WebWorld Will :

Une araignée dans la Toile.

 Chapitre 3
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Ses parents privilégiés lui avaient expliqué que le cinéma était l’art de créer l’imaginaire. C’était un univers hors de la réalité, très inventif. Mais il ne fallait pas croire à tout ce que l’on voyait dans les salles, avaient-ils précisé.

En effet. Bien que sa carte d’accès était limitative et ne lui autorisait que les films tolérés aux moins de quinze ans, il découvrit des choses vraiment insolites. D’abord, qu’il y avait différents styles de créativité, propres aux ethnies qui produisaient les images en question. Mais, schématiquement, il y avait le cinéma américain, le cinéma européen, et plus succinctement le cinéma asiatique, qui dominaient les programmes.

Les films américains étaient très proches du Webworld par certains aspects et, de ce point de vue, ne déployaient aucun trésor d’imagination.

A l’exception de cette pluie que les réalisateurs s’amusaient à faire tomber sur les acteurs, à l’intérieur des maisons, au prétexte qu’ils se lavaient. L’hygiène étant inconnue dans l’univers aseptisé du Webworld, Jon.W trouvait cette idée très inventive. Mais il fallait visionner d’autres films, européens à titre indicatif, qui eux se distinguaient par leur faculté à mettre en scène des personnages au comportement très pittoresque. Par exemple, il adorait le film :

la soupe aux choux

Et il trouvait qu’il fallait être particulièrement astucieux pour faire sortir des sons de trompette par un orifice autre que l’orifice buccal.... ce qui était déjà une performance.

Analysant le phénomène de plus près, il découvrit, dans le merveilleux ouvrage de Michel Ragon consacré à Rabelais, que cette musicalité fort expressive du corps, répondait au doux nom de flatulence  et qu’elle était le fait, comme l’expliquait si bien l’auteur, d’une évaporation de l’âme, en route vers la mort.

Ainsi ses expériences cinématographiques le conduisaient indirectement, par le biais de la littérature, à s’interroger sur la signification de la mort et, par voie de conséquence, sur l’origine de la vie. Mais il n’en n’était pas encore à des considérations métaphysiques suffisamment élaborées pour s’appesantir sur le sujet, trop occupé qu’il était à découvrir les prodiges du septième art.

Ce qui l’intriguait surtout c’était ces acteurs du cinéma européen que l’on montrait souvent nus. Là aussi les réalisateurs ne manquaient pas d’esprit : ils ajoutaient systématiquement à leurs personnages un objet entre les jambes, tantôt flasque, tantôt raide, dont ils se servaient parfois pour arroser les plantes, sans doute pour réviser les connaissances acquises au niveau un. Le septième art était un univers terriblement imaginatif.

 

 

Ses parents avaient considérablement rétrécis quand Jon.W accéda au niveau quatre, grimpant d’un étage. Il était temps. La chambre de leur jeune compagnon commençait à devenir étroite pour la quantité sans cesse croissante d’écoliers qui s’y donnaient rendez-vous. Des rendez-vous extra-scolaires.

Toujours dans le souci d’améliorer le bien-être individuel et collectif par les activités de loisirs, on autorisait les regroupements, à priori pour écouter de la musique. La techno faisait fureur. Mais leur jeune guide avait une collection époustouflante de musiques en tous genres qu’il mettait à leur disposition, notamment lors de ces moments spécifiques qu’étaient les Festives.

Devant les résultats peu concluants des méthodes de communication, tels les forums ou les salons, les Festives avaient été inventées dans le but de débrider la population, permettre des contacts plus rapprochés, plus intimes.

