WebWorld Will :

Une araignée dans la Toile.  

 Chapitre 1
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Département d’automatisation du laboratoire de recherche Aldy. Conférence de presse. Les journalistes Philippe Degat et Héléna Ramos chuchotent en aparté, au milieu d'un auditoire recueilli :
- Joli boyau n'est-ce pas ? Un jour j’ai visité une grotte en compagnie d’un guide qui insistait lourdement sur les phallus erectus paléontologiques dessinés sur les parois par les ancêtres des Gaulois. Et, je ne sais pas pourquoi, ça me rappelait étrangement les graffitis qu’il y avait dans les chiottes de l’école où j’ai connu mes premiers émois de jeunesse.

- Merci Degat, de m’éclairer enfin sur la provenance de l’exceptionnelle vulgarité qui te caractérise! Mais je ne vois pas le rapprochement !

- Tu devrais visiter plus souvent les urinoirs, c’est plein de fantasmes propres à satisfaire tes frustrations cognitives. Et surtout, si ça peut nous éviter ce genre d’exposé sur les corps spongieux et caverneux !

- Tu es mal à l’aise ?

- Mais te rends-tu compte au moins que ça conforte notre belle image de marque dans l’esprit de nos amis étrangers : à savoir que la France est le pays de la baguette et de la braguette ? Honnêtement on aurait pu ce passer de ça non ?

- Non !

- Parce que tu seras plus avancée de savoir qu’il l’a plus longue que monsieur Tout-le-monde ?

- ça peut être utile !

- Utile ?

Il se tourne vers elle et écarte des yeux bien ronds.

- Franchement, ne me dis pas que tu as envie de t’envoyer le robot ?

- Excellente suggestion !

- Tu veux rire ?

- Non ! Pourquoi les poupées gonflables seraient-elles l’apanage de la gent mâle !

- Belle conception du métier mademoiselle Ramos !

- Justement, je fais mon métier de journaliste. Il faut bien intéresser les femmes aux vertus de l’informatique, non ?

- C’est vrai ! Les femmes ont toujours eu du mal à s’enflammer pour les octets et les bits. Et dieu sait pourtant si elles ont du doigté dans ce domaine !

Sur l’estrade, l’orateur s’est tu. Philippe Degat songe que sa discussion avec Héléna Ramos est à l’origine de ce brusque silence. Le siège grince. Des visages réprobateurs se tournent vers eux.

Il lève la tête, se racle la gorge et feint de suivre l’exposé avec un peu plus d’attention. L’orateur reprend :

- C’est au niveau du gland que se trouve le méat urinaire, ou orifice externe de l’urètre, par lequel jailliront l’urine et le sperme. Le sperme produit par BOD27 est issu bien sûr des banques de spermes car BOD27 n’a malheureusement pas la possibilité d’en produire lui-même. Du moins pour l’instant. Évidemment, nous l’avons doté de zones érogènes artificielles tout autour du pénis, à l’instar des humains. Petite précision mesdames, BOD27 peut faire l’amour indéfiniment. Ou à la convenance de sa partenaire si celle-ci est rapidement satisfaite.

- Passionnant ! murmure Héléna Ramos.

- BOD27 aura les mêmes besoins en sommeil qu’un individu ordinaire, sauf s’il ressent des impératifs d’un autre ordre chez la personne dont il est le compagnon.

- S’il ressent ? demande Huck Gen. Vous insinuez que ce robot sera capable de ressentir, d’avoir des émotions ?

- Oui ! intervient Eddy Staff grimpant à son tour sur l’estrade. BOD27 répond à des commandes vocales. Mais notre objectif est qu’il puisse exprimer des émotions.

- Vous voulez dire manifester des émotions physiquement ? Par exemple en riant, en grimaçant...

- Pas seulement monsieur Degat ! BOD27 pourra également être troublé, bouleversé, excité. S’il n’aura jamais de véritables sensations physiques, il pourra par contre éprouver de véritables émotions. Le projet est en cours.

- C’est un projet au stade d’ébauche. Une utopie en somme.

- Absolument pas monsieur Degat ! Nous allons prochainement implanter les fonctions émotionnelles.

- Implanter ? interroge une journaliste nipponne. A partir de quoi ?

