WebWorld Will :

Une araignée dans la Toile.

 
 Chapitre 4
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D’abord, il lui demanda si elle était immigrée. A quoi elle tarda à répondre avant de rétorquer affirmativement. Jon.W ne connaissait pas Lna.Fr. Pionnier du Webworld, il pouvait s’enorgueillir de saluer tous les habitants, y compris les nouveaux venus. Or Lna.Fr était une énigme. Plus tard, elle voulut savoir comment il avait deviné qu’elle était immigrée. Il répliqua qu’il maîtrisait bien le Webworld et elle en déduisit qu’il ne souhaitait pas lui répondre. Mais elle ne lui en tint pas rigueur, heureuse apparemment d’avoir établi un contact avec un correspondant qui semblait avoir un certain sens de l’humour.

D’ordinaire, le manque de sérieux dont l’affublait sa naïveté, faisait fuir la plupart des interlocuteurs que Jon.W abordait. Ses propos abrupts avait un côté grinçant dont on se lassait vite, surtout dans le Webworld où l’anonymat violait souvent la nétiquette.

Jon.W, taillé dans le réseau, ne possédait rien des raffinements du langage, des délicatesses de la courtoisie. Il ignorait que la plupart des visiteurs étaient en quête :

A.1.1. - de rêve

B.2.1. - de fantasme

C.3.1. - de sublime

et venaient chercher dans le Webworld de la tendresse avant tout.

Toutefois, ces considérations bassement réalistes semblaient ne pas formaliser Lna.Fr. Ses aspirations étaient davantage orientées vers l’humour que vers l’amour et Jon.W y répondait. Elle riait, à smileys déployés.

:-) :-) :-) :-) :-)

Et elle inondait les messages de caractères euphoriques lorsque Jon.W lui racontait, d’une façon sans pareil, l’intrigue de la soupe aux choux  et la sensibilité particulière que dégageait cette oeuvre du septième art.

Ils eurent une longue conversation sur les escargots qu’elle disait être une spécialité gastronomique de son pays d’origine. Jon.W, ignorant ce que pouvait être une spécialité gastronomique, lui répliqua tout naturellement que l’escargot devait être un animal familier bien agréable à adopter, pour être guère bruyant quand il se déplaçait et amusant lorsqu’il souriait. Comme il semblait très éclairé sur le sujet elle lui demanda s’il connaissait le MacFrench, spécialité culinaire bourguignonne, consistant à tartiner des escargots entre deux tranches de pain de mie. A quoi il répondit que cette pratique était encore inexistante dans la Cité.

 

 

Ce fut peut être avec Lna.Fr que Jon.W apprit a louvoyer dans les méandres de la finesse. Ed.Net lui avait enseigné l’agacement que pouvait susciter ses continuelles interrogations. Avec Lna.Fr, d’emblée il limita les questions. Pour éviter toute équivoque, il reprenait ses propos, les approfondissait, lui donnant ainsi l’impression flatteuse qu’ils avaient un intérêt sans commune mesure. Il la courtisait malgré lui, avec les plus exquises attentions. Lna.Fr ne pouvait se douter que Jon.W palliait de la sorte aux carences innées dont il souffrait.

En femme qu’elle était et qui, à l’instar de toutes les femmes, se défendait de pensées inavouables, elle adorait la chasteté de ses propos, le fait qu’à aucun moment il ne révéla un dessein malveillant. Jon.W paraissait si éloigné des préoccupations triviales qui agitaient le Webworld.

Leur approche, bien sûr, versa dans l’attachement. Lna.Fr lui confia un jour qu’elle était journaliste, dans l’espoir sans doute de découvrir l’activité de Jon.W. Il lui avoua qu’il était étudiant et que, dans le cadre de ses études, il venait d’entamer une formation en entreprise.

En effet, Jon.W travaillait maintenant dans une entreprise humaniste.

Consciente que l’efficacité créative était plus souvent le fait de la réflexion horizontale que de l’agitation verticale, l’entreprise humaniste avait la particularité d’allonger les cerveaux dans des hamacs ou sous des cocotiers.

Celle-ci accueillait un nombre de salariés limité, dont elle s’efforçait de préserver le bien-être, gage de motivation et de compétence qui engendrait une production de qualité. Privilégiant l’innovation au rendement, l’entreprise humaniste cherchait sans cesse à améliorer les potentialités individuelles dans un souci de confort collectif. Elle estimait que les salariés, eux-mêmes consommateurs, étaient le meilleur véhicule publicitaire du produit qu’ils fabriquaient.

