WebWorld Will :

Une araignée dans la Toile.

 Chapitre 2
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Ed.Net n’avait pas le faciès stéréotypé de ses camarades, mais au contraire une certaine originalité dans la conception d’ensemble et dans le vêtement. Par ailleurs, il semblait protégé de cette tare qui affectait la plupart des bambins ordinaires que Jon.W côtoyait. En effet, chez Ed.Net la bouche se mouvait en même temps que la parole. Lorsqu’il prononçait un son, les lèvres étaient mobiles jusqu’à ce qu’il eût terminé son propos. Et lorsqu’il se taisait, aucun son saccadé ne venait perturber son mutisme. Ed.Net était suffisamment raffiné et insolite, pour susciter l’admiration de Jon.W. Il devait sans doute faire partie de la récente vague d’immigration, originaire des périphériques inconnus, qui propulsait dans le Webworld une quintessence de cerveaux.

Jon.W et Ed.Net firent connaissance dans la cour de récréation. Pendant que le petit bonhomme qui servait de guide assomma Jon.W de compliments, celui-ci s’éloigna discrètement et s’approcha d’Ed.Net, avec l’objectif avoué de lier connaissance. Il lui demanda timidement :

- D’où viens-tu ?

Ed.Net le considéra longuement et, dans un haussement d’épaule, il répliqua :

- Du même coin que toi, pauvre pomme !

Jon.W en déduisit qu’il venait lui aussi d’une maison, de sa maison, peut-être une maison que ses parents privilégiés avaient apportée avec eux, édifiée à partir de l’une de ces techniques nouvelles qui faisaient fureur dans le Webworld. Mais cette entrée en matière fut suffisante pour qu’ils éprouvent chacun le besoin de fusionner leur matière.

En effet, bien qu’il avait trois ans de plus que Jon.W, une certaine complicité naquit entre eux. Ed.Net trouva en Jon.W le compagnon idéal qui l’aiderait à grimper les étages qu’il avait bien du mal à gravir seul. Car il sut immédiatement le parti qu’il pourrait tirer de la graine de génie, à laquelle aucun exercice ne semblait résister. Aussi, il admirait son extrême malléabilité et s’amusait de son incommensurable candeur. Quant à Jon.W, il appréciait Ed.Net pour sa façon de s’exprimer, qui n’avait rien de commun avec le langage policé du Webworld.

Ce furent surtout les activités ludiques qui réunirent les deux compères. La jungle du Webworld, où tant de décors étaient encore au stade d’ébauche, fourmillait d’opportunités. Ils adoraient traîner dans les grottes, chercher des objets introuvables, répondre à des énigmes. Ils s’adonnaient à l’archéologie, visitaient des temples Incas, ou cherchaient des trésors perdus, une île égarée, traversaient les déserts et les pôles, partageaient les plus palpitantes péripéties. Dans leurs pérégrinations, ils rencontraient des héros, grimés en héros, et des princesses, grimées en princesses, et affrontaient parfois des créatures fantastiques qu'Ed.Net appelait :

des monstres.

A présent, arrivait dans le Webworld un nouveau jeu par jour approximativement.

Ce n’était plus seulement le si célèbre et si triste Pacman qui avait gobé des générations de visiteurs dans les labyrinthes du Webworld. Il y avait maintenant de véritables dangers à chaque coin de rue, des tireurs à vue qui lançaient leurs explosifs, s’amusaient piéger les passants, se dissimulaient derrière les murs pour apparaître brusquement où on les attendait le moins.

Vêtus d’uniformes terreux qui dénotaient avec la fluorescence de la Cité, ils serraient sous le bras des bâtons qui crachaient des lignes raides et rouges comme les fraises du jardin de l’école. Ils semblaient heureux quand les lignes atteignaient leur cible, à savoir un bâtiment ou un promeneur qui, à ce moment-là, disparaissait brutalement. Peu de temps heureusement car ce n’était qu’un jeu. Ensuite tout redevenait normal.

Bien qu’il s’en défendait, Ed.Net admirait Jon.W, son extraordinaire intelligence qui lui solutionnait bien des problèmes. Mais il devait dissimuler cette admiration à son cadet, car il est dans l’usage que les anciens ne vénèrent jamais les plus jeunes, forts de leur expérience de l’âge.