Ainsi, une fois tous les cent milliards de secondes, les habitants du Webworld baignaient dans l’extrême permissivité. Aucune loi restrictive n’était plus appliquée et chacun avait la permission de se dissiper comme bon lui semblait. On estimait qu’il fallait responsabiliser l’individu, lui accorder un peu de crédit, et non décréter sans cesse ce que le bon sens imposait. Loin de générer les excès, la population du Webworld se montrait, dans l’ensemble, plus soucieuse de la nétiquette qu’à l’accoutumée, comme s’il n’y eût aucun charme à braver des interdits qui n’existaient plus. La jeunesse par contre, dérogea à ce principe. Hausser le volume de la musique de quelques décibels, dans un charitable souci de partage, n’était pas sans déplaire. Mais on chuchotait aussi que, faute de policer les caractères, le jeune guide tolérait que l’échangisme verbal fût pratiqué en des termes réprouvées par la nétiquette, qu’il laissait les majuscules circuler abusivement.

Ces écarts prohibés eurent pour effet d’irriter les parents privilégiés et de confisquer aux mineurs la clef d’accès aux Festives. Surtout, le programme du niveau quatre fut modifié et les aînés contrôlèrent avec plus d’acuité la qualité des activités de loisirs. Bien sûr, ces décisions injustes mirent les rejetons en pétard et les décibels devinrent un outil de contestation.

Heureusement, les principaux agitateurs grimpèrent d’un étage où leurs jeunes cervelles furent activement sollicitées par de nouveaux préceptes, plus sérieux cette fois car il s’agissait de choisir un métier. La perspective d’embrasser une carrière les affolait, car embrasser pour la première fois n’est jamais chose aisée. Ils suivirent les directives qui leur furent données avec beaucoup d'attention.

Dans le Webworld, on estimait en effet que pour connaître ses propres besoins en matière d’instruction, l’étudiant devait savoir leurs applications en entreprise. Il devait être demandeur de connaissances et non consommateur passif.

Durant une année, on donna aux élèves un aperçu des emplois qui existaient afin qu’ils eussent la possibilité de choisir leur filière et les matières qu’ils souhaitaient approfondir.

Les deux années qui allaient suivre, la scolarité allait être effectuée en alternance avec le milieu professionnel.

Jon.W apprécia l’enseignement dispensé car ce fut par le biais du cinéma qu’il découvrit les métiers.

Ed.Net, lui, ne rêvait que de grimper au dernier étage. Pas pour l’imprenable vue comme Jon.W, mais plutôt parce qu’il savait la teneur de ce qui l’attendait une fois les études terminées : il pourrait bénéficier d’une année sabbatique, prise entre l’âge de dix-huit et trente ans, dont il allait disposer à sa guise. On lui verserait l’équivalent d’une année de salaire qu’il utiliserait pour voyager, pour créer une entreprise, pour se lancer dans une carrière artistique ou littéraire. Cette mesure était destinée à développer la créativité et à enseigner le sens des responsabilités au jeune impétrant.

Détestant l’école, Ed.Net attendait ce moment avec impatience.

Jon.W avait bien du mal à comprendre pourquoi son ami manifestait si peu d’engouement pour les études.

Mais depuis quelques temps, Ed.Net avait bien changé. Une seule chose semblait le passionner maintenant : les filles. Surtout au niveau des reliefs, qu’il commentait en caractères gras chaque fois qu’il en croisait une. L’apprentissage des filles n’avait pourtant jamais été inscrit au programme.

D’ailleurs, il y avait bien des éléments qui échappaient à Jon.W. Au début, il avait souvent questionné son ami, mais réalisant que ses interrogations l’agaçaient, en bon cadet il avait calqué son comportement sur le sien : il feignait de connaître les mystères les plus secrets pour ne point avouer ses insuffisances, et survivait à l’ignorance par le mimétisme.

Un jour, Ed.Net vint s’asseoir près de lui sur le bord de l’autoroute.

Il semblait désespéré. Il lui annonça d’un voix lasse :

- Je vais me marier. J’en ai marre de toujours tomber dans des plans foireux. Je sens que je vais quitter le Webworld et me marier.