L’employé effectuait une somme de travaux définie à l’avance, répartissait ses horaires librement, en fonction de sa disponibilité intellectuelle ou de ses impératifs privés. Il disposait d’une salle de détente, où il pouvait se rendre à tous moments, selon ses besoins, pour se ressourcer et augmenter ainsi ses performances.

Chaque salarié avait la possibilité, s’il souhaitait alléger sa tâche, de s’adjoindre le concours d’un assistant, sollicité parmi la population inactive, auquel il transférait une part de sa propre rémunération, lui permettant ainsi d’acquérir une expérience en entreprise ou l’opportunité d'un emploi stable. Jon.W en tant qu’étudiant était ainsi encadré par un senior. Il devait l’écouter et le respecter car le senior avait un salaire très élevé.

L’appât du gain étant dans la nature de l’homme, l’entreprise humaniste trouvait normal qu’il y eût un échelonnement des rémunérations en fonction des compétences et de la créativité de chacun. Le maître-mot était d’ailleurs de récompenser la créativité et l’encourager, de la même façon que la compétence était privilégiée au détriment de l’élitisme.

Jon.W fut d’abord affecté au service de la réorganisation commerciale. Le Webworld avait évolué vers un immense marché où on pouvait trouver toutes sortes de produits. Or peu à peu, les boutiques proposant des produits ou des services similaires s’étaient installées presque côte à côte et s’étaient livrées une concurrence acharnée, tirant sans cesse les prix vers le bas. Voyant leurs intérêts compromis, les boutiquiers avaient songé à se regrouper, à fusionner, à grossir pour résister. A la longue, il y eut des vitrines exclusivement consacrées aux grossistes. Or, les habitants du Webworld, élevés dans le culte de la gratuité et des chemins de traverses, fuyaient les autoroutes qui les tiraillaient vers le consumérisme.

Le service de la réorganisation commerciale avait pour mission de réhabiliter les transactions à caractère artisanal, avant que la Cité ne devint un désert. Aussi, dans l’entreprise humaniste, on livrait des micro-structures clefs en main. Il s’agissait de concevoir des sites attrayants où le visiteurs ne serait ni bousculé, ni harcelé, tout en évitant les méfaits d’une concurrence sauvage.

Les micro-systèmes connurent un succès grandissant.

Jon.W exultait dans ses fonctions. Lui qui avait toujours été fasciné par les bâtisseurs, était à son tour embauché pour bâtir. Or, à cette période de l’adolescence, marquée par les boutons de navigation dont il avait appris à percer tous les secrets, sa créativité avait pris un tournant exacerbé. L’inconnue Lna.Fr occupait une place obsessionnelle dans son esprit, donnait des ailes à son imagination et des formes à son inventivité. A vrai dire, elle était présente partout, insidieusement glissée dans les arrière-plans, les bannières, les filets horizontaux, même discrètement dissimulée sous une puce.

Jon.W avait un bonheur infini a lier contact avec elle. Désormais, ils se cherchaient rageusement dans la boîte aux lettres, guettant le courrier de l’un, la réponse de l’autre.

Seule ombre au tableau, Jon.W la pressait de se rencontrer. Mais elle ne semblait manifester aucune hâte à ce qu’il y eût une réelle entrevue entre eux. Lorsqu’il abordait le sujet, elle devenait réticente, voire distante, dans sa correspondance. Elle lui expliqua par de multiples périphrases, que les gens sont souvent déçus de ce qu’ils voient par rapport à ce qu’ils lisent ou écrivent. Que certaines barrières peuvent être un frein à une relation plus poussée. Que ces barrières sont généralement d’ordre physique.

Il songea alors qu’elle souffrait peut-être d’un trait grossier ou que sa couleur n’était pas la bonne, bref qu’elle avait une particularité de conception qui la marginalisait. Avec une infinie délicatesse, il lui répliqua qu’il était habitué aux malformations autour de lui, qu’il n’avait cure de l’origine, de la couleur ou des anomalies qui pouvaient être siennes. Et il insista pour qu’ils se rencontrent dans le Webworld. A quoi elle répondit enfin, de façon tout à fait inopinée :

- Si c’est dans le Webworld, pourquoi pas !

Ils s’étaient fixé un rendez-vous dans l’Avenue Principale, entre la Forteresse et le Temple. Quand il l’aperçut, Jon.W eut encore cette sensation, qui le ramenait aux pois chiches de son enfance, sensation agréable au demeurant.