- Excusez-moi de ne pouvoir vous fournir plus d’informations à ce sujet. Cet élément est pour l’instant tenu secret ! Mais je peux vous garantir que dans les semaines à venir, voire dans les jours à venir, BOD27 sera fonctionnel, totalement fonctionnel.

Comme c’est l’usage lorsqu’un site internet atteint un nombre inhabituel de visiteurs, une sonnerie d'alarme a envahi le laboratoire.

Eddy Staff a quitté le groupe qui se masse autour de la machine à l'origine du trouble. Il gagne la pièce expérimentale voisine où se trouve son collègue Cairne.

- Eddy ! crie ce dernier en s’affairant autour de lui, tout excité. Il l’a fait ! Il faut que tu vois ça !

Eddy Staff claque la porte derrière lui.

- Non, pas maintenant !

- Mais c’est important, il faut que tu viennes ! insiste Cairne l’agrippant par le bras.

- J’ai besoin d’être tranquille cinq minutes ! Laisse-moi !

Il écarte sa main d’un geste brusque.

- Qu’est-ce qui se passe Eddy ? demande Cairne en s’efforçant de retrouver le calme. Tu t’es pourtant bien défendu ! J’ai écouté ta performance et....

- Foutaise ! Bonimenteur de foire oui ! C’est bien la dernière fois que je fais ce genre de prestation. Crois-moi, j’ai de plus en plus envie de rendre le tablier.

- Arrête Eddy ! Tu vas pas abandonner maintenant ! Surtout pas maintenant ! Il faut que tu vois...

- Tu le sais bien : j’ai toujours pensé qu’il était prématuré de présenter ce projet à la presse, hurle Staff en tournant en rond. On est sûr de rien. Ni de ce qu’on fait, ni des résultats.

- Mais c’était nécessaire d’en parler à la presse ! On a besoin de crédits pour continuer le projet ! Et puis, laisse de côté ces conneries. Il y des choses plus importantes !

Il le tire de nouveau par la manche.

- Viens... Tu vas être ébahi !

- Écoute vieux, je n’ai vraiment pas envie d’être ébahi....

Cairne le secoue brutalement. Il le fixe avec des yeux de fou.

- Mais bon dieu, tu ne comprends pas, c’est vital ! Il faut que tu saches, tu entends? Il le faut !

Les deux hommes s’affrontent du regard. Au bout d’un moment Staff baisse les yeux et soupire.

Cairne l’entraîne par le bras jusqu’à un fauteuil et le pousse à s’asseoir devant un ordinateur.

- Regarde bien Eddy ! Qu’est ce que tu vois ?

Eddy Staff se penche en avant pour mieux distinguer l’écran.

- Un point rouge sur un écran noir !

- Mais encore ?

- Un point rouge qui clignote.... C’est ça que tu voulais me montrer ?

Il s’apprête à quitter le siège mais Cairne le retient de force.

- Ce point rouge sur un écran noir, c’est un cœur, un petit cœur qui bat ! Et ce petit cœur, c’est le cerveau qu’il manque à BOD27.

Eddy Staff lève les yeux vers son collègue, gagné à la fois par l’étonnement et la crainte.

- Hein qu’il est mignon ! s’exclame Cairne d’une voix fébrile. Il l’a fait ! Il l’a réalisé ! ajoute t-il serrant les poings.

- De quoi veux-tu parler ?

- Ce point rouge qui bat comme un petit cœur est la plus prodigieuse invention du professeur Aldy.

Il s’essuie le front d’un geste machinal.

- Attends, je vais essayer de t’expliquer ! dit-il piétinant le sol.

- Je t’écoute !

- Il y a près de trente ans bientôt, Aldy a introduit dans la Toile une créature qui n’avait pas plus de fonctions qu’un tamagushi. Il a conçu un être virtuel, programmé pour régénérer automatiquement ses composants, tout seul, sans aucune intervention extérieure. Tu te demandes bien comment il a pu réaliser cette prouesse, hein ?