Jon.W eut une impression étrange, cette sensation qu’il avait eut lorsqu’il avait confectionné des cœurs en pois chiches à sa mère, puis quand il avait empilé des cubes à l’envers, cette impression d’étreinte fugace, qu’il avait su qualifier d’agréable. Mais cette fois la sensation était inverse. C’était plutôt celle qu’il avait eue lors des premières tempêtes de Hackers, quand il s’était retrouvé seul dans une Cité morte. Il pouvait avoir des sensations, ressentir. Il comprenait maintenant ce que signifiait ces mots abstraits, immatériels, inconnus du Webworld. Qu’Ed.Net pût le quitter, l’abandonner, suscitait en lui une émotion terrible.

- C’est quoi se marier ? demanda t-il.

- C’est ne plus avoir à chercher de femme.

Jon.W se demanda pourquoi il avait tant besoin d’une femme, au point de quitter le Webworld, au point de tuer leur amitié.

- Tu n’es plus bien avec moi ?

Ed.Net tripotait une plume, échappée d’un clipart, en provenance d’un site tout proche, et qui avait voltigé jusqu’à lui.

- Mais si Jon, je suis bien avec toi. Seulement ce n’est pas pareil. Il faut être réaliste de temps en temps! Et moi, il y a des moments où j’ai envie de disparaître de tout ça!

Pourquoi voulait-il tant disparaître du Webworld ? Disparaître. Ses pensées furent soudain hantées par l’idée de la mort, qu’illustrait le terme de disparition. Dans le lourd silence qui les enveloppait, Jon.W s’empêtrait maintenant dans des considérations métaphysiques, rebelles à son entendement. Alors, comme Ed.Net semblait dans de bonnes dispositions vis-à-vis de lui, il osa lui demander :

- Qui est-ce qui nous a créés Ed ?

Ed.Net jeta la plume sur l’autoroute et lâcha un soupir.

- Ah ça c’est un grands mystère pour lequel on n’a qu’une seule réponse : Dieu.

Jon.W avait certes eut des échos de Dieu, créateur du ciel et de la terre. Mais dans un univers où le ciel avait tardé à prendre des couleurs et où la terre avait tardé à prendre des reliefs, le mystère demeurait entier.

- C’est qui Dieu ?

- C’est à toi de me le dire ! répliqua Ed.Net d’un ton fataliste. Tu as sûrement un dieu !

Et il ajouta retrouvant sa belle assurance d’ancien :

- Tu n’en as jamais choisi ?

- Où est-ce qu’on en choisi un ?

- Dans le Catalogue évidemment ! Tu as reçu le Catalogue ?

- Non !

- C’est curieux ! Pourtant, tout le monde le reçoit ! Ils l’envoient deux fois l’an !

Il haussa les épaules.

- Peut-être parce que tu n’as jamais fait de commande.

Il se tourna subitement vers lui, le dévisagea un instant. La vivacité était revenue dans son regard.

- Mais alors, attends ! Si tu es un nouveau client je peux te parrainer, il y a des trucs à gagner ! Des fois, c’est intéressant ! Même pour toi, tu sais ! Tu peux avoir un super lot.

Ed.Net le prit par les épaules et l’entraîna chez lui. Jon.W le suivit avec bonheur, ravi que son compagnon eût retrouvé sa fougue coutumière.

Le Catalogue avait l’énormité d’une bible et il fallut être deux pour le soulever. Ils s’assirent l’un près de l’autre, le posèrent sur leurs genoux et le compulsèrent ensemble.

- Voilà, tu as le choix ! Là, ce sont les classiques. Les standards. Les indémodables. Ceux qui existent depuis des lustres et qui ont fait leur preuve.

Les pages défilaient devant Jon.W. Il les examinait sous toutes les coutures. Ici, le matériau était consistant, la coupe passe-partout, adaptée à monsieur Tout-le-monde. Il y avait même un classique à l’encolure montante, de très belle facture. Mais on pouvait aussi trouver du sur-mesure. Des variantes, avec des ornements, de la fantaisie. Ils restèrent un long moment sur les nouvelles collections aux entournures parfois un peu étriquées, où le concept originel avait été travesti.

- Tiens ! Il y a même des soldes ! dit Ed.Net, ouvrant les pages qui rivalisaient d’offres alléchantes.