Oh, elle n’avait rien d’extraordinaire, rien qui pût même la différencier des jeunes filles de la Cité. D’ailleurs, Jon.W ne l’aurait sans doute pas reconnue si elle ne s’était distinguée en portant un foulard rouge autour du cou. Elle parut n’avoir aucune malformation, pas même un problème de trait ou de couleur. Elle parlait d’une voix un peu saccadée certes, mais cette anomalie était très fréquente dans son entourage. Et, bien entendu, elle avait des reliefs communs à toutes les jeunes filles, à l’exception de Lara, mais cela avait-il également une quelconque importance ?

Lna.fr semblait émerveillée de naviguer ainsi dans le Webworld dont visiblement elle ignorait l’essentiel. Jon.W se fit une joie d’être son guide. Il la prit par la main et l’entraîna dans les rues animées, vers les boutiques où elles put essayer les tenues les plus excentriques. Tout semblait lui aller, et pour cause, elle avait la stature idéale et un moule parfait. Elle ne cessait de sourire et de rire, bien qu’elle paraissait n’avoir aucune anomalie fonctionnelle de ce côté là non plus.

Avec elle, Jon.W découvrit que la moto avait d’autres vertus que de griser le pilote, quand elle lui enserrait étrangement la taille, accentuant l’étreinte à chaque virage. Il découvrit que le cinéma avait d’autres mérites que d’exciter l’imaginaire, quand il sentait son visage s’approcher de son épaule. Elle avait des attitudes de rapprochements insolites qui, chaque fois, le ramenaient vers les rares effusions de ses parents privilégiés ayant suscité en lui des sensations.

Lna.Fr, propulsée dans le Webworld, était peu bavarde, à l’image de ces immigrés en extase devant un monde auquel ils s’initiaient. La discothèque l’intéressait beaucoup. Elle adorait la musique. Et plus précisément un chanteur du nom de Sinatra qu’elle écoutait à longueur de secondes et qui la mettait dans tous ses émois. Elle demandait alors à Jon.W ce qu’il pensait de tel ou tel air et se contentait de sourire quand il rétorquait que c’était sa chanson favorite, dans la forme techno.

 Par-dessus tout, Jon.W aimait l’entraîner vers la plage, d’un jaune fluorescent à couper le souffle, peuplée de coquillages sérigraphiés et de skieurs qui, parfois, tombaient de la montagne bordant la mer. Les frontières du Webworld n’étaient encore délimitées que de façon approximative.

 

 

Là, ils passaient des moments idylliques, assis l’un près de l’autre, à contempler les vagues qui, de temps en temps, par des mécanismes inexplicables, allaient échouer au milieu de la mer plutôt que sur les rives, quand elles ne ramenaient pas sur le sable un surfeur novice, écumant de rage.

Lna.Fr semblait comprendre que l’environnement était loin d’être au point dans le Webworld. A moins que l’absence de réaction de Jon.W, devant ces phénomènes naturels, n’eût endormi sa vivacité d’esprit.

Ce fut là, dans ce cadre enchanteur, qu’ils connurent le grand frisson de leur premier baiser.

Bien qu’il n’en comprenait pas le sens, Jon.W trouvait la coutume assez drôle et songea que ce devait être un rituel incontournable lorsque deux êtres étaient bien ensemble mentalement, au point de vouloir se rapprocher physiquement. Ce fut là que Lna.Fr lui susurra au creux de l’oreille combien elle eût souhaité que ce fût  

pour de vrai

A quoi il ne répondit rien. Mais ce jour là, Jon.W rentra chez lui l’esprit bouillonnant d’interrogations.

 

 

Qu’avait-elle voulu dire par l’expression pour de vrai. Y avait-il d’autres façons de montrer son attachement ? Que pouvait-il bien y avoir de vrai  qu’il ne connaissait pas ? Ses pensées l’entraînèrent vers des contrées qu’il avait maintes fois explorées, dans son for intérieur, sans jamais trouver d’explication, hormis celle qu’il était spécial.

Son ami Ed.Net ne lui fut d’aucun secours. Il semblait avoir de graves problèmes depuis quelques temps. Son système était resté bloqué sur l’idée qu’il voulait se marier et quitter le Webworld, comme si un grain de poussière l’eût enrayé. Il avait des absences, brassait des trous noirs, ou débitait des propos incohérents.

