Une araignée dans la Toile.
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Département dautomatisation du laboratoire de recherche Aldy. Conférence de presse. Les journalistes Philippe Degat et Héléna Ramos chuchotent en aparté, au milieu d'un auditoire recueilli :
- Joli boyau n'est-ce pas ? Un jour jai visité une grotte en compagnie dun guide qui insistait lourdement sur les phallus erectus paléontologiques dessinés sur les parois par les ancêtres des Gaulois. Et, je ne sais pas pourquoi, ça me rappelait étrangement les graffitis quil y avait dans les chiottes de lécole où jai connu mes premiers émois de jeunesse.- Merci Degat, de méclairer enfin sur la provenance de lexceptionnelle vulgarité qui te caractérise! Mais je ne vois pas le rapprochement !
- Tu devrais visiter plus souvent les urinoirs, cest plein de fantasmes propres à satisfaire tes frustrations cognitives. Et surtout, si ça peut nous éviter ce genre dexposé sur les corps spongieux et caverneux !
- Tu es mal à laise ?
- Mais te rends-tu compte au moins que ça conforte notre belle image de marque dans lesprit de nos amis étrangers : à savoir que la France est le pays de la baguette et de la braguette ? Honnêtement on aurait pu ce passer de ça non ?
- Non !
- Parce que tu seras plus avancée de savoir quil la plus longue que monsieur Tout-le-monde ?
- ça peut être utile !
- Utile ?
Il se tourne vers elle et écarte des yeux bien ronds.
- Franchement, ne me dis pas que tu as envie de tenvoyer le robot ?- Excellente suggestion !
- Tu veux rire ?
- Non ! Pourquoi les poupées gonflables seraient-elles lapanage de la gent mâle !
- Belle conception du métier mademoiselle Ramos !
- Justement, je fais mon métier de journaliste. Il faut bien intéresser les femmes aux vertus de linformatique, non ?
- Cest vrai ! Les femmes ont toujours eu du mal à senflammer pour les octets et les bits. Et dieu sait pourtant si elles ont du doigté dans ce domaine !
Sur lestrade, lorateur sest tu. Philippe Degat songe que sa discussion avec Héléna Ramos est à lorigine de ce brusque silence. Le siège grince. Des visages réprobateurs se tournent vers eux.
- Cest au niveau du gland que se trouve le méat urinaire, ou orifice externe de lurètre, par lequel jailliront lurine et le sperme. Le sperme produit par BOD27 est issu bien sûr des banques de spermes car BOD27 na malheureusement pas la possibilité den produire lui-même. Du moins pour linstant. Évidemment, nous lavons doté de zones érogènes artificielles tout autour du pénis, à linstar des humains. Petite précision mesdames, BOD27 peut faire lamour indéfiniment. Ou à la convenance de sa partenaire si celle-ci est rapidement satisfaite.- Passionnant ! murmure Héléna Ramos.
- BOD27 aura les mêmes besoins en sommeil quun individu ordinaire, sauf sil ressent des impératifs dun autre ordre chez la personne dont il est le compagnon.
- Sil ressent ? demande Huck Gen. Vous insinuez que ce robot sera capable de ressentir, davoir des émotions ?
- Oui ! intervient Eddy Staff grimpant à son tour sur lestrade. BOD27 répond à des commandes vocales. Mais notre objectif est quil puisse exprimer des émotions.
- Vous voulez dire manifester des émotions physiquement ? Par exemple en riant, en grimaçant...
- Pas seulement monsieur Degat ! BOD27 pourra également être troublé, bouleversé, excité. Sil naura jamais de véritables sensations physiques, il pourra par contre éprouver de véritables émotions. Le projet est en cours.
- Cest un projet au stade débauche. Une utopie en somme.
- Absolument pas monsieur Degat ! Nous allons prochainement implanter les fonctions émotionnelles.
- Implanter ? interroge une journaliste nipponne. A partir de quoi ?