Apocalypse 2000, confectionné à la hâte à l’approche du millénaire, avait fait un tabac en son temps. Mais les coutures avaient lâché et les raccords ne tenaient pas.

- Alors, qu’est-ce qui t’intéresse ? demanda Ed.Net impatiemment.

Le Catalogue lui écrasait les genoux.

- Je ne sais pas ! Qu’est-ce qui est intéressant ?

- Le plus important, c’est de trouver quelque chose qui n’use pas trop les rotules. Il faut une certaine liberté de mouvement, de l’amplitude, sinon tu te sens vite engoncé. Alors, tu te décides ?

- Mais quel en est l’utilité ?

- Eh bien d’avoir un dieu en qui croire. Comme ça tu sauras qui t’a créé !

- Et après ?

- Après quoi ?

- Je pourrais le voir, lui parler, lui poser des questions ?

- Aussi souvent que tu le veux ! Il suffira que tu prennes la position et tu pourras lui raconter tout ce que tu veux.

- Et il répondra à mes questions ?

Ed.Net se gratta le front, resta un moment songeur.

- Mais quelle idée aussi de toujours poser des questions ! Tu ne peux pas choisir, comme tout le monde, sans te poser de questions ? Tiens, signes là, en bas ! Pour le parrainage, je suis entièrement d’accord ! On remplira le reste plus tard! Marché conclu ? 

Jon.W cocha le formulaire. Puis il plongea les yeux dans ceux de son ami et murmura :

- Dis Ed, tu vas pas quitter le Webworld, hein ?

 

 
Quand il eut l’âge des premières ivresses, Jon.W les découvrit sous deux formes primaires : la vitesse et l’amour. De taille à atteindre les pédales, il apprit à conduire une moto, puis une voiture. Une vraie voiture. Très différente du véhicule aux contours grossiers qu’il avait piloté dans sa prime enfance. Il pouvait s’installer au volant, passer les vitesses, accélérer, décélérer, heurter une balise, revenir sur le circuit, tomber dans un ravin. Et choisir de nouveau un autre véhicule et un autre circuit, pour réitérer l’expérience. Dans le Webworld, il y avait autant de routes que de conducteurs. On croisait rarement des véhicules en sens inverse et, à moins d’avoir un partenaire avec qui engager une course, on ne se bousculait guère sur l’autoroute.

La moto, elle, l’emmenait vers des reliefs sablonneux, escarpés, accidentés, dans des paysages sauvages et silencieux, où seul le vrombissement de la machine lui tenait compagnie. Ed.Net parfois l’accompagnait car il préférait la moto à la voiture. Ils partaient ensemble pour de longues randonnées à travers des paysages volcaniques et quand ils revenaient, ils ne manquaient pas de garer leur machine à l’entrée d’un cybercafé où Ed.Net, le casque fièrement calé sous le bras, tenait à tout prix à boire un verre.

Plus jeune et plus réservé, Jon.W le suivait en ronchonnant, un peu contraint par leur indéfectible amitié.

- T’inquiète ! On risque pas d‘être bourré! Lui dit un jour Ed.Net.

Jon.W l’eût bien interrogé sur la signification du mot "bourré", mais sachant qu’il lassait son ami avec ses sempiternelles questions, il se tut.

- Toujours autant de nanas ici ! Ajouta Ed.Net en poussant la porte du bar.

C’était là qu’ils devait découvrir ensemble l’autre ivresse, le grand frisson de l’amour, que Ed.Net semblait chercher désespérément. Le grand frisson tardait à venir car le Webworld, dans son ensemble, manquait cruellement d’éléments féminins. Il y avait, certes, des apparences féminines mais elles dissimulaient, la plupart du temps de bien mauvaises surprises. Ed.Net lui avait raconté comment il s’était amouraché d’une jeune fille, qu’il avait pourtant dénichée batifolant sur les hauteurs d’un site typiquement féminin. Il avait échangé de longs courriers avec elle, avant de découvrir, au moment ultime, que la jeune fille était rebelle aux meilleures formules épilatoires et que sa voix était plutôt celle du basson que celle de la flûte.