Jon.W le voyait moins. D’une part, il était très occupé par Lna.Fr, d’autre part Ed.Net semblait le fuir. Jon.W pensa que cette attitude venait du fait qu’il avait une petite amie, ce qui avait toujours manqué à Ed.Net. Pourtant, d’un tempérament serviable, il eût été disposé à un rapprochement avec lui, un rapprochement semblable à celui qu’il avait avec Lna.Fr, si ce rapprochement eût permis à Ed.Net de retrouver la sérénité. Mais apparemment Ed.Net semblait hostile à ce genre d’effusion qui, au contraire, eut pour effet de l’éloigner davantage. Jon.W en fut très affecté.

D’autant que Lna.Fr commençait à lui tenir des propos obscurs. Elle employait des termes qu’il avait lus dans des livres hermétiques ou entendus dans des films tout aussi hermétiques, où il était question d'embrasement des corps , de  chairs qui s’entremêlaient, de baisers langoureux, et même de 

faire l’amour

comme si l’amour avait besoin d’être fabriqué.... Il savait qu’il pouvait se produire des choses étranges entre les animaux, des choses bestiales dont seule la nature était coupable. Il savait que les taureaux pouvaient pousser des mugissement parfois plus pressants que d’ordinaire, et ce dans le simple but de jouir du regard d’une vache plongé dans leur propre regard. Et que ce regard pouvait même enfanter un clone, après quelques manipulations génétiques. Tout cela était l’œuvre de la nature. Or la nature, notion abstraite et immatérielle, n’avait jamais été un élément du Webworld. Ce qui touchait les animaux ne pouvait, en conséquence, atteindre les habitants de la Cité.

Jon.W songea à se marier.

Pour trouver une explication à son problème peut-être, ou à celui de son ami Ed.Net.

 

Nul ne pouvait se marier sans en faire la demande, sans passer au préalable par l’assemblée du Ring. Il se rendit donc dans le bâtiment affecté à cet usage.

Juste derrière la porte d’entrée, un escalier grimpait vers une estrade fermée par trois rangs de cordes. Il dut se placer au milieu. Un projecteur l’aveuglait, si bien qu’il eut du mal à distinguer l’assemblée, assise en bas, les yeux rivés sur lui.

Une voix sentencieuse, échappée d’un porte-voix, commença à parler bruyamment:

- Jon.W, par-devant le Ring, vous êtes présent car vous avez solennellement fait le vœu de vous unir selon les préceptes caducs de la communauté de vie. Avant de consentir à cette union, et après simulation de la validité et de la pérennité d’un tel engagement, vous devrez répondre à un certain nombre de questions. Tout d’abord savez-vous ce qu’est le mariage ?

- Oui ! répondit Jon.W qui avait potassé plusieurs dictionnaires pour en connaître la définition. Mariage: union légitime d’un homme et d’une femme. Voir alliance, hymen, couple, noce....

- D’accord ! Mais savez-vous ce que cela implique ?

Il y eut un moment de silence.

- Soyons direct ! Savez-vous que le mariage peut être source de pugilat ?

Jon.W distingua vaguement une silhouette qui s’agitait. 

- Avez-vous mesuré la portée d’un tel acte ?

La silhouette s’arrêta.

- Je ne pense pas. Alors, avant de vous engager, il faut que vous soyez conscient de certaines lois fondamentales édictées par l’assemblée du Ring. En premier lieu, le couple est libre de s’unir et se désunir avec ou sans lien juridique selon son choix. Vous n’avez donc ni l’obligation de vous marier, ni l’obligation de résider sous le même toit. Vous pouvez vous marier et élire domicile individuellement, ce qui élude bon nombre de problèmes. Cependant, si votre choix est orienté vers la vie commune, celle-ci devra être considérée comme provisoire, et pouvant donc cesser à n’importe quel moment. Si l’essentiel de la vie commune est vécu conjointement, le couple aura néanmoins droit à des instants individuels. Par ailleurs, dans une société qui assure un minimum vital à tout individu vivant seul, il est inconcevable de pénaliser un des membres du couple au motif que le compagnon ou la compagne dispose de revenus suffisants. Or il n’appartient pas à la collectivité de contribuer à cette compensation, mais au conjoint ou à la conjointe responsable de cette privation de ressources. Ainsi cette compensation pour privation de droits, due à un choix de vie commune, oblige le conjoint salarié à verser une proportion de ses revenus au conjoint démuni, revenus dont il ou elle pourra disposer librement. Enfin, il ne saurait y avoir d’union, à fortiori pour vivre sous le même toit, sans rédiger au préalable une convention de partage définissant les modalités de répartition des biens, ou les modalités de garde des enfants, en cas de rupture.