Cairne explique que le professeur Aldy s’est appuyé sur une vieille expérience qui avait consisté à greffer un tissu vivant sur une puce informatique. Le résultat de cette expérience avait été étonnant : la matière vivante s’était développée, avait fusionné avec la puce, au point de susciter une interactivité entre les deux éléments. Voyant qu’il était possible à la puce d’agir sur l’homme de la même manière que l’homme pouvait agir sur la puce, le professeur Aldy avait fabriqué une créature hybride, mi-humaine mi-électronique, et l’avait introduite dans la Toile. La créature avait évolué en harmonie avec l’internet. Bien vite, elle avait pris forme humaine et s’était développée dans la Toile, au milieu d’avatars, à cette différence près que, contrairement aux avatars, elle n’avait aucune contrepartie dans la réalité.

- Tu me suis Eddy ?

Eddy Staff, muet, fixe le point rouge sur l’écran noir. Le battement est aussi régulier que celui d’un cœur.

Il monte le son, distraitement.

- Et alors, poursuit Cairne, notre tamagushi a grandi. Dans un décor factice, celui des images de synthèse. Il a trouvé autour de lui tout ce qui existait dans la réalité: les maisons, les immeubles, les écoles, les boutiques, les divertissements.... Avec internet, il avait matière a abreuver sa curiosité. Doté d’une mémoire prodigieuse, il a pu acquérir la connaissance universelle. Tu imagines Eddy, une calculatrice doublée d’intelligence ! Le Professeur Aldy a précautionneusement dissimulé son existence. C’était son jardin secret et son délire le plus génial. Il veillait à son protégé, le regardait évoluer et ne voulait surtout pas ébruiter le phénomène. Aldy l’a caché à tous, à l’exception de sa collaboratrice, qui heureusement avait pris des notes. J’ai pu les décrypter. Et j’ai découvert comment la créature à subitement disparu de la Toile, victime d’une défaillance système. Mais elle était programmée pour survivre. Et elle a survécu. Pendant dix ans, on n’a eu aucune nouvelle. Que lui est-il arrivée ? Dans quel coin ignoré de l’internet a t-elle subsisté, c’est un mystère....

Cairne se tait. Il observe Staff, les yeux toujours rivés sur le point rouge qui clignote à un rythme régulier.

- Aldy a réussi un exploit formidable, reprend Cairne. Il a greffé la matière vivante sur la puce. L’hybride ressent et exprime des émotions. Tu m’entends Eddy ? Il ressent et exprime des émotions !

- Comment le sais-tu ?

- C’est écrit noir sur blanc dans les notes de sa collaboratrice. Tiens ! Le dossier complet est là ! s’écrie t-il tapotant de l’index sur les feuillets empilés près de l’ordinateur. Tout est consigné ici. La créature a non seulement des facultés d’émotion et de perception, mais de surcroît, ces facultés sont décuplées. Si tu préfères, le mutant serait doté d’un fabuleux sixième sens qui lui permettrait de deviner les aspirations de ses interlocuteurs et d’y répondre à la perfection.

- Tu en es sûr ?

Cairne, agacé par le flegme dubitatif de Staff, se penche vers lui et articule d’un ton irrité :

- Oui, j’en suis sûr ! Je te laisse le loisir de compulser le dossier. Mais ce n’est pas tout !

De nouveau, Eddy Staff croise son regard.

- Il est apparu sur mon écran hier. Posté par courrier électronique, en pièce jointe. Et quand j’ai ouvert le fichier, j’ai vu ça : ce point rouge sur fond noir. Maintenant, prends la souris et clique dessus !

Eddy Staff, songeur, pose la main sur la souris. Il tarde à appuyer.

- Allez ! Vas-y, je t’en prie ! insiste Cairne.

Staff s’exécute d’une main peu sûre.

- Voilà, c’est parfait ! susurre Cairne penché sur lui. Maintenant, je te laisse le bonheur de découvrir....

Et tandis qu’une fenêtre s’ouvre sur l’écran, d’une voix énigmatique, il ajoute :

- ... Jon.W.

 

 
 

A l’origine, il y eut un Hameau. Un Hameau constitué de trois habitations rudimentaires, taillées en cube et plantées sur un terrain sans relief ni végétation, dans un décor aux tons criards, presque fluorescents. Ce fut là que naquit : 

Jon.W

Jon.W n’avait rien d’un bébé magnifique comme l’exigeait la tradition. Il avait les traits grossiers et hésitants d’un chérubin crayonné par un géniteur qui en eût été aux balbutiements de ses prodiges. La bouche s’étirait avec peine, et toujours dans le sens horizontal. Quant aux yeux, ils s’ouvraient rarement ensemble.