Les femmes semblaient fuir le Webworld, un univers dépourvu de la sincérité si chère à la sensibilité féminine. A moins que leur tempérament, expert en artifices, n’entendait rien au maquillage de la virtualité ou ne s’accommodait pas de la rivalité du Webworld.

Ed.Net pestait contre cet état de fait et répétait sans cesse que, à ce rythme là, il n’était pas prêt de s’envoyer en l’air, de sauter une nana.

Jon.W se demandait pourquoi Ed.Net tenait tant, au moment crucial où il rencontrerait enfin l’élue de son cœur, à rebondir dans les airs ou jouer à saute-mouton, au risque d’écraser sa partenaire. Comme il avait appris à relever les défis de l’ignorance, il conseilla cordialement à son compère de l’aborder avec un peu moins de brutalité.

Ed.Net le toisa longuement avant de lui répondre d’un ton très serein et très poli :

- Écoute Jon. Il y a des moment, je ne comprends vraiment pas comment un type aussi doué que toi peut être aussi... naïf. Tu devrais faire le tour de ton église de temps en temps!

- Quelle église ?

Ed.Net lâcha un long râle dépité.

- Oh rien, laisse tomber, c’est une expression. Tu as déjà été sur les sites... les sites encanaillés ?

- Encanaillés ?

- Oui ! soupira Ed.Net. Les sites de fesses !

Jon.W avait déjà entendu ce mot dans la chambre du niveau trois. Il savait qu’il s’agissait là de caractères gras, en rapport avec la Forteresse.

- Je n’ai pas le droit, c’est interdit !

- Interdit ! Les interdits, c’est fait pour être contournés idiot, on ne t’a jamais appris ça ?

Il siffla son verre d’une seule traite.

- Et tu ne devines pas ce qu’il pourrait y avoir dedans ?

- Si ! C’est l’antre du Stupre et de la Fornication !

A vrai dire Jon.W n’avait jamais fondamentalement saisi le sens de ces termes. Dans son esprit, le Stupre et la Fornication formaient un couple indissociable de têtes couronnées, dans un royaume mythique, aux confins des récits dont la narration débutait par «il était une fois».

- Ah d’accord ! Je vois que tu as reçu une bonne éducation. Un conseil : va voir ! Juste par curiosité. Il y a des accès libres !

Jon.W était un enfant sage d’ordinaire. A l’instar des enfants nés dans le Webworld, il était même un bambin plutôt parfait, qui savait être inerte ou jovial sur commande. Ce fut sans doute la curiosité qui expliqua chez lui un tel désir de suivre les conseils d’Ed.Net

Jon.W osa se rendre dans la Forteresse, mais contrairement aux nombreux curieux qui escaladaient le mur d’enceinte en se défendant bien de fréquenter ces endroits dépravés, il frappa à la lourde porte d’entrée.

Il fut accueilli par une créature aux reliefs généreux, notamment entre les bras qui en étaient écartelés de bonheur.

La créature lui balaya la joue d’un battement de cils, lui chatouilla le menton du bout du doigt et lui murmura à l’oreille :

- Alors, mon mignon ! Pou pou pidou... On a l’âge d’insérer....?

Elle ferma la porte, se retourna, tortilla la face postérieure, juste sous les hanches, où il y avait également des reliefs imposants, et ajouta, d’une voix délicieuse :

- ... la bleucard bien sûr !

Elle éclata de rire, montrant de grandes dents bien blanches et bien alignées.

Comme il la regardait interloqué, elle ajouta d’un ton plus sec :

- Bon, je vois !...Je te préviens, sans la bleucard, ce sera le programme minimum... Tourne à gauche et entre là !