 

 

C’était l’époque dorée où le Webworld connut une immigration sans commune mesure. Les maisons poussaient à la vitesse d’une bâtisse par fraction de seconde. Le Village était devenu une Cité immense. Partout, on défrichait les contrées sauvages pour installer des sites, où le promeneur était guidé par un balisage incontournable et où il pouvait trouver aisément tout ce qu’il désirait. Et même ce qu’il ne désirait pas. Le plus amusant, dans ce fatras créatif, fut que l’on édifiait des sites simplement pour indiquer comment repérer d’autres sites, contribuant davantage encore à leur propagation et, de fait, à leur dépérissement. Bien que des moteurs, diversement calibrés, sillonnaient les contrées en s’efforçant de répertorier, trier, classer les endroits les plus touristiques, le visiteur malheureusement se perdait, croulant sous une prolifération de brochures où le plagiat régnait. Alors, peu à peu, on ne conserva que certains panoramas, dont on claironnait l’existence d’un bout à l’autre du Webworld, laissant périr dans l’oubli les sites historiques qui avaient fait le bonheur des pionniers, mais n’avaient pas su s’adapter aux besoins nouveaux.

Quelques sites, pourtant, connurent un succès instantané auprès des visiteurs. Le Webworld avait son Mémorial, sa Forteresse, son Temple. Le plus imposant était bien entendu du Mémorial du Savoir où des milliers, des milliards, de livres étaient entreposés sur des kilomètres de rayons. Ce fut dans cet endroit que Jon.W apprit le lexique du Webworld :

la nétiquette ou code de bonne conduite

les smileys :-) :-( ;-o

le pop ou musicalité spécifique aux messageries

Le gardien de la mémoire universelle, un vieux sage aux membres exagérément allongés, voltigeait de rayonnage en rayonnage, avec une vivacité de singe, répétant à qui lui reprochait ses audacieuses cascades qu’il était en bon terme avec la mort. Malgré son apparence simiesque et la somme de travail qui l’accaparait, jamais il ne faisait la grimace.

Jon. W lui demanda un jour pourquoi il y avait tant de monde au Mémorial.

- Vois-tu mon garçon, lui avait-il répondu levant bien haut le manuel qu’il tenait dans la main, ceci est un livre ! Pendant longtemps, il a servi a caler les armoires brinquebalantes ou à se protéger du soleil sur la plage. Aujourd’hui, chacun y cherche le savoir.
Il prit la posture du yogi, ferma les paupières et ajouta :
- Car le savoir, c’est le pouvoir ! Ceux qui savent dominent les ignorants. Et ô combien veulent aujourd’hui savoir !
Enfin, il conclut d'un ton solennel :
- Mais l'essentiel, c'est le principal !
Jon.W eut du mal à comprendre ses propos, mais cela n’avait rien d’étonnant car les vieux sages étaient connus pour tenir en permanence des propos impénétrables.

Parmi les sites qui attiraient une multitude de baroudeurs, il y avait aussi la Forteresse, une immense maison close, protégée par un mur d’enceinte de paternité inconnue, au triste penchant architectural, derrière laquelle on devinait des jouissances proscrites. Elle était sans cesse escaladée par des curieux que l’attrait de l’interdit émoustillait.

Mais il y avait surtout le Temple, autre lieu de déperdition, où le visiteur s’enivrait de courbes et de chiffres dans un univers fluctuant et artificieux, qui gonflait ou dégonflait les portefeuilles.

D’autres sites, par contre, bien que balisés avec professionnalisme, étaient boudés du touriste. Habitué à naviguer dans un espace de gratuité, il semblait se désintéresser complètement de ce qui l’expédiait vers les contrées consuméristes, au point même de se méfier des gâteries qu’on lui offrait si aimablement, ces délicieux cookies qui restaient pourtant en mémoire de façon inoubliable. Ce visiteur indocile adorait les chemins de traverse, les petites routes de campagne, et préférait chiner du côté des sites historiques plutôt que de succomber aux sirènes des bords d’autoroutes.

 L’immigration, si elle avait la vertu d’élargir le champ des connaissances, eut aussi quelques désagréments. En premier lieu, les virus firent leur apparition. Des virus contre lesquels il n’existait aucune parade. Les virus rivalisaient d’ingéniosité quant à leur prouesses destructrices. Lorsqu’un virus s’installait dans le Webworld, certaines bâtisses commençaient à se lézarder. Les fissures, d’abord insidieuses, étaient sommairement colmatées par l’habitant qui, en général, refusait l’évidence du diagnostic. Mais quand les fissures devenaient apparentes au point de menacer autant les fondations que la charpente, il était bien obligé d’admettre la nécessité de prescrire un remède de cheval, notamment lorsqu’il fallait affronter le célèbre Cheval de Troie.