- Excusez-moi de ne pouvoir vous fournir plus dinformations à ce sujet. Cet élément est pour linstant tenu secret ! Mais je peux vous garantir que dans les semaines à venir, voire dans les jours à venir, BOD27 sera fonctionnel, totalement fonctionnel.
Eddy Staff a quitté le groupe qui se masse autour de la machine à l'origine du trouble. Il gagne la pièce expérimentale voisine où se trouve son collègue Cairne.
- Eddy ! crie ce dernier en saffairant autour de lui, tout excité. Il la fait ! Il faut que tu vois ça !Eddy Staff claque la porte derrière lui.
- Non, pas maintenant !- Mais cest important, il faut que tu viennes ! insiste Cairne lagrippant par le bras.
- Jai besoin dêtre tranquille cinq minutes ! Laisse-moi !
Il écarte sa main dun geste brusque.
- Quest-ce qui se passe Eddy ? demande Cairne en sefforçant de retrouver le calme. Tu tes pourtant bien défendu ! Jai écouté ta performance et....- Foutaise ! Bonimenteur de foire oui ! Cest bien la dernière fois que je fais ce genre de prestation. Crois-moi, jai de plus en plus envie de rendre le tablier.
- Arrête Eddy ! Tu vas pas abandonner maintenant ! Surtout pas maintenant ! Il faut que tu vois...
- Tu le sais bien : jai toujours pensé quil était prématuré de présenter ce projet à la presse, hurle Staff en tournant en rond. On est sûr de rien. Ni de ce quon fait, ni des résultats.
- Mais cétait nécessaire den parler à la presse ! On a besoin de crédits pour continuer le projet ! Et puis, laisse de côté ces conneries. Il y des choses plus importantes !
Il le tire de nouveau par la manche.
- Viens... Tu vas être ébahi !- Écoute vieux, je nai vraiment pas envie dêtre ébahi....
Cairne le secoue brutalement. Il le fixe avec des yeux de fou.
- Mais bon dieu, tu ne comprends pas, cest vital ! Il faut que tu saches, tu entends? Il le faut !Les deux hommes saffrontent du regard. Au bout dun moment Staff baisse les yeux et soupire.
Cairne lentraîne par le bras jusquà un fauteuil et le pousse à sasseoir devant un ordinateur.
- Regarde bien Eddy ! Quest ce que tu vois ?Eddy Staff se penche en avant pour mieux distinguer lécran.
- Un point rouge sur un écran noir !- Mais encore ?
- Un point rouge qui clignote.... Cest ça que tu voulais me montrer ?
Il sapprête à quitter le siège mais Cairne le retient de force.
- Ce point rouge sur un écran noir, cest un cur, un petit cur qui bat ! Et ce petit cur, cest le cerveau quil manque à BOD27.Eddy Staff lève les yeux vers son collègue, gagné à la fois par létonnement et la crainte.
- Hein quil est mignon ! sexclame Cairne dune voix fébrile. Il la fait ! Il la réalisé ! ajoute t-il serrant les poings.- De quoi veux-tu parler ?
- Ce point rouge qui bat comme un petit cur est la plus prodigieuse invention du professeur Aldy.
Il sessuie le front dun geste machinal.
- Attends, je vais essayer de texpliquer ! dit-il piétinant le sol.- Je técoute !
- Il y a près de trente ans bientôt, Aldy a introduit dans la Toile une créature qui navait pas plus de fonctions quun tamagushi. Il a conçu un être virtuel, programmé pour régénérer automatiquement ses composants, tout seul, sans aucune intervention extérieure. Tu te demandes bien comment il a pu réaliser cette prouesse, hein ?