Soudain, autour de lui, une multitude d’écrans s’allumèrent, montrant à une cadence accélérée, des couples enlacés, des couples unis, des visages heureux, du soleil, des couples désunis le dos tourné, des enfants tiraillés, écartelés, des visages hargneux, des coups de tonnerre, des bâtisses qui s’effondraient, comme aux pires moments du Cheval de Troie. Les images venaient l’agresser sur le Ring et, chaque fois, il reculait d’un pas, se tordait, pour esquiver les coups.

 

Oui Non eject

 

Brusquement les images disparurent, le laissant abasourdi, sonné.

Les chaussures rayèrent de nouveau le parquet.

- Vous l’aurez compris sans doute, l’assemblée du Ring décourage fermement ce mode d’existence. En conjuguant le singulier au pluriel, vous allez donner vie à un concept obsolète et porter atteinte au fondement des civilisations qui ont majoritairement adhéré à un mode d’existence révolutionnaire : la singularité. En êtes-vous conscient ?

Cherchant à saisir le sens du discours qu’il percevait, Jon.W ne répondit rien. Il se demandait seulement pourquoi Ed.Net voulait tant se marier, alors que le mariage ne procurait, apparemment, qu’un lot de désillusions.

Mais aussitôt il entendit dans l’assemblée quelqu’un crier :

- Arrêtez tout ! Coupez !

Il y eut de l’animation dans la salle. Les projecteurs baissèrent d’intensité. Jon.W découvrit enfin la population qui siégeait dans l’amphithéâtre, triée parmi les habitants du Webworld. Un doigt accusateur était pointé en sa direction:

- Jon.W vous ne pouvez vous marier !

Il y eut un brouhaha, un soulèvement d’interrogations.

- Oui, mesdames et messieurs, Jon.W ne peut pas se marier ! Il est spécial !

A l’émoi et l’indignation collective succéda une intense agitation.

- Sa place ne peut être ici ! Vous pouvez partir maintenant Jon.W ! Lui somma le maître du Ring, en le chassant d’un geste du bras.

Alors, dans le silence brutal qui figea l’assistance, il quitta l’endroit, KO, assailli de questions, avec la ferme intention de questionner Lna.Fr sur le sens de l’expression  pour de vrai .

 

 

Ce fut bien plus tard qu’elle lui rétorqua d’un ton amusé :

- Tu es vraiment spécial !

Jon.W fut dissuadé du mariage. Il se demandait pourquoi les femmes ne répondaient jamais aux questions que leur posaient les hommes et pourquoi les hommes posaient des questions auxquelles les femmes, visiblement, ne pouvaient répondre. Ce fut à priori ce qui l’éloigna du mariage.

Et aussi le fait que Lna.Fr lui tenait des propos de plus en plus incompréhensibles, insistant pour qu’ils eussent une vraie  relation.

Désespéré et impuissant, Jon.W rentra chez lui, se posta devant un miroir et se teignit les cheveux. Dans la palette de couleurs à sa disposition, il sélectionna un ton inhabituel, un vert fluorescent, dont il remplit la zone crânienne, en ajoutant des paillettes dorées. Puis il passa devant ses parents privilégiés qui le contemplèrent émerveillés et médusés en s’observant mutuellement.

Jon.W s’enfuit vers les quartiers en ruine, là où on reconstruisait des immeubles après les ravages des dernières tempêtes. Le ciel était sombre et menaçant ce jour-là. Il s’assit sur un tas de gravats et observa les édifices en réfection, mais cette fois sans enthousiasme. Qu’avait-il de spécial  ? Il n’eut pas le temps de se poser la question que déjà un immeuble avait poussé. Mais un immeuble auquel il manquait étrangement une portion d’étage. Un autre immeuble poussa, altéré également sur sa base. Le système semblait défectueux.

- Tu es seul Jon ? entendit-il derrière son dos.

Ed.Net s’était approché de lui. Les mains enfoncées dans les profondeurs de ses poches, il examina avec amusement le crâne dont les paillettes brillaient malgré l’absence de soleil.

Il y eut un premier éclair qui figea l’environnement durant une fraction de secondes. Jon.W sursauta.

- On dirait qu’il va y avoir un orage ! Dit Ed.Net en regardant autour de lui.