Il suivit la direction que lui indiquait le doigt, poussa un lourd portail et se retrouva devant un alignement de box vitrés. Il s’arrêta face au premier. Il y eut une soudaine animation qui lui rappela ses expérience cinéphiles. Sur un lit étroit, était allongée Bez.Com, comme l’indiquait l’étiquette collée en bas de la paroi frontale. Elle avait d’étonnants reliefs elle aussi. En l’apercevant, elle s’était mise à gigoter. Jon.W l’observa avec intérêt, se demandant pourquoi elle ne portait pas d’habits et pourquoi elle poussait des cris rauques en caressant ses reliefs et son entrejambes largement ouvert. Mais il se demanda surtout pourquoi elle répétait sans cesse, en le fixant droit dans les yeux :

- Oh oui ! Mets-la moi ! Mets-la moi !

Alors, il lui demanda gentiment ce qu’elle souhaitait qu’il lui mît. Mais elle semblait ne pas l’entendre et continuait à ressasser :

- Mets-la moi !

D’un naturel serviable, il voulut impérativement satisfaire ses désirs, mais il lui fallait avant tout connaître le fondement de la requête. Alors il chercha comment ouvrir la porte. Il n’y en avait pas. Le box était inaccessible. Et lorsqu’il pria Bez.Com de lui indiquer comment entrer, celle-ci sembla l’ignorer, continuant à geindre.

Il comprit, en apercevant le minuscule trou en forme de serrure, soigneusement dissimulé, qu’il ne pourrait entrer car il n’avait pas la clef d’accès. C’était un lieu protégé. En désespoir de cause, il alla jusqu’au box voisin où une autre créature aux reliefs démesurés commença elle aussi à se tortiller. Elle se nommait Fel.Com. et semblait également avoir perdu ses vêtements. Fel.Com était surprenante car elle se tenait dans la même position que Wouaf sans extension, sauf qu’elle n’agitait pas de tube à l’arrière du tronc. La langue pendante, le souffle court, elle alla ronger un os longiligne, semblable à ces objets tantôt courts et flasques, tantôt longs et raides que Jon.W avait vus dans les films européens, et qui ici sortait d’un trou creusé dans le mur. Elle s’amusait à l’attraper, à le happer avec la bouche, comme si elle eût cherché à le déterrer de l’endroit où il était dissimulé, pour le garder précautionneusement entre ses pattes.

Elle geignait elle aussi et relevait parfois la tête en répétant :

- C’est bon ! Oui, c’est bon !

Et Jon.W devina que l’os en question, réclamé avec insistance, devait être extrêmement savoureux. Au box suivant Ruth.Com l’attendait. Ses doigts jouaient avec une baguette qui devait probablement être un succédané de l’os dont elle semblait privée.

Ses reliefs, sollicités par les courants d’air, sortaient entièrement par les orifices taillés dans son vêtement noir, de texture brillante. Il remarqua qu’elle avait un défaut de conception. Les lèvres avaient été exagérément grossies et leur mouvement s’orientait vers le bas, ce qui était absurde car les habitants du Webworld avait toujours les lèvres tournées dans le sens du sourire :-) lorsqu’ils contactaient un nouvel interlocuteur.

Jon.W se dit qu’il s’était sans doute trompé d’endroit car tout au long du couloir, qu’il traversa à pas pressés, il vit le même type de scènes se reproduire, avec un même désir pressant de ronger un os, autant sur la droite que sur la gauche.

Par ailleurs, si la Fornication était présente, sous de multiples visages, en revanche, il ne trouva aucune trace du Stupre, ce qui fut loin de satisfaire son insatiable curiosité.

Il rebroussa chemin, poussa le portail, se retrouva nez à nez avec la créature qui gardait le guichet à l’entrée. Elle écarquilla les yeux et lui dit avec étonnement :

- Déjà ? Pouhhh... Tu as vite fait toi !

Puis elle se pencha, approcha ses reliefs pulpeux du visage de Jon.W et susurra :

- A moins que tu ne sois déçu ! Pou pou pidou....

Il hocha la tête.

- Ah ça, je t’avais prévenu : sans la bleucard c’est le programme minimum. Il faut revenir un peu mieux armé mon bonhomme ! Mais à propos, qu’est-ce que tu cherches exactement ?