Le Cheval de Troie pouvait détruire en un laps de temps très court un quartier complet et ses plus prestigieux monuments. Il fallait alors faire appel au célèbre pompier Erton.Com, seul en mesure de terrasser la terrible bête. Celui-ci se couchait en travers de sa route, lui administrait une injection de puces qui provoquaient de telles démangeaisons que la bête dépérissait. Parfois, les dégâts étaient tels qu’il fallait bien des fractions de secondes pour reconstruire les monuments en respectant l’architecture initiale.

Le Webworld était devenu un nouvel Eldorado vers lequel se ruaient des gogos en tous genres auxquels on avait fait miroiter des fortunes faciles et fulgurantes. C’était l’âge d’or de la Net-Économie et on se bousculait vers l’Eldorado virtuel, dédaignant les guenilles d’une vieille économie qui ne devait soudain plus intéresser personne, s’arrachant des concessions, espérant que, des puits du savoir, jailliraient des pépites en col blanc. C’était une véritable révolution. C’était surtout une formidable revanche de la jeunesse. Cette jeunesse que la vieille économie s’était plu naguère à parquer sur le banc de touche, cette jeunesse qu’elle avait saignée sans scrupules, cette jeunesse faisait la nique à la vieille gueuse à présent. Boudant les salaires faramineux et les carrières alléchantes qu'on lui faisait miroiter, voilà que, dans la galaxie nouvelle, elle trouvait à satisfaire sa soif d’aventure et son désir de créativité, avec à la clef des rêves de fortune, de cocotiers et de soleil. D’ailleurs, quel intérêt aurait-elle eu à servir davantage l'aînée, devenue symbole de ringardise, crevant comme une bête figée sur ses acquis.

Par leur fraîcheur, leur vigueur, leur passion, les jeunes pousses bousculaient à la fois l’économie et les mentalités, préférant trimer pour des salaires de misère, que végéter dans des structures aux concepts obsolètes. Par leur côté farfelu et amateur, ces jeunots à visages humains plaisaient. Car, où les décideurs en costume sombre de la vieille économie présentaient orgueilleusement leur carte de visite dans les soirées mondaines, les jeunes patrons signaient plus modestement Mimi, Nono, Lulu, dans les soirées techno où ils s’éclataient en baskets.

La nouvelle économie était un véritable creuset d’espoir. Elle accueillait n’importe qui, sans droit d’aînesse ni droit de cuissage. Monsieur Clampin, pour peu qu’il eût quelque matériel, quelque connaissance et surtout une idée, pouvait du jour au lendemain être propulsé vers les plus hautes sphères élitistes.

Ce fut surtout dans le domaine culturelle que la nouvelle économie fit des ravages. De tous temps il y avait eu deux types de cultures :

la culture alpha, réservée aux initiées,

et la culture beta, dont on abreuvait les masses.

La première véhiculée de manière confidentielle et la seconde empruntant des voies royales de la propagande consumériste. Pendant des décennies, on avait décidé du goût des spectateurs, des auditeurs, des lecteurs, des consommateurs, des citoyens, s’appuyant sur des sondages, des panels, des échantillons représentatifs, laissant sur le carreau une quantité croissante d’insatisfaits, pour peu que la masse fût, elle, satisfaite. Or tout à coup, via le net, une génération nourrie de médiocrité, de facilités mercantiles, de consumérisme niaiseux, réclamait à corps et à cris de l’innovation, de l’ingéniosité, de la créativité, celle que l’on ne pouvait espérer que des chemins non policés du Webworld, incubateur de culture alpha. Et, fait étonnant, l’individu extrait de la masse, avait du goût. Un goût personnel et des exigences pointues. Voilà que, devant les étals interminables du Webworld, les clients capricieux se mettaient à réclamer des airs de musique oubliés ou inédits ou potassaient des ouvrages que jamais la culture beta n’eût autorisés sur les marchés traditionnels. Pour la première fois, il fallait répondre aux besoins réels des consommateurs et non à leurs besoins supposés, et ce facteur méconnu désarçonnait complètement des institutions naguère inébranlables.