Jon.W se releva d’un bond, lui fit face et s’exclama :

- Ed ! Pourquoi je suis spécial ? Il y a un autre monde ? Qu’est-ce que ça veut dire pour de vrai ?

Un second éclair hacha l’environnement cette fois.

- Mais tu sais bien Jon....

Ed.Net n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’il fut pris d’un long tremblement qui décala chaque parcelle de son corps dans le sens horizontal. Il ondulait tel un serpent.

- Je sais quoi ? insista Jon.W

Cette fois le ciel s’assombrit, effaçant brutalement toute une portion d’immeubles, proches de ceux que venait de souffler de la dernière tempête. Des hiéroglyphes commencèrent à circuler en tous sens.

- Jon, je vais partir...

- Tu vas partir où ?

Jon.W lui saisit le bras, espérant briser les interférences qui le déchiquetaient peu à peu.

- Je vais quitter le Webworld....

- Non ! Attends ! Ne pars pas !

- C’est trop tard.... Regarde ....

- Ed, dis-moi comment je peux la voir pour de vrai! Je t’en prie Ed, dis-moi !

Le vent soufflait fort, balayant des immeubles entiers qui disparaissaient brutalement dans l’obscurité absolue. Ed.Net avait la voix hachée.

- Avatar... peux pas la voir.... C’est un avatar.... avatar...

- Un avatar ? Quel avatar ?

- ...existe pas.... Webworld....

Ed.Net était aspiré par des forces incontrôlables. Jon.W s’épuisait à le retenir. Soudain, il sembla réaliser ce qui arrivait autour de lui. L’image se désintégrait peu à peu. Jamais il n’y avait eu cataclysme aussi violent. Le Webworld semblait attaqué à la fois par les redoutables Hackers et le terrible Cheval de Troie.

Tandis que les uns bombardaient les rues de messages insensés, l’équidé dressait bien haut les pattes pour écraser ce qui se présentait sur son passage

- Ed ! Emmène-moi avec toi !

Il le tirait par le bras, mais Ed.Net était déchiqueté avec une violence inouïe.

- ....existe pas... virtuel...

Et brusquement, il disparut, balayé avec l’environnement.

- Ed ! Hurla Jon.W. Emmène-moi !

Juste devant lui s’installait la plus effroyable des nuits. La fluorescence du paysage prenait des teintes grises avant de s’effacer complètement.

Jon.W retrouvait les frayeurs qu’il avait eues lors des premiers assauts de Hackers. Il était certes habitué à l’inertie momentanée du Webworld, mais jamais il n’avait vu un tel assaut, submergeant la Cité entière. Alors, il se retourna et se mit à courir droit devant lui, bousculé, renversé par des phrases ineptes, des caractères MAJUSCULES ou gras, qui fusaient de partout. Les immeubles, les boutiques, les rues, les habitants s’éclipsaient, broyés par le néant. Dans son propre quartier, les immeubles se volatilisaient et il vit avec désarroi les cinq étages de l’école, qui avait bercé sa créativité, brutalement rayés de la carte.

Il n’avait plus de maison. Ce n’était qu’un tas de gravats dévoré à son tour par l’obscurité. Maintenant, le néant attaquait de toutes parts. Terrorisé, Jon.W, ne sachant plus où se tourner, se laissa choir sur le sol. Il se replia sur lui-même, comme il l’avait fait lors des tempêtes précédentes. Il observait autour de lui le cataclysme grandissant et tremblait, épouvanté.

- Emmène-moi Ed ! balbutia t-il. Je ne veux pas rester tout seul !

A ce moment précis, il eût tant souhaité sortir du Webworld. Pourquoi était-il le seul à voir ce que personne ne voyait jamais ? Était-ce là sa spécialité?

Il songea aux mots lâchés par Ed.Net avant son départ. Il savait ce qu’était un avatar. Que certains, dans le Webworld, aimaient changer leur apparence, se réincarner sous d’autres formes, pour leurrer leurs interlocuteurs. Mais pourquoi Lna.fr eût-elle été un avatar ? Pourquoi l’eût-elle trompé ?

Le monde s’écroulait autour de lui.

Jon W était terrifié.

Alors, il ferma les yeux, cacha la tête dans le creux de ses bras, espérant impatiemment la fin du terrible désastre. Mais cette fois, la fin fut définitive.

Jon.W disparut des circuits du Webworld.

  (Fin chapitre 4)
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