Cairne explique que le professeur Aldy sest appuyé sur une vieille expérience qui avait consisté à greffer un tissu vivant sur une puce informatique. Le résultat de cette expérience avait été étonnant : la matière vivante sétait développée, avait fusionné avec la puce, au point de susciter une interactivité entre les deux éléments. Voyant quil était possible à la puce dagir sur lhomme de la même manière que lhomme pouvait agir sur la puce, le professeur Aldy avait fabriqué une créature hybride, mi-humaine mi-électronique, et lavait introduite dans la Toile. La créature avait évolué en harmonie avec linternet. Bien vite, elle avait pris forme humaine et sétait développée dans la Toile, au milieu davatars, à cette différence près que, contrairement aux avatars, elle navait aucune contrepartie dans la réalité.
- Tu me suis Eddy ?Eddy Staff, muet, fixe le point rouge sur lécran noir. Le battement est aussi régulier que celui dun cur.
Il monte le son, distraitement.
- Et alors, poursuit Cairne, notre tamagushi a grandi. Dans un décor factice, celui des images de synthèse. Il a trouvé autour de lui tout ce qui existait dans la réalité: les maisons, les immeubles, les écoles, les boutiques, les divertissements.... Avec internet, il avait matière a abreuver sa curiosité. Doté dune mémoire prodigieuse, il a pu acquérir la connaissance universelle. Tu imagines Eddy, une calculatrice doublée dintelligence ! Le Professeur Aldy a précautionneusement dissimulé son existence. Cétait son jardin secret et son délire le plus génial. Il veillait à son protégé, le regardait évoluer et ne voulait surtout pas ébruiter le phénomène. Aldy la caché à tous, à lexception de sa collaboratrice, qui heureusement avait pris des notes. Jai pu les décrypter. Et jai découvert comment la créature à subitement disparu de la Toile, victime dune défaillance système. Mais elle était programmée pour survivre. Et elle a survécu. Pendant dix ans, on na eu aucune nouvelle. Que lui est-il arrivée ? Dans quel coin ignoré de linternet a t-elle subsisté, cest un mystère....Cairne se tait. Il observe Staff, les yeux toujours rivés sur le point rouge qui clignote à un rythme régulier.
- Aldy a réussi un exploit formidable, reprend Cairne. Il a greffé la matière vivante sur la puce. Lhybride ressent et exprime des émotions. Tu mentends Eddy ? Il ressent et exprime des émotions !- Comment le sais-tu ?
- Cest écrit noir sur blanc dans les notes de sa collaboratrice. Tiens ! Le dossier complet est là ! sécrie t-il tapotant de lindex sur les feuillets empilés près de lordinateur. Tout est consigné ici. La créature a non seulement des facultés démotion et de perception, mais de surcroît, ces facultés sont décuplées. Si tu préfères, le mutant serait doté dun fabuleux sixième sens qui lui permettrait de deviner les aspirations de ses interlocuteurs et dy répondre à la perfection.
- Tu en es sûr ?
Cairne, agacé par le flegme dubitatif de Staff, se penche vers lui et articule dun ton irrité :
- Oui, jen suis sûr ! Je te laisse le loisir de compulser le dossier. Mais ce nest pas tout !De nouveau, Eddy Staff croise son regard.
- Il est apparu sur mon écran hier. Posté par courrier électronique, en pièce jointe.Et quand jai ouvert le fichier, jai vu ça : ce point rouge sur fond noir. Maintenant, prends la souris et clique dessus !
Eddy Staff, songeur, pose la main sur la souris. Il tarde à appuyer.
- Allez ! Vas-y, je ten prie ! insiste Cairne.Staff sexécute dune main peu sûre.
- Voilà, cest parfait ! susurre Cairne penché sur lui. Maintenant, je te laisse le bonheur de découvrir....Et tandis quune fenêtre souvre sur lécran, dune voix énigmatique, il ajoute :
- ... Jon.W.
A lorigine, il y eut un Hameau. Un Hameau constitué de trois habitations rudimentaires, taillées en cube et plantées sur un terrain sans relief ni végétation, dans un décor aux tons criards, presque fluorescents. Ce fut là que naquit :
Jon.W Jon.W navait rien dun bébé magnifique comme lexigeait la tradition. Il avait les traits grossiers et hésitants dun chérubin crayonné par un géniteur qui en eût été aux balbutiements de ses prodiges. La bouche sétirait avec peine, et toujours dans le sens horizontal. Quant aux yeux, ils souvraient rarement ensemble.