Cette révolution culturelle et économique était le fait d’une extraordinaire ouverture d’esprit. Mais cette ouverture d’esprit avait ses inconvénients. A force de parier sur la nouvelle économie, le Webworld attirait bien plus de chercheurs d’or qu’il n’y avait de pépites et la guerre qu’ils se livraient en laminait plus d’un.

Si la passion de Jon.W était de contempler la construction des nouvelles bâtisses, celle de Ed.Net était de s’asseoir sur le bord des autoroutes pour voir défiler les longs cortèges d’immigrants, venus du Realand. Le Realand, que lui avait finalement décrit Ed.Net, était une contrée impalpable et inaccessible où il était difficile de retourner dès lors que l’on avait élu domicile dans le Webworld. Les gens fuyaient cette contrée, généralement parce qu’ils y avaient tout perdu, à savoir leurs illusions. Illusions étant un terme immatériel, Jon.W ne put que supposer l’étendue des dégâts, semblable aux ravages provoqués par le Cheval de Troie.

Les pauvres gens arrivaient ici le trait hésitant et le teint gris. On les reconnaissait moins à leurs hards, peu conformes avec le matériel en vigueur, qu’à l’outillage sommaire et désuet qu’ils se mettaient à dos : de vieilles fenêtres surannées, une paire de bottes inopérantes, une signalisation de travaux obsolète, le tout portant un label d’origine tellement usé que l’on pouvait à peine le déchiffrer.

Cependant, ils avançaient l’œil conquérant et le pas chargé de convictions, d’un train qui émerveillait les passants.

Huk.Net était le fils d’un de ces immigrants venus conquérir une illusion. Chaque matin, il arrivait à l’école en annonçant à ses camarades que c’était peut-être la dernière fois qu’il les voyait. Ses parents privilégiés n’avaient pas eu la présence d’esprit de naître immunisés contre la déconnectite, qui frappait cruellement les consommateurs abusifs du Webworld. Faute de moyens, Huk.Net n’avait pas été vacciné et risquait donc à tout moment de disparaître des circuits.

Il avait le visage et le corps balafrés, à force de vivre au rythme des coupures suspendues au-dessus du couvre-chef familial, telle une épée de Damoclès.

La famille vivait dans un masure brinquebalante, édifiée à la hâte. Le plus grand tort de la cahute, outre qu’elle attristait l’environnement, était de menacer les constructions résidentielles attenantes, que l’organisation aléatoire du Webworld n’avait pas encore parquées dans des quartiers appropriés. Mais ce que l’on supportait le moins, c’était le tintamarre des grenouilles qui batifolaient dans la mare, s’expatriant parfois vers les piscines luxueuses et luxuriantes des propriétés voisines et que Huk.Net aimait tant disséquer.

Comme de nombreux enfants déshérités, il avait été affublé, dès sa naissance, de parents oisifs qui torchaient leur dénuement dans les oripeaux du vice. En effet, chaque jour, on les voyaient galoper vers le Temple, les yeux exorbités, la langue pendante, portant sous le bras une corbeille chargée de récipients vides à l’appellation non contrôlée et de surcroît rébarbative: Dow Jones, Nasdaq, Cac, Nikkei. Ils passaient des heures dans le Temple s’abreuvant de courbes, frémissant au rythme des hausses ou des baisses, et rentraient le soir, ivres, bavant des inepties dont eux-mêmes semblaient méconnaître le sens.

Avec la vie de patachons qu’ils menaient, on eut tôt fait de spéculer sur leur incapacité à enseigner à leur progéniture la bienséance. En réalité on leur reprochait moins de s’adonner à un vice, auquel d’autres parents privilégiés, dotés de valeurs plus respectables, s’adonnaient également, que d’être socialement médiocres, et plus vulgairement des ratés.

A l’origine, ils avaient émigré vers le Webworld avec le secret espoir de faire fortune sur une idée-géniale, celle de créer un site exceptionnellement innovant. Mais, le temps de trouver les fonds nécessaires et d’empaqueter le baluchon, l’idée avait déjà été pillée par un de ces nombreux malandrins tapis dans les sous-bois du Webworld, et dont la seule activité consistait à détrousser les novices. Alors, ils avaient eu la pensée lumineuse, comme hélas! beaucoup d’illuminés, de créer leur propre site, songeant que la terre entière ne verrait qu’eux dès lors qu’ils auraient une vitrine dans le Webworld. Ils étaient nombreux ainsi, naïfs conquérants de la dernière heure, à perdre de nouveau leurs illusions dans les méandres de la Net Économie. Puis à sombrer dans le vice.

