enfonça les mains dans ses poches.

- Dis-moi ce qui ne va pas Eddy ? demanda t-il d’un ton plus serein. Pourquoi tu hésites, à ce stade surtout ?

- Je pense simplement que c’est une opération délicate, lâcha Staff se tournant vers l’écran. Il vaut mieux éviter les erreurs....

- Tu veux rire ! J’ai fait cette opération mille fois depuis qu’on travaille sur le projet BOD. Qu’est-ce qui te gêne tant Eddy ?

- Eh bien oui, effectivement, avoua Staff énervé, il y a quelque chose qui me gêne ! Tu dis qu’il est apparu sur ton écran. Mais comment? Tout seul ? Tu as sollicité un programme, un fichier ?

- non....

- Tu ne trouves rien d’étonnant à ce qu’il soit apparu comme ça, un beau matin, sur ton écran, sans même être invité ?

- Il est rentré par la Toile ! Ce sont des trucs qui arrivent fréquemment tu le sais bien. On ne maîtrise rien sur la Toile. N’importe qui balance n’importe quoi, sans que le destinataire puisse s’en rendre compte, ça n’a rien d’étonnant...

- Possible ! Mais ce fichier-là on ne sait pas d’où il vient.

- Et alors ? Il correspond à nos recherches. Nous savons que c’est l’hybride créé par Aldy.

- Oui justement ! L’hybride ! Ce n’est pas une intelligence artificielle, mais un hybride avec une part de neurones dont on ignore les fonctions, les possibilités.

- Allons Eddy, cesse de fantasmer ! Si on refuse de prendre ce qui est là, juste devant nous, dit-il désignant l’écran, d’autres nous court-circuiteront. Et au lieu d’être les premiers à rafler la gloire, le Nobel et les crédits, nous allons laisser filer cette chance ? J’ai bien du mal à comprendre ce qui se passe dans ta tête !

- Je pense seulement que tu devrais attendre un peu...

Cairne se remit à marcher dans la pièce. Il alla vers l’électrophone qui crépitait toujours.

- Je te dis qu’il y a un contretemps ! Un contretemps programmé, c’est ce qui fait tout le charme de ce morceau. C’était un compositeur de génie...

- Cairne...

Eddy Staff eut un long soupir où l’impuissance se mêlait à la désapprobation. Il réalisait qu’il ne pourrait s’opposer à sa détermination, sachant qu’un être féru d’informatique ne se couche jamais sur un problème irrésolu, une oeuvre inachevée.

Cairne se retourna subitement.

- Non Eddy ! Une bonne fois pour toutes, je ne sortirai pas d’ici avant d’avoir procédé à l’extraction et au transfert!

Staff quitta le fauteuil. Il prit sa veste et l’enfila.

- Fais comme tu veux ! concéda t-il ouvrant la porte.

Eddy Staff s’absenta le temps de siffler une bière dans le bar voisin. Il y resta un long moment, mais, absorbé par de sombres pensées, il voulut soudain revenir.

 Le seul environnement supportable en la circonstance était celui du laboratoire.

Tandis qu’il longeait le trottoir, il distingua des gyrophares au loin, qui déchiraient la pénombre. Un accident s’était produit à proximité du centre de recherche. La foule était massée sur les lieux. Peu fervent de ce genre de diversion, Eddy Staff enfila le hall du laboratoire, inoccupé maintenant. Le pas pressé, il s’achemina vers la salle de conférence.

BOD 27 avait été déplacé.

 (Fin chapitre 5)
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