Jon.W : Premier cri
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Laccouchement avait été difficile. On manquait de spécialistes à lépoque.
Pendant longtemps, il ne porta point de vêtements. On avait tout simplement omis ce détail. Mais un jour lerreur fut rectifiée, sans doute pour dissimuler une indécente parcelle de son anatomie qui prêtait à réflexions, dans les multiples sens du terme.
Jon.W était nourri à heures fixes. De même il faisait ses besoins à heures fixes, très proprement dailleurs car ses déjections avaient la vertu dêtre invisibles et inodores. Aussi, il dormait à heures fixes. Rien naurait pu le distinguer dun animal, un chien par exemple, sil ne pleurait, ne riait, ne gazouillait -en silence toutefois- ou ne réclamait des moments dattention, également avec une extrême ponctualité.
Pourtant Jon.W se développa comme un bébé doit se développer et devint même un bébé magnifique. Les traits saffinèrent, une petite touffe de cheveux lui blondit le crâne, les yeux souvrirent de façon coordonnée et la bouche osa esquisser dautres mimiques quun immuable sourire.
Un jour, alors quil commençait à peine à marcher, Jon.W vit deux êtres gigantesques lempoigner, de chaque côté de son petit corps frêle, et le soulever un peu rudement. Ils se présentèrent comme étant ses parents privilégiés, désormais en charge de son éducation. Ils lui expliquèrent quils conserveraient indéfiniment leurs prérogatives de parents privilégiés, à moins quil ne manifestât le désir den changer. A quoi il ne répondit rien. Dabord parce quil ne comprit rien et ensuite parce que, comme tous les enfants en bas âge, il navait pas la parole.
Jon.W eut une éducation sommaire. Il faut dire quen ces temps reculés, le Webworld était un territoire très primitif. Ce qui allait devenir plus tard des autoroutes, nétait encore que des chemins vicinaux, piégés dornières, où les rares visiteurs ne séternisaient pas. Bien que des vitrines faisaient leur apparition, le choix des produits était très restrictif. Frein à lexpansion, la monnaie posait problème et, faute dune unité conventionnelle propre au Webworld, on nosait commercer sans retenue.
Cependant, la première boutique qui sinstalla connut un franc succès car le Hameau sétait étoffé en peu de temps. On avait construit des habitations de plus en plus sophistiquées, avec des jardins peuplés de sculptures végétales et parfois même de vastes piscines. Le Hameau était devenu un Village. On commençait à sorganiser. Les quelques habitants qui peuplaient le Webworld avaient chacun une occupation définie, propre au bon fonctionnement du Village, condition sine qua non pour devenir membre de la communauté. Afin de concilier les différentes activités, la population se réunit pour désigner un chef, parmi ceux qui se proposèrent.
Jon.W sémerveilla de cette soudaine animation. Au début, il déplora la seule présence dêtres gigantesques quil soupçonna être dautres parents privilégiés. Ils sadressaient rarement à lui. Dailleurs, il ne comprenait pas leur langage. Mais il remarqua néanmoins que leur arrivée soudaine produisit une petite révolution dans lunivers feutré et muet du Webworld. En effet, jusque-là, il fallait deviner que *grin*, *lol* ou plus trivialement *rire*, glissés au cur dune conversation animée, était la manifestation scripturale de la joie. De même il fallait deviner que lutilisation intempestive de MAJUSCULES exprimait la COLERE ou, du moins, une élévation de la voix. Les interlocuteurs étant dépourvus de parole, ils conversaient par le biais de lécriture. Ceci pénalisait considérablement les néophytes qui, à linstar de Jon.W, nétaient ni lecteurs, ni écrivains, ni polyglottes.