De fait, leur rejeton, classé dans la catégorie des mauvaises fréquentations, était banni par les parents privilégiés, au motif qu’il sentait mauvais, les enfants de pauvres n’ayant évidemment aucune hygiène

Jon.W, ignorant l’hygiène, en profita pour demande à Ed.Net ce que pouvait bien signifier sentir mauvais.

- Eh bien, dit celui-ci un peu surpris, c’est avoir une mauvaise odeur !

- Une odeur ?

- Oui, une odeur ! Tu ne sais pas ce que c’est ?

- Non !

- Tu es vraiment spécial toi ! Dit Ed.Net qui était parfois excédé par l’innocence démesurée de son compagnon. Tout le monde sait ce que c’est une odeur ! Tu ne connais pas l’expression l’argent n’a pas d’odeur ? Eh bien c’est ça une odeur, l’inverse de l’argent.

Comme il ne savait pas non plus ce qu’était l’argent, il eut bien du mal à imaginer ce que pouvait être l’inverse de l’argent et à fortiori une mauvaise odeur. Cependant il trouva incohérent de taxer Huk.Net de malodorant puisque les odeurs n’existaient pas dans le Webworld.

Si les parents privilégiés rejetaient Huk.Net, il n’en fut pas de même pour leurs enfants. A moins d’avoir été longuement initiés à ce genre de pratique, les enfants ignorent l’instinct d’exclusion et négligent l’ostracisme de rigueur dans certaines communautés. Leur âme généreuse les pousse plutôt au partage, surtout si leur altruisme naturelle peut avoir un substantiel intéressement audit partage. Huk.Net ne possédait pas des jouets aussi sophistiqués que ses camarades. En revanche, né dans l’épidémie d’Emesdos, il savait bidouiller mieux que quiconque les vieux systèmes, sans avoir besoin de passer par d’indispensables fenêtres. Et il fallait le voir épater ses camarades quand, dans la cour de l’école, il ouvrait son sac de Pacman dressés pour capturer infailliblement leur proie.

Issu d’un milieu défavorisé, Huk.Net gagna en combativité ce qui lui manquait en potentiel. Malgré l’environnement terne de son foyer, il se révéla être un élève brillant. En compagnie de Jon.W et Ed.Net, il accéda au troisième niveau, ouvert sur cinq années.

Le guide avait grandi. Ce n’était plus un petit bonhomme au vocabulaire hésitant, mais un garçonnet décontracté qui invitait les élèves dans sa chambre. Il était possible d’y découvrir une multitude d’activités. Pour étudier la géographie, on chevauchait un globe terrestre, qui emmenait vers les contrées les plus folles de l’imagination, survolant des montagnes, des vallées, des fleuves, des pays, des villes aux sonorités enchanteresses. Pour l’histoire, on grimpait dans une machine à remonter le temps qui propulsait sur les lieux mêmes de l’époque sélectionnée, avec la faculté de tester grandeur nature le quotidien des autochtones. A travers la lunette astronomique, c’était le ciel qui invitait à des voyages fabuleux.

Comme l’exigeait le programme, les enfants reçurent également des notions de droit et de médecine. En effet, on estimait dans le Webworld que les élèves devaient être initiés précocement à ces deux piliers de la survie en société, pour ne point être tributaires des aléas de la vie.

Les notions de droits étaient inculquées à chaque individu, d’une part pour qu’il pût connaître l’exacte gravité de l’acte délictuel ou criminel qu’il commettait et les risques qu’il encourrait, d’autre part pour que, face à la justice, il fût à même d’assister son avocat lors d’un procès, plutôt que de subir passivement ses directives. Tout individu condamné devait être éclairé.