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Jon.W : Premier cri

L’accouchement avait été difficile. On manquait de spécialistes à l’époque.

Pendant longtemps, il ne porta point de vêtements. On avait tout simplement omis ce détail. Mais un jour l’erreur fut rectifiée, sans doute pour dissimuler une indécente parcelle de son anatomie qui prêtait à réflexions, dans les multiples sens du terme.

Jon.W était nourri à heures fixes. De même il faisait ses besoins à heures fixes, très proprement d’ailleurs car ses déjections avaient la vertu d’être invisibles et inodores. Aussi, il dormait à heures fixes. Rien n’aurait pu le distinguer d’un animal, un chien par exemple, s’il ne pleurait, ne riait, ne gazouillait -en silence toutefois- ou ne réclamait des moments d’attention, également avec une extrême ponctualité.

Pourtant Jon.W se développa comme un bébé doit se développer et devint même un bébé magnifique. Les traits s’affinèrent, une petite touffe de cheveux lui blondit le crâne, les yeux s’ouvrirent de façon coordonnée et la bouche osa esquisser d’autres mimiques qu’un immuable sourire.

Un jour, alors qu’il commençait à peine à marcher, Jon.W vit deux êtres gigantesques l’empoigner, de chaque côté de son petit corps frêle, et le soulever un peu rudement. Ils se présentèrent comme étant ses parents privilégiés, désormais en charge de son éducation. Ils lui expliquèrent qu’ils conserveraient indéfiniment leurs prérogatives de parents privilégiés, à moins qu’il ne manifestât le désir d’en changer. A quoi il ne répondit rien. D’abord parce qu’il ne comprit rien et ensuite parce que, comme tous les enfants en bas âge, il n’avait pas la parole.

Jon.W eut une éducation sommaire. Il faut dire qu’en ces temps reculés, le Webworld était un territoire très primitif. Ce qui allait devenir plus tard des autoroutes, n’était encore que des chemins vicinaux, piégés d’ornières, où les rares visiteurs ne s’éternisaient pas. Bien que des vitrines faisaient leur apparition, le choix des produits était très restrictif. Frein à l’expansion, la monnaie posait problème et, faute d’une unité conventionnelle propre au Webworld, on n’osait commercer sans retenue.

Cependant, la première boutique qui s’installa connut un franc succès car le Hameau s’était étoffé en peu de temps. On avait construit des habitations de plus en plus sophistiquées, avec des jardins peuplés de sculptures végétales et parfois même de vastes piscines. Le Hameau était devenu un Village. On commençait à s’organiser. Les quelques habitants qui peuplaient le Webworld avaient chacun une occupation définie, propre au bon fonctionnement du Village, condition sine qua non pour devenir membre de la communauté. Afin de concilier les différentes activités, la population se réunit pour désigner un chef, parmi ceux qui se proposèrent.

Jon.W s’émerveilla de cette soudaine animation. Au début, il déplora la seule présence d’êtres gigantesques qu’il soupçonna être d’autres parents privilégiés. Ils s’adressaient rarement à lui. D’ailleurs, il ne comprenait pas leur langage. Mais il remarqua néanmoins que leur arrivée soudaine produisit une petite révolution dans l’univers feutré et muet du Webworld. En effet, jusque-là, il fallait deviner que *grin*, *lolou plus trivialement *rire*, glissés au cœur d’une conversation animée, était la manifestation scripturale de la joie. De même il fallait deviner que l’utilisation intempestive de MAJUSCULES exprimait la COLERE ou, du moins, une élévation de la voix. Les interlocuteurs étant dépourvus de parole, ils conversaient par le biais de l’écriture. Ceci pénalisait considérablement les néophytes qui, à l’instar de Jon.W, n’étaient ni lecteurs, ni écrivains, ni polyglottes.

L’arrivée des pionniers suscita un véritable bouleversement. Ainsi, même si le nouveau procédé de communication demeurait aléatoire -en raison d’un manque de synchronisation entre le mouvement des lèvres et la parole qui devait l’accompagner- il permit à Jon.W de visualiser les humeurs, puis de s’adonner à l’activité favorite de tout chérubin normalement constitué : le mimétisme.