Larrivée des pionniers suscita un véritable bouleversement. Ainsi, même si le nouveau procédé de communication demeurait aléatoire -en raison dun manque de synchronisation entre le mouvement des lèvres et la parole qui devait laccompagner- il permit à Jon.W de visualiser les humeurs, puis de sadonner à lactivité favorite de tout chérubin normalement constitué : le mimétisme.
Fort heureusement lensemble des parents privilégiés présents dans le Webworld, eut la vivacité desprit de remarquer un beau jour sa présence et, surtout, de songer à enrichir la communauté dêtres proportionnés à sa taille et à son entendement. Il put ainsi retrouver dautres enfants dans la rue, des bambins magnifiques, à son image, presque parfaits dans leur conception, mais malgré tout si identiques les uns aux autres.
A cette époque là, il nexistait guère de jeux en général et encore moins pour les petits. Il sétait essayé un jour au solitaire mais, dun naturel sociable, il navait trouvé aucun intérêt à ce jeu. Quant au casse-briques, nayant nullement la fibre destructrice, il sen lassa très vite. En compagnie de ses jeunes camarades, aussi balbutiants que lui, il préférait sinstaller sur le terrain sans relief et admirer larchitecture toujours innovante des édifices en construction. Jon.W était particulièrement fasciné par la rapidité avec laquelle les bâtiments poussaient. Il fallait presque courir dun endroit à lautre pour tout découvrir.
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Jon.W eut la chance de connaître la première école du Village. Lécole était étagée sur cinq niveaux, car on avait défini de la sorte les besoins scolaires de chaque individu. A lâge de deux ans, il fut admis au premier étage, où il allait rester durant trois années. Avant tout, on lui donna la parole, avec laquelle il apprit à parler distinctement dabord, puis à maîtriser la lecture, lécriture, le calcul. Mais lobjectif essentiel du niveau un était de permettre aux élèves de développer leur imagination.
Jon.W adorait lécole. Lenseignement se déroulait de manière très ludique et comme il manquait de jeux dans son quotodien, il appréciait particulièrement cet apprentissage. Les élèves avaient un guide, un petit bonhomme qui les emmenait dans une parodie de ferme où des caricatures danimaux poussaient des cris cocasses destinés à détendre latmosphère.
Là, il apprenait à reconnaître des sons, à retrouver des lettres, à aligner des mots. Et chaque fois quil réussissait un exercice, le petit bonhomme le couvrait de compliments, lappelait :
le meilleur, le champion, ou la graine de génie. Celui-ci avait un formidable don dubiquité, car où Jon.W se rendait, il était déjà présent et lattendait, les mains dans les poches, lil amusé et la parole désynchronisée, prêt à lassommer de louanges.
Heureusement, il y avait cet engin aux formes exagérément arrondies, appelée voiture. Elle le conduisait, selon ses désirs, vers dautres piliers du savoir où le petit bonhomme demeurait omniprésent. Si la voiture fonctionnait assez bien, lenvironnement décoratif, qui se déplaçait au rythme de lengin, laissait à désirer tant il était haché, morcelé, saccadé.
Mais Jon.W était enchanté par la féerie de lunivers que ses yeux denfant conquéraient . Ce qui le fascinait le plus, cétait le jardin, si différent du terrain sans relief où poussaient les maisons du Webworld.
Dans le jardin, il était possible de semer des graines, darroser, et de voir grandir des plantes qui donnaient ensuite des fruits ou des légumes ou des fleurs. Tout cela en un temps record, car en quelques secondes, il pouvait ramener chez lui un fruit ou un légume qui avait grossi et mûri dans les secondes précédentes. Aussi, il sut enfin doù provenaient les produits quil trouvait sur les étals de la boutique du Village, dont lorigine avait toujours été une énigme.