Durant les cours de droit, les élèves étaient mis en situation réelle. Ils se déplaçaient dans un grand labyrinthe fait de cases primitives, parsemé de pièges consuméristes. Il fallait éviter l’arrestation. Et quand elle se produisait, d’abord, ils étaient confrontés aux service de police qui expliquaient leur rôle, essentiellement préventif. Mais le récidiviste finissait par subir leurs foudres répressives. Alors, il se retrouvait assis sur un plateau au bords incurvés, à la merci d’un fléau qui devait osciller dans le bon sens, lui éviter les affres du milieu carcéral. Convaincu de crime, son destin était du ressort médical. Le plateau était projeté dans une case vide, celle qui manquait généralement aux déficients mentaux. Coupable de délit, il pouvait s’amender en revenant à la case départ et recommencer le jeu en évitant de tomber dans les pièges détectés précédemment. Là, en cas de rechute, le plateau était éjecté vers une case noire, qui était un lieu d’isolement et de méditation, où l’individu devait s’abîmer dans des réflexions intérieures pour trouver les réponses aux déséquilibres psychologiques ou matériels qui l’avaient conduit à l’acte délictuel.

L’élève apprenait de la sorte les tables de la loi. Huk.Net comprit le sens de l’expression mauvaise graine qui lui était si souvent attribuée. Jon.W, quant à lui graine de génie, n’eut aucun mal à assimiler le contenu des liasses codifiées, qui ornait la case finale du labyrinthe et à laquelle peu d’élèves accédèrent. Enfin, Ed.Net qui avait pourtant suivi Jon.W à la trace, fut heureux de laisser passer plusieurs tours, car le jeu l’ennuyait terriblement.

Les rudiments de la médecine étaient inculqués selon la même méthode. On distribuait les cartes, puis on faisait deux tas : le tas préventif et le tas curatif. Le tas préventif comportait les cartes indiquant que la plupart des maladies étaient engendrées par le mal-être, touchaient essentiellement ceux :

qui se faisaient de la bile,

en avaient plein le dos,

ou même avaient les boules.

Chaque pathologie avait son remède. Dans le dernier cas, notamment, on préconisait d’attendre que les boules dégonflassent. A des symptômes généralement identiques, répondaient des soins globalement similaires : aucune expérience médicale ne pouvait se révéler positive sans une amélioration de la qualité de l’environnement. De fait, il fallait en priorité extraire l’individu du contexte néfaste qui suscitait en lui des réactions physiques négatives. Lorsque le corps souffrait, l’antidote de base était le repos. Pour améliorer le bien-être individuel et collectif de la population, les dépenses de santé étaient transférées vers les activités de loisirs, offertes à tout un chacun dans le Webworld.

Une des cartes préventives avait une importance majeure : elle expliquait ce qu’était l’éradication du cancer des excès, obtenue par l’encouragement à des occupations de détente.

L’enseignement de la médecine intéressa beaucoup Ed.Net car il fut dispensé au pas de charge et, de surcroît, il disposait de quelques atouts.

Pour illustrer le bien-être par les loisirs, plus que jamais les élèves eurent accès aux activités ludiques auxquelles les invitait leur petit guide. Ed.Net fut particulièrement fasciné par cette boule qu’il fallait envoyer dans une forêt d’obstacles et qui devait éviter de retomber entre deux tiges mues tour à tour. Tandis que le compteur s’affolait, de partout jaillissaient des illuminations, au milieu des claquements qui annonçaient le gain d’une partie. Le flipper était devenu l’instrument favori du stresseur. Ed.Net remua tant le jeu qu’il finit lui-même secoué et dut affronter la partie curative de l’enseignement.

Il lui fallut établir un auto-diagnostic à partir de l’expérience magistrale qu’il subissait et trouver un remède adapté à sa propre personnalité. Car les soins étaient avant tout personnalisés. Il disposait certes d’un atout, l’increvable, qui lui permettait de recourir à un spécialiste. Mais ayant dépassé le quota, cet atout était inutile et il dut trouver une solution par lui-même. Faute de résoudre l’énigme, le problème s’envenima et il se retrouva à l’hôpital, sans aucun atout en main, tributaire, à son corps défendant, d’un diagnostic erroné. Il allait d’ailleurs subir une lobotomie quand Jon.W lui sauva la mise en lui balançant l’ambulance qui lui permit de sortir du pétrin, aussi livide qu’un pain mal cuit. Ed.Net garda de cet enseignement le mauvais souvenir d’une carrière qu’il n’embrasserait jamais.

Durant les cours de médecine, Huk.Net avait souvent eu des absences, que l’on qualifiait pudiquement d’injustifiées. Jusqu’au jour où les redoutables coupures le tailladèrent définitivement. Et on ne le revit plus à l’école. Ni même ailleurs. La masure familiale avait disparu des circuits.