Fort heureusement l’ensemble des  parents privilégiés présents dans le Webworld, eut la vivacité d’esprit de remarquer un beau jour sa présence et, surtout, de songer à enrichir la communauté d’êtres proportionnés à sa taille et à son entendement. Il put ainsi retrouver d’autres enfants dans la rue, des bambins magnifiques, à son image, presque parfaits dans leur conception, mais malgré tout si identiques les uns aux autres.

A cette époque là, il n’existait guère de jeux en général et encore moins pour les petits. Il s’était essayé un jour au solitaire mais, d’un naturel sociable, il n’avait trouvé aucun intérêt à ce jeu. Quant au casse-briques, n’ayant nullement la fibre destructrice, il s’en lassa très vite. En compagnie de ses jeunes camarades, aussi balbutiants que lui, il préférait s’installer sur le terrain sans relief et admirer l’architecture toujours innovante des édifices en construction. Jon.W était particulièrement fasciné par la rapidité avec laquelle les bâtiments poussaient. Il fallait presque courir d’un endroit à l’autre pour tout découvrir.

 

Jon.W eut la chance de connaître la première école du Village. L’école était étagée sur cinq niveaux, car on avait défini de la sorte les besoins scolaires de chaque individu. A l’âge de deux ans, il fut admis au premier étage, où il allait rester durant trois années. Avant tout, on lui donna la parole, avec laquelle il apprit à parler distinctement d’abord, puis à maîtriser la lecture, l’écriture, le calcul. Mais l’objectif essentiel du niveau un était de permettre aux élèves de développer leur imagination.

Jon.W adorait l’école. L’enseignement se déroulait de manière très ludique et comme il manquait de jeux dans son quotodien, il appréciait particulièrement cet apprentissage. Les élèves avaient un guide, un petit bonhomme qui les emmenait dans une parodie de ferme où des caricatures d’animaux poussaient des cris cocasses destinés à détendre l’atmosphère.

 Là, il apprenait à reconnaître des sons, à retrouver des lettres, à aligner des mots. Et chaque fois qu’il réussissait un exercice, le petit bonhomme le couvrait de compliments, l’appelait : 

le meilleur, le champion, ou la graine de génie.

Celui-ci avait un formidable don d’ubiquité, car où Jon.W se rendait, il était déjà présent et l’attendait, les mains dans les poches, l’œil amusé et la parole désynchronisée, prêt à l’assommer de louanges.

Heureusement, il y avait cet engin aux formes exagérément arrondies, appelée voiture. Elle le conduisait, selon ses désirs, vers d’autres piliers du savoir où le petit bonhomme demeurait omniprésent. Si la voiture fonctionnait assez bien, l’environnement décoratif, qui se déplaçait au rythme de l’engin, laissait à désirer tant il était haché, morcelé, saccadé.

Mais Jon.W était enchanté par la féerie de l’univers que ses yeux d’enfant conquéraient . Ce qui le fascinait le plus, c’était le  jardin, si différent du terrain sans relief où poussaient les maisons du Webworld.

Dans le jardin, il était possible de semer des graines, d’arroser, et de voir grandir des plantes qui donnaient ensuite des fruits ou des légumes ou des fleurs. Tout cela en un temps record, car en quelques secondes, il pouvait ramener chez lui un fruit ou un légume qui avait grossi et mûri dans les secondes précédentes. Aussi, il sut enfin d’où provenaient les produits qu’il trouvait sur les étals de la boutique du Village, dont l’origine avait toujours été une énigme.

Jon.W emmagasinait les connaissances avec une faculté remarquable et de rares prédispositions. Sa curiosité naturelle en faisait un élève d’exception. Il était certes avantagé par une concurrence plutôt défaillante : en ces temps obscurs, l’absentéisme sévissait tel un véritable fléau. Certains élèves démarraient leur scolarité sur les chapeaux de roues, parvenant même à distancer la graine de génie. Et tout à coup ils disparaissaient momentanément du circuit et parfois, même, ne revenaient plus, terrassés sans doute par ce qui devaient être des maladies infantiles, telles la périphérole, la connecticelle, les clavillons, sans compter les nombreuses paramétrites qui perturbaient le bon fonctionnement du système.