Jon.W emmagasinait les connaissances avec une faculté remarquable et de rares prédispositions. Sa curiosité naturelle en faisait un élève dexception. Il était certes avantagé par une concurrence plutôt défaillante : en ces temps obscurs, labsentéisme sévissait tel un véritable fléau. Certains élèves démarraient leur scolarité sur les chapeaux de roues, parvenant même à distancer la graine de génie. Et tout à coup ils disparaissaient momentanément du circuit et parfois, même, ne revenaient plus, terrassés sans doute par ce qui devaient être des maladies infantiles, telles la périphérole, la connecticelle, les clavillons, sans compter les nombreuses paramétrites qui perturbaient le bon fonctionnement du système.
A un moment donné, dailleurs, les chercheurs furent mobilisés pour enrayer lépidémie dEmesdos qui fit des ravages considérables, même parmi la population extra-scolaire. Il fallut impérativement trouver un vaccin. Ce fut le talentueux Gats.Org qui obtint le prestigieux label du découvreur émérite, après avoir testé sa trouvaille, avec succès, sur un cobaye défenestré.
Pour lheure, linstitution où étudiait Jon.W devait sans arrêt transiger avec des composants défaillants.
Il retrouvait ses parents privilégiés à la sortie de lécole, lieu de prédilection où les parents aiment à comparer les mérites de leur progéniture et à la protéger suspicieusement des mauvaises fréquentations, en loccurrence les enfants précoces dans les grossièretés. Quand ils le voyaient arriver, ils se mettaient à lui tapoter la tête en le félicitant fièrement pour ses efforts. Ils semblaient apparemment ravis davoir un chérubin de son acabit.
Ce fut la première fois que Jon.W entendit chuchoter, à son propos, quil était spécial.
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Monopolisant les circuits du savoir, il ne lui fallut quune seule année pour maîtriser le niveau un dans sa globalité. Les deux années qui suivirent, on sollicita davantage sa créativité. Il eut un nouveau guide, chargé de titiller son inspiration.
Pour lexercice dexpression libre, il entrait dans un atelier, était placé devant un grand tableau vierge et devait barbouiller, à laide doutils sophistiqués, ce que linspiration lui dictait. En général, linspiration lui suggérait des oeuvres inharmonieuses dont il était le premier à interroger la pertinence. Bien quelles navaient rien dingénieux, sinon une vague ressemblance avec les compositions dignes d'un subventionnement, ses oeuvres dart furent affichées dans une galerie.
Il eut un apprentissage similaire en matière de sculpture. Mais cette fois les oeuvres quil conçut obtinrent un franc succès, notamment auprès de sa mère privilégiée, à qui il aimait tant les offrir. On lui avait enseigné que le contenu inépuisable des sacs de graines, posés dans le jardin, pouvait servir à sculpter dénormes curs en pois chiches ou en graines de maïs, que les mères adoraient se voir offrir lors de la fête qui leur était consacrée. En effet, le jour où il ramena son premier cur en pois chiches à la maison, sa mère lui lança un regard inhabituel, puis dun ton inhabituel, elle lappela :
Mon chéri ! avant de le serrer dune manière vraiment inhabituelle dans ses bras. Il ressentit alors tous les critères de ce qui devait être une sensation agréable, selon les termes appris dans lexercice où son jeune guide sétait éraillé la voix à lui répéter :
Non ce nest pas ça ! Non, ce nest pas ça ! Non, ce nest pas ça ! Souhaitant renouveler lexpérience, il sculpta aussitôt un nouveau cur, puis un troisième, puis un quatrième, jusquà ce quil entendît :
- Cest bien ! Mais il faudrait changer un peu maintenant !
Alors Jon.W changea, et plutôt que de sculpter des curs avec des pois chiches, il sculpta des curs avec des graines de maïs. Ce qui laissa ses parents privilégiés perplexes et pantois démotion.