Comme c’était chose courante dans le Webworld, personne ne s’en étonna. Si les enfants regrettèrent dans leur for intérieur leur Huk local, les parents privilégiés, quant à eux, se réjouirent de l’éviction de ce voisinage encombrant.

 

 

Bien que les possibilités de construire étaient illimitées, il avait fallu établir des règles plus strictes pour éviter les problèmes de voisinage et les problèmes d’infrastructures notamment en matière de communications. Chaque habitant qui venait peupler la Cité devrait s'inscrire au bureau d’enregistrement où on lui remettait sa carte d’abonnement et un code personnel. Ainsi paré, il avait accès à tous les services du Webworld, y compris la faculté de donner son opinion sur la place publique, dans des endroits singuliers que l’on appelait des forums. Mais dans ces forums, malheureusement, chacun se contentait de donner un avis, son propre avis, sur un sujet qui lui tenait à cœur. L’interlocuteur qui émettait son point de vue était rarement contrarié, voire simplement écouté. Chacun semblait débattre seul, et cette illusion de débat collectif, détourna plus d’un participant, menacé par ailleurs de déconnectite car les forums faisaient partie des utilisations à risque du Webworld. Certains pallièrent aux menaces de déconnectite en quittant momentanément le forum. Ils trouvaient éventuellement un message à leur retour, mais cela n’avait rien des transes que pouvait susciter le débat direct.

Pour combler cette lacune, on proposa des regroupements plus intimes, dans des salons. Le débat avait lieu en direct. Ce fut une véritable cacophonie car tous les invités présents caquetaient en même temps, au point que l’on ne savait plus qui répondait à qui, si toutefois il y avait des réponses. Les contacts les plus insolites commençaient par :

bonjour !

Ils se poursuivaient par :

tu vas bien ?

A quoi la réponse venait sans tarder sous la forme de :

oui ! et toi ?

Ces échanges constructifs n’auraient rien eu de contestables s’ils n’avaient été répétés dix ou vingt fois par tous les invités présents, donnant l’impression que les salons étaient réservés à des échanges de politesse.

Cependant quelquefois les échanges pouvaient aller plus loin et il n'était pas rare de lire :

Bomale36 : - Tu as une photo de toi?

Froufrounette104 : - Oui !

Bomale36 : - Tu pourrais me l'envoyer ?

Froufrounette104 : - Oui !

Bomale36 : - Tu l'envoies ?

Froufrounette104 : - C'est fait !

Bomale36 s'est déconnecté
Cette pertinence dans le dialogue eut tôt fait de décourager les quelques visiteurs qui s’y essayèrent et la plupart des salons devinrent aussi peu fréquentés que les forums.

Pourtant quel novice n’avait point palpité à l’idée d’avoir à portée de doigts Le Monde.... avant de s’apercevoir que le tour en était bien vite fait.

Le Monde était fort capricieux : soit il avait des conversations très étriquées, guère moins grasses que les échanges de salons, soit il croulait sous des effusions magnanimes qu’il oubliait le lendemain, soit il faisait carrément la gueule, dans une absolue virginité communicative. Le Monde avait ses humeurs. Or, la communication était le souci majeur des habitants du Webworld. On eût dit que l’univers était peuplé d’âmes en déshérence, de solitaires embarqués sur des bateaux ivres, cherchant désespérément un port d’attache.

Les rares contacts profonds qui pouvaient s’établir étaient souvent altérés par des réflexes de méfiance dus à l’anonymat qui prévalait dans le Webworld. On essayait parfois de contourner l’obstacle en jetant d’emblée en pâture, au complice fraîchement conquis, trois lettres qui sonnaient comme un glas : 

asp

Si l’interlocuteur n’avait pas pris la fuite, il lui restait à affronter le doute, la suspicion quant aux intentions honnêtes de l’individu qui l’avait agressé en ces termes.

La rumeur murmure qu’il y eut des connivences, des affinités entre certains échangistes du dialogue, des rapprochements, des unions. Mais cette rumeur vaut ce que valent les rumeurs.....