A un moment donné, d’ailleurs, les chercheurs furent mobilisés pour enrayer l’épidémie d’Emesdos qui fit des ravages considérables, même parmi la population extra-scolaire. Il fallut impérativement trouver un vaccin. Ce fut le talentueux Gats.Org qui obtint le prestigieux label du découvreur émérite, après avoir testé sa trouvaille, avec succès, sur un cobaye défenestré.

Pour l’heure, l’institution où étudiait Jon.W devait sans arrêt transiger avec des composants défaillants.

Il retrouvait ses parents privilégiés à la sortie de l’école, lieu de prédilection où les parents aiment à comparer les mérites de leur progéniture et à la protéger suspicieusement des mauvaises fréquentations, en l’occurrence les enfants précoces dans les grossièretés. Quand ils le voyaient arriver, ils se mettaient à lui tapoter la tête en le félicitant fièrement pour ses efforts. Ils semblaient apparemment ravis d’avoir un chérubin de son acabit.

Ce fut la première fois que Jon.W entendit chuchoter, à son propos, qu’il était spécial.

 

 

 

Monopolisant les circuits du savoir, il ne lui fallut qu’une seule année pour maîtriser le niveau un dans sa globalité. Les deux années qui suivirent, on sollicita davantage sa créativité. Il eut un nouveau guide, chargé de titiller son inspiration.

Pour l’exercice d’expression libre, il entrait dans un atelier, était placé devant un grand tableau vierge et devait barbouiller, à l’aide d’outils sophistiqués, ce que l’inspiration lui dictait. En général, l’inspiration lui suggérait des oeuvres inharmonieuses dont il était le premier à interroger la pertinence. Bien qu’elles n’avaient rien d‘ingénieux, sinon une vague ressemblance avec les compositions dignes d'un subventionnement, ses oeuvres d’art furent affichées dans une galerie.

Il eut un apprentissage similaire en matière de sculpture. Mais cette fois les oeuvres qu’il conçut obtinrent un franc succès, notamment auprès de sa mère privilégiée, à qui il aimait tant les offrir. On lui avait enseigné que le contenu inépuisable des sacs de graines, posés dans le jardin, pouvait servir à sculpter d’énormes cœurs en pois chiches ou en graines de maïs, que les mères adoraient se voir offrir lors de la fête qui leur était consacrée. En effet, le jour où il ramena son premier cœur en pois chiches à la maison, sa mère lui lança un regard inhabituel, puis d’un ton inhabituel, elle l’appela :

Mon chéri !

avant de le serrer d’une manière vraiment inhabituelle dans ses bras. Il ressentit alors tous les critères de ce qui devait être une sensation agréable, selon les termes appris dans l’exercice où son jeune guide s’était éraillé la voix à lui répéter :

Non ce n’est pas ça ! Non, ce n’est pas ça ! Non, ce n’est pas ça !

Souhaitant renouveler l’expérience, il sculpta aussitôt un nouveau cœur, puis un troisième, puis un quatrième, jusqu’à ce qu’il entendît :

- C’est bien ! Mais il faudrait changer un peu maintenant !

Alors Jon.W changea, et plutôt que de sculpter des cœurs avec des pois chiches, il sculpta des cœurs avec des graines de maïs. Ce qui laissa ses parents privilégiés perplexes et pantois d’émotion.

L’apprentissage de la créativité était passionnant. Mais Jon.W manquait cruellement d’imagination. Il était incapable de concevoir le moindre élément novateur. Il pouvait certes reproduire scrupuleusement, avec un mimétisme parfait, ce qui lui était enseigné. Mais jamais il ne mit dans ses oeuvres le moindre soupçon d’originalité, la moindre fioriture pouvant émaner d’un esprit imaginatif. Il savait copier, mais ne savait pas créer. Au début, on ne s’en inquiéta guère. Mais comme le problème persistait, malgré les efforts fournis pour stimuler son imaginaire, on consulta un psychologue. Celui-ci constata une adynamie créative, sans doute due à l’existence spartiate qu’il avait connue dans la période post-utérine. Selon son diagnostic, il fallait attendre et continuer à le stimuler. Ce qui n’eut aucun effet. Un autre psychologue incrimina l’absence de  parents privilégiés, avant un stade de conception déjà fort avancé. Il conseilla également d’attendre et continuer à le stimuler. Ce qui n’eut toujours aucun effet. Enfin un dernier psychologue arbitra en lâchant un seul mot, que Jon.W avait entendu chuchoter une fois et qu’il allait entendre une bonne partie de son existence sans en comprendre la signification : spécial. Cependant, le psychologue n’eut d’autre conseil à donner que d’attendre et stimuler l’imaginaire.