- Je voudrais me marier !

Elle resta un long moment bouche bée.

- Alors là, toi, tu es vraiment spécial ! Pouhhh...

Elle lui prit le bras et l’entraîna vers la sortie.

- Tu t’es trompé de boutique. Lara a horreur qu’on se fiche d’elle ! Va plaisanter ailleurs, ici c’est un établissement sérieux.

Elle le bouscula rudement vers l’extérieur. La porte se referma dans un grand fracas. Quelques curieux perchés sur le mur d’enceinte en profitèrent pour choir.

Jon.W marcha penaud, droit devant lui, cherchant une bâtisse en construction devant laquelle il pourrait s’oublier, comme il le faisait chaque fois qu’on lui répétait qu’il était spécial. Mais, à moins d’aller à l’autre bout du Webworld, il n’y en avait quasiment plus. Un moment, il s’arrêta devant un message qui avait échoué près d’un lampadaire. Parfois, en marchant dans les rues, on voyait filer à vive allure des messages en forme de hiéroglyphes, dont on pouvait à peine saisir le sens tant ils étaient furtifs, messages qui ne tombaient dans aucune boîte aux lettres. De tels aléas faisaient partie des ratés du Webworld. Au même titre que les ectoplasmes de messages, ces masses insondables qui furetaient par endroit, venaient se perdre dans la Cité et disparaissaient aussitôt.

- Encore un qui a perdu la raison à force de naviguer ! disait-on, en voix off.

- A moins que ce ne soit sa crédulité ! ajoutait-on, également en voix off.

- Je dirais plutôt sa crédibilité en la circonstance ! concluait-on, toujours en voix off.

Jon.W avait compris que ces masses insondables, telle la raison, la crédulité ou la crédibilité, étaient des entités abstraites n’ayant aucune contrepartie dans le Webworld.

Mais là, en l’occurrence, il s’agissait d’un simple hiéroglyphe égaré. Jon.W le ramassa. Il avait été envoyé par Lna.Fr. C’était une pièce jointe, détachée du message initial. Il était impossible de lire le contenu du texte sans effectuer une traduction préalable. D’ailleurs, il se moquait éperdument du contenu. Son honnêteté l’avait conduit à ramasser le message pour le retourner à l’expéditeur, comme l’exigeait la nétiquette. Ce qu’il fit en l’accompagnant d’un mot :

De : Jon.W A : Lna.fr

Objet : Re : Tr. [xfz] n°7645

 

Je vous retourne le message que vous avez égaré. Rassurez-vous je ne l'ai pas lu. Vous souhaitant bonne réception.  Jon.W

 

----- Original Message -----

From: Lna.fr <lna.fr@personnal.fr>

To: Privacy<privacy@privacy.com>

Sent: Mon, 17 July not certified year 4:00 PM +0700

Subject: Re: None

> Your message : encrypted

> did not reach the following recipient(s): The recipient name is not recognized

> The MTS-ID of the original message is: c=US;a= ;p=Alabama NET Ex;l=INIPETRUK000717102637R4XC26 MSEXCH:IMS: Alabama NE Exchange:Alabexchange.com:INIPETRUK 0 (000C05A6) Unknown Recipient

 

En général, aucune réponse ne suivait ce type d’envoi. Cette fois, il en reçu une. Une réponse très sommaire, dans le dialecte universel du Webworld, dont le contenu était le suivant :

De : Jon.W A : Lna.fr

Objet : Tr [nkx] n° 7645

 

Vous auriez dû le lire. Lna

 

----- Original Message -----

From: Jon.W <jon.w@webworld.com>

To: Lna.Fr<lna.fr@personnal.fr>

Sent: Mon, 17July not certified year, not certified hour.

Subject: Re:

> Je vous retourne le message que vous avez égaré. Rassurez-vous je ne l'ai pas

> lu. Vous souhaitant bonne réception.  Jon.W

 

Ce fut le prélude d’un long échange de courrier entre Jon.W et Lna.Fr

  

(Fin chapitre 3)

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