Lapprentissage de la créativité était passionnant. Mais Jon.W manquait cruellement dimagination. Il était incapable de concevoir le moindre élément novateur. Il pouvait certes reproduire scrupuleusement, avec un mimétisme parfait, ce qui lui était enseigné. Mais jamais il ne mit dans ses oeuvres le moindre soupçon doriginalité, la moindre fioriture pouvant émaner dun esprit imaginatif. Il savait copier, mais ne savait pas créer. Au début, on ne sen inquiéta guère. Mais comme le problème persistait, malgré les efforts fournis pour stimuler son imaginaire, on consulta un psychologue. Celui-ci constata une adynamie créative, sans doute due à lexistence spartiate quil avait connue dans la période post-utérine. Selon son diagnostic, il fallait attendre et continuer à le stimuler. Ce qui neut aucun effet. Un autre psychologue incrimina labsence de parents privilégiés, avant un stade de conception déjà fort avancé. Il conseilla également dattendre et continuer à le stimuler. Ce qui neut toujours aucun effet. Enfin un dernier psychologue arbitra en lâchant un seul mot, que Jon.W avait entendu chuchoter une fois et quil allait entendre une bonne partie de son existence sans en comprendre la signification : spécial. Cependant, le psychologue neut dautre conseil à donner que dattendre et stimuler limaginaire.
Quand il rentra chez lui, entre les interminables bras de ses parents privilégiés, Jon.W osa leur demander la signification du mot spécial.
En guise de réponse, ils posèrent devant lui une mécanique étrange, qui se tenait à quatre pattes et remuait horizontalement un tube à hauteur du dos.
- Tu vois, lui aussi il est spécial !Cétait la première fois que Jon.W voyait un chien, un vrai chien, en fer et en vis, capable daffection, dune indéfectible affection. Le chien abandonna los quil couvait entre ses crocs en grognant, courut vers lui dun pas saccadé et, après un véritable effort humain, il lui souleva le bras avec le museau, en quête dune caresse.
Jon.W entendit ses parents murmurer dun ton grave :
- On avait pourtant commandé un lévrier, pas un basset !Jon.W regarda la bête avachie sur le sol. Les yeux ne clignotaient plus et le tube, vissé sur le bas du dos, avait cessé de remuer horizontalement. Soudain, il vit les deux créatures gigantesques se pencher vers lui et demander :
- Quel nom voudrais-tu lui donner ?Il fallait donner un nom à la bête ? Il ignorait bien entendu quel nom lui donner. Mais finalement cela neut aucune importance car ses parents privilégiés avaient coutume de résoudre les problèmes sans son aide.
Après un long moment de réflexion, où les propositions fusaient à voix hautes, il lui annoncèrent fièrement que le chien sappellerait Wouaf sans extension. Bien entendu, ils guettèrent son assentiment émerveillé. Jon.W leva les yeux vers ses gigantesques parents privilégiés et leur dit :
- Quest-ce que ça veut dire spécial ?Il recueillit le silence de lun, lagacement de lautre et finalement une petite phrase généralement donnée en pâture aux enfants trop curieux :
- Tu comprendras quand tu seras grand !Alors, il observa ses parents privilégiés du bas jusquen haut, dans toute leur énormité, puis il senfuit en courant, loin de la demeure.
Jon.W fonça droit devant lui et sarrêta net devant une bâtisse abandonnée à un angle du terrain sans relief, une construction inachevée dont la toiture flottait dans les airs et ne tenait à rien. Cétait bien la première fois quil voyait un tel édifice, au toit posé sur le néant. Non pas que le faîtage en suspens létonnait -on avait coutume de voir toutes sortes dobjets planer dans le Webworld- mais cet empilement du sommet vers la racine avait quelque chose dillogique, de non conforme au traditionnel empilement de la racine vers le sommet. Il sapprocha du seul muret à peine échafaudé, considéra lamoncellement de briques multicolores. Il en toucha une du bout des doigts, mais celle-ci, particulièrement légère, chut.