Pourtant si le dialogue entre individus laissait à désirer, les idées divulguées, elles, étaient prometteuses, surtout dans le domaine de l’organisation collective. Ce furent les habitants de la Cité qui édictèrent les lois du Webworld. Ils soumettaient des propositions à la majorité de la population, puis un référendum était organisé et, en fonction des résultats, quasi-instantanés, la proposition était appliquée ou non. Ainsi, comme tous les habitants de la Cité, Jon.W avait sa boîte aux lettres remplies de propositions sur lesquelles il pouvait émettre un avis.... lorsqu’elles concernaient les électeurs de son âge.

La représentativité des citoyens par les élus n’était plus fondamentale, du fait de la maturité du peuple gouverné. Les représentants étaient surtout chargés d’appliquer les propositions des habitants.

Tout individu qui souhaitait se présenter au suffrage des électeurs devait suivre au préalable une formation lui permettant d’être qualifié dans ses fonctions. Pour exercer pleinement ses pouvoirs, l’élu devait avoir obtenu un quota de cinquante pour cent des suffrages, de la part des citoyens en âge de voter. Si ce taux n’était pas atteint, si l’élu avait manqué de convictions, le pouvoir demeurait sous la stricte vigilance des citoyens par le biais exclusif du référendum.

Un Bureau de Contrôle des Actes Politiques, indépendant du pouvoir des élus, veillait au respect des règlements. Il recueillait les plaintes en provenance de n’importe quel électeur et était chargé de diligenter les enquêtes pour, le cas échéant, saisir la justice.

 

Dans le même temps où le Webworld commença à se structurer politiquement et socialement, le soleil se mit à briller dans le ciel sans relief, qui avait été blanc au départ, et qui était bleu à présent. Maintenant, on faisait même tomber la pluie, pour le plaisir de ne point avoir à arroser les jardins. Il y eu aussi de la neige dans les endroits au relief un peu plus tourmenté, plus en à-pic, où les habitants aimaient rivaliser de frayeurs.

Mais, plus impressionnant au niveau climatique, fut l’apparition de ces tempêtes de Hackers qui eurent autant d’effets que le terrible Cheval de Troie. Alors que le soleil commençait juste à briller sur le paysage gris du Webworld, des bourrasques incontrôlables venaient brutalement ravager la Cité, détruisant toutes les communications. Et soudain, c’était la panique. Car si les habitants pouvaient à la limite supporter les terribles dévastations du Cheval de Troie, qu’on les privât de leur jouet fétiche, en l’occurrence de l’outil béni qui les reliait à Le Monde, les jetait dans un désarroi sincère. Les terribles Hackers étaient des pirates qui venaient des contrées lointaines. Arborant un pavillon de complaisance qui leur permettait de n’être jamais démasqués, ils arrivaient par hordes pour semer la terreur au milieu des populations agraires. Alors, ils torpillaient sauvagement les centraux de communications avec des messages qui paralysaient les circuits, figeaient les sites, anéantissaient les plus imposantes bâtisses. Puis ils repartaient, laissant derrière eux une terre brûlée où l’herbe ne repoussait plus avant de longues fractions de secondes.

Les tempêtes de Hackers effrayaient Jon.W car dans ses moments-là, il se retrouvait seul, dans un univers statique, où il était l’unique élément animé. Il évoluait au milieu de mannequins inertes, pétrifiés dans la position prise juste avant le cataclysme. Mais surtout, dans ces instants terribles, personne ne paraissait entendre ses appels : ni ses parents privilégiés dont il commençait à ressentir le besoin, ni surtout Ed.Net qui semblait avoir disparu. Et tandis qu’il évoluait dans une Cité fantôme, en quête d’un soupçon de vie, des lettres, des mots, des expressions filaient à vive allure dans tous les sens, lui rasant parfois les oreilles. Dans ces moments-là, il songeait à cette phrase, jetée un jour dans les océans du Webworld par un navigateur épris de philosophie :

Plus que jamais il était à même de comprendre le sens entier de ces mots barbares, tant il redoutait la déliquescence brutale de l’univers de communication dans lequel il baignait depuis sa plus tendre enfance.

Peu à peu, il prit l’habitude des tempêtes de Hackers qu’il savait heureusement fugaces. Alors, pour tuer le temps, les longues fractions de secondes où il se retrouvait seul au monde, il se promenait dans le décor bariolé du Webworld, s’arrêtait devant les devantures inconnues, repérait les loisirs inédits auxquels ils s’essayait une fois la vie revenue.

  Une nouvelle distraction avait d’ailleurs fait son apparition dans le Webworld. : le cinéma.

 

 (Fin chapitre 2)

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