Quand il rentra chez lui, entre les interminables bras de ses parents privilégiés, Jon.W osa leur demander la signification du mot  spécial.

En guise de réponse, ils posèrent devant lui une mécanique étrange, qui se tenait à quatre pattes et remuait horizontalement un tube à hauteur du dos.

- Tu vois, lui aussi il est spécial !

C’était la première fois que Jon.W voyait un chien, un vrai chien, en fer et en vis, capable d’affection, d’une indéfectible affection. Le chien abandonna l’os qu’il couvait entre ses crocs en grognant, courut vers lui d’un pas saccadé et, après un véritable effort humain, il lui souleva le bras avec le museau, en quête d’une caresse.

Jon.W s’en éloigna avec méfiance, ce qui obligea le chien à un nouvel effort pour le rejoindre. Pendant ce temps, ses parents privilégiés ne tarissaient pas d’éloges à propos de leur acquisition, pensant que les deux compagnons faisaient connaissance. Ils trouvaient le chien magnifique et amusant. Inclinant la tête à droite, puis à gauche, en souriant, ils semblaient heureux de l’avoir offert à Jon.W. Celui-ci se demandait pourquoi on l’avait gratifié de cet encombrant cadeau, ignorant que c’est souvent avec de tels leurres que beaucoup de parents se débarrassent de leurs tortueux dilemmes. Jon.W s’en éloigna de nouveau, obligeant le chien à un nouvel effort, et il en fut ainsi jusqu’à ce que le chien s’épuisât, écartât les jambes pour s’effondrer lamentablement.

Jon.W entendit ses parents murmurer d’un ton grave :

- On avait pourtant commandé un lévrier, pas un basset !

Jon.W regarda la bête avachie sur le sol. Les yeux ne clignotaient plus et le tube, vissé sur le bas du dos, avait cessé de remuer horizontalement. Soudain, il vit les deux créatures gigantesques se pencher vers lui et demander :

- Quel nom voudrais-tu lui donner ?

Il fallait donner un nom à la bête ? Il ignorait bien entendu quel nom lui donner. Mais finalement cela n’eut aucune importance car ses parents privilégiés avaient coutume de résoudre les problèmes sans son aide.

Après un long moment de réflexion, où les propositions fusaient à voix hautes, il lui annoncèrent fièrement que le chien s’appellerait Wouaf sans extension. Bien entendu, ils guettèrent son assentiment émerveillé. Jon.W leva les yeux vers ses gigantesques parents privilégiés et leur dit :

- Qu’est-ce que ça veut dire spécial ?

Il recueillit le silence de l’un, l’agacement de l’autre et finalement une petite phrase généralement donnée en pâture aux enfants trop curieux :

- Tu comprendras quand tu seras grand !

Alors, il observa ses parents privilégiés du bas jusqu’en haut, dans toute leur énormité, puis il s’enfuit en courant, loin de la demeure.

Jon.W fonça droit devant lui et s’arrêta net devant une bâtisse abandonnée à un angle du terrain sans relief, une construction inachevée dont la toiture flottait dans les airs et ne tenait à rien. C’était bien la première fois qu’il voyait un tel édifice, au toit posé sur le néant. Non pas que le faîtage en suspens l’étonnait -on avait coutume de voir toutes sortes d’objets planer dans le Webworld- mais cet empilement du sommet vers la racine avait quelque chose d’illogique, de non conforme au traditionnel empilement de la racine vers le sommet. Il s’approcha du seul muret à peine échafaudé, considéra l’amoncellement de briques multicolores. Il en toucha une du bout des doigts, mais celle-ci, particulièrement légère, chut.