Jon.W sen étonna car sa propre maison avait des murs inébranlables. Très respectueux des constructions édifiées dans le Webworld, il prit la brique et la replaça sur le muret. Toutefois, sa curiosité le poussa à renouveler lexpérience et une autre brique tomba, bien quil leût à peine effleurée. Il en poussa une autre, puis une autre. Les briques choyaient avec une facilité déconcertante. Jon.W se dit que peut-être cela venait du fait quil fut spécial. Mais quavait-il donc de spécial? Il avait pourtant les mêmes caractéristiques que les autres enfants du Webworld. Il leur ressemblait même en tous points physiquement, puisque le même moule avait été utilisé pour la conception, le trait étant sommaire à lépoque. Certes, il résistait mieux aux virus et sa mémoire narrivait jamais à saturation comme certains, qui refusaient les barrettes supplémentaires en prétextant quils ne voulaient pas ressembler aux filles. Mais était-ce une raison pour être qualifié de spécial ?
Ce mot résonnait avec agacement dans sa tête. Soudain, sans motif, il donna un grand coup de pied dans le mur. Et le mur sécroula. Il fut étonné de sa faculté à détruire, en une fraction de secondes, ce quil avait fallu plusieurs fractions de secondes à construire. Troublé, il empila les briques une à une et reconstruisit le muret. Puis, il resta un long moment interrogatif devant son oeuvre. Quelque chose avait été modifié dans le concept global. Le mur nétait plus le même. Lharmonie des couleurs avait disparu. Il avait changé lemplacement des briques, malgré lui. Malgré lui, il avait conçu un assemblage nouveau. Et luvre parvenait à tenir debout, nonobstant cette modification. Il était possible de créer un nouveau muret, en remplaçant juste les couleurs. Alors, Jon.W donna un autre coup de pied dans le muret qui seffondra. Il voulait répéter lexpérience, car il voulait être sûr quil était bien à lorigine de cette modification. Il passa ainsi de longues fractions de secondes à détruire et reconstruire en alternance le muret, jusquà être convaincu de son intervention sur le bouleversement de luvre.
Puis il rentra chez lui, réitéra lessai sur les cubes que ses parents privilégiés avaient mis vainement à sa disposition jusque-là, pour développer sa créativité. Et il saperçut avec émerveillement que les cubes de couleurs, quil avait toujours empilés dune seule manière, pouvaient tenir verticalement même emboîtés à lenvers. Puis il donna un grand coup de pied dans la pile, avant de la reconstituer.
Cette fois ce fut son père privilégié qui létreignit en murmurant
Mon chéri ! dun ton inhabituel. Jon.W en conclut quil appréciait autant les enchevêtrements de cubes que sa mère adorait les curs en pois chiches et en graines de maïs.
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Jon.W accéda au niveau deux, armé enfin de la créativité qui lui avait si longtemps fait défaut. Il allait maintenant assimiler une méthode de travail et découvrir des techniques de mémorisation, notions dispensées sur deux années et destinées à faciliter les acquis ultérieurs.
Jon.W fut ravi car le second étage offrait une meilleure vue. Ceci arrangeait quelques élèves au tempérament poussif car, si lécole était obligatoire, lobligation dapprendre nétait pas indispensable à partir du niveau deux.
Dès lors que lélève maîtrisait la lecture, lécriture et le calcul, il pouvait, sil le souhaitait, contempler le paysage très changeant du Webworld à travers les carreaux de lécole. Dailleurs, comme les techniques de communication permettaient à lélève de travailler soit en milieu individuel, à son domicile, soit en milieu collectif, à lécole, certains disparaissaient du circuit pour des raisons autres que virales. Il était question daméliorer la qualité de vie familiale, détalement des vacances, concepts sibyllins dans lesprit de Jon.W qui, de toute façon, préférait lenvironnement scolaire. Dun naturel sociable, il avait besoin de se confronter à de nouveaux éléments, même sils avaient une durée de vie éphémère.
Ce fut à cette époque quil fit la connaissance de Ed.Net.
Quand il le vit arriver dans la cour de lécole, il eut pour lui un véritable coup de foudre.
(Fin chapitre 1)
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