Jon.W s’en étonna car sa propre maison avait des murs inébranlables. Très respectueux des constructions édifiées dans le Webworld, il prit la brique et la replaça sur le muret. Toutefois, sa curiosité le poussa à renouveler l’expérience et une autre brique tomba, bien qu’il l’eût à peine effleurée. Il en poussa une autre, puis une autre. Les briques choyaient avec une facilité déconcertante. Jon.W se dit que peut-être cela venait du fait qu’il fut  spécial. Mais qu’avait-il donc de spécial? Il avait pourtant les mêmes caractéristiques que les autres enfants du Webworld. Il leur ressemblait même en tous points physiquement, puisque le même moule avait été utilisé pour la conception, le trait étant sommaire à l’époque. Certes, il résistait mieux aux virus et sa mémoire n’arrivait jamais à saturation comme certains, qui refusaient les barrettes supplémentaires en prétextant qu’ils ne voulaient pas ressembler aux filles. Mais était-ce une raison pour être qualifié de spécial ?

Ce mot résonnait avec agacement dans sa tête. Soudain, sans motif, il donna un grand coup de pied dans le mur. Et le mur s’écroula. Il fut étonné de sa faculté à détruire, en une fraction de secondes, ce qu’il avait fallu plusieurs fractions de secondes à construire. Troublé, il empila les briques une à une et reconstruisit le muret. Puis, il resta un long moment interrogatif devant son oeuvre. Quelque chose avait été modifié dans le concept global. Le mur n’était plus le même. L’harmonie des couleurs avait disparu. Il avait changé l’emplacement des briques, malgré lui. Malgré lui, il avait conçu un assemblage nouveau. Et l’œuvre parvenait à tenir debout, nonobstant cette modification. Il était possible de créer un nouveau muret, en remplaçant juste les couleurs. Alors, Jon.W donna un autre coup de pied dans le muret qui s’effondra. Il voulait répéter l’expérience, car il voulait être sûr qu’il était bien à l’origine de cette modification. Il passa ainsi de longues fractions de secondes à détruire et reconstruire en alternance le muret, jusqu’à être convaincu de son intervention sur le bouleversement de l’œuvre.

Puis il rentra chez lui, réitéra l’essai sur les cubes que ses parents privilégiés avaient mis vainement à sa disposition jusque-là, pour développer sa créativité. Et il s’aperçut avec émerveillement que les cubes de couleurs, qu’il avait toujours empilés d’une seule manière, pouvaient tenir verticalement même emboîtés à l’envers. Puis il donna un grand coup de pied dans la pile, avant de la reconstituer.

Cette fois ce fut son père privilégié qui l’étreignit en murmurant

Mon chéri !

d’un ton inhabituel. Jon.W en conclut qu’il appréciait autant les enchevêtrements de cubes que sa mère adorait les cœurs en pois chiches et en graines de maïs.

 

 

 

Jon.W accéda au niveau deux, armé enfin de la créativité qui lui avait si longtemps fait défaut. Il allait maintenant assimiler une méthode de travail et découvrir des techniques de mémorisation, notions dispensées sur deux années et destinées à faciliter les acquis ultérieurs.

Jon.W fut ravi car le second étage offrait une meilleure vue. Ceci arrangeait quelques élèves au tempérament poussif car, si l’école était obligatoire, l’obligation d’apprendre n’était pas indispensable à partir du niveau deux. Dès lors que l’élève maîtrisait la lecture, l’écriture et le calcul, il pouvait, s’il le souhaitait, contempler le paysage très changeant du Webworld à travers les carreaux de l’école. D’ailleurs, comme les techniques de communication permettaient à l’élève de travailler soit en milieu individuel, à son domicile, soit en milieu collectif, à l’école, certains disparaissaient du circuit pour des raisons autres que virales. Il était question d’améliorer la qualité de vie familiale, d’étalement des vacances, concepts sibyllins dans l’esprit de Jon.W qui, de toute façon, préférait l’environnement scolaire. D’un naturel sociable, il avait besoin de se confronter à de nouveaux éléments, même s’ils avaient une durée de vie éphémère.

Ce fut à cette époque qu’il fit la connaissance de Ed.Net.

Quand il le vit arriver dans la cour de l’école, il eut pour lui un véritable coup de foudre.

(Fin chapitre 1)

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