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 Aline Elorn

Cairne et le Grand secret

 © Aline.Elorn.2001

 

 

Un sein. Un sein est-il aussi molletonné à l'intérieur qu'à l'extérieur ? Est-il aussi lisse aussi souple, aussi moelleux, aussi velouté, aussi désirable ? Ah s'enfermer dans les rondeurs satinées d'un sein. Et y rester. Protégé par une bulle de coton. Sein maternel. Sein nourricier. Et tous les autres seins. Qu'il était bon de se fondre dans la soie de cette chair. Y plonger voluptueusement le visage. Et ne plus en sortir.

Depuis combien de temps n'avait-il pas touché, palpé, caressé un sein ?

Fallait-il être mort pour ressentir un tel bonheur ?

Mais au fait, était-il vraiment mort ?

Cairne essaya de se remémorer la scène précédente, avant qu'il ne fût broyé par le sublime parfum qui émanait du soutien-gorge.

Voyons. Il sortait du labo et marchait dans la rue d'un pas pressé, l'esprit préoccupé par le fameux dossier qu'il serrait contre son thorax. Quelque chose clochait dans ce dossier et il fallait impérativement qu'il en discute avec Staff. Mais où était-il ? Dans quel bar avait-il bien pu se nicher ? Staff lui cachait sans doute des éléments essentiels. D'ailleurs, pourquoi lui conseillait-il d'être méfiant? Voilà des lustres qu'ils travaillaient ensemble sur le projet et maintenant qu'ils allaient enfin atteindre le but, Staff se dégonflait, laissait filer la gloire, le Nobel et les crédits indispensables à la poursuite du programme. Tout ça n'était pas très clair.

Alors qu’il traversait la rue, Cairne avait perçu un long crissement. Il eut juste le temps de d'entrevoir l’énorme gueule du camion qui l'avait happé sur la gauche. Il fut soulevé brutalement et propulsé en direction du mur. Le mur fonçait droit sur lui. Il le voyait arriver, prêt à l'aplatir. Curieusement, à cet instant précis, au lieu d'écarter les bras pour se protéger, il s'était cramponné au précieux dossier. Cairne s'attendait à un choc violent. Un choc imparable. Il l'attendait avec fatalisme et désinvolture. Que pouvait-il faire d'autre d'ailleurs ? Sinon attendre. Dans l'interminable fraction de seconde qui le rapprocha du mur, il se souvint qu'il s'était émerveillé de voler. Et cette impression fugace de voltiger dans les airs l'avait profondément enthousiasmé.

Quand le choc s'était produit, contrairement à ses attentes, il n'y avait eu aucune brutalité. Et, bizarrement, il était retombé sur un sol mou, accueillant, confortable.

Cairne avait heurté le doux parfum d'une poitrine, une poitrine de femme, qui montait et descendait, le long de sa joue, au rythme de sa propre respiration.

Maintenant, il ne distinguait plus rien, mais il percevait des sons, un brouhaha confus. Il eut beau ouvrir les yeux bien grands, il ne voyait rien. Il essaya de bouger. Il ne sentait plus son corps. Son corps était de bois. Écrasé par un sein. Pourquoi baignait-il dans le noir? Était-il vraiment mort ? Puis soudain un vague lueur perça et il découvrit avec étonnement qu'il était accroupi sous un dôme. Un dôme immense, d'abord sombre, puis rouge, puis rose, sous lequel il se retrouvait minuscule. Il se sentait à la fois perdu, et dans un grand bien-être en son sein.

Cairne se leva, voulut marcher, put marcher, mais le sol s'enfonçait sous ses pas. Il rebondissait. Il se vit sautiller, voler de nouveau, les bras écartés, le corps serein, dans un bien-être absolu. Mais au bout d’un moment, il perdit l’équilibre, tomba, se retrouva allongé sur la surface feutrée qui constituait le plancher du dôme.

- Où est-ce que je suis ?

L'autre côté de la mort avait ses charmes et pourtant elle générait des angoisses.

Il se redressa et voulut marcher jusqu’à une fenêtre en forme de hublot, une espèce de petite lucarne circulaire encastrée dans le dôme qui se prolongeait vers l'extérieur, avec une forme de tétine. Ses pas creusaient de larges cavités comme s'il se fût déplacé sur un ballon mou.

Il chancela, tomba et se mit à rire, car il ne s’était même pas égratigné.

- Je rêve.... Oui, je rêve....

A proximité du hublot, il dut se hisser à l’aide des bras car il était trop petit pour voir au travers. Il essaya plusieurs fois de prendre son élan, de sauter et de grimper, mais la paroi rose et lisse le renvoyait sans cesse vers le sol.

Cairne allait pourtant l'atteindre quand soudain il entendit une voix :

- J’ai faim !

C’était une énorme voix, une voix de caverne, qui se terminait par un petit cri aigu. Une voix qui fit trembler tout le dôme et le renversa sous l'effet des vibrations.

- Il y a quelqu’un ? demanda Cairne très impressionné.

Personne ne répondit. Il guetta de tous cotés, cherchant d'où venait la Voix.

- Qui êtes-vous ?

Autour de lui, il n'y avait rien, ni personne. Il mit ses mains en porte-voix.

- Répondez-moi!

Le plafond arrondi était nu et le sol continuait à s’enfoncer sous son poids. Au bout d’un moment, le dôme cessa de frémir. Cairne tourna sur lui-même, les yeux levés vers le plafond.

- Montrez-vous, bon sang !

- J’ai faim ! reprit la Voix qui, une nouvelle fois, le jeta au sol sous l’effet des vibrations.

- Mais qui êtes-vous ? Vous ne m’impressionnez pas vous savez ! se fâcha t-il naïvement.

Tout à coup le dôme se mit à enfler, l'éloignant un peu plus du plafond. Il avait rétréci. Considérablement rétréci. Il perçut un soupir, un long soupir, comme un soupir de soulagement.

- Merci monsieur Cairne ! dit la Voix. Et elle ajouta, montant dans les aigus:

- Il était vraiment bon celui-là !

Cairne tournait sur lui-même, guettant désespérément d’où venait cette Voix.

- De quoi parlez-vous ? Et d’abord, vous savez mon nom ?

- Évidemment !

- Si vous me connaissez, alors moi aussi je vous connais ! dit-il comme pour se rassurer.

- Bien sûr que vous me connaissez, monsieur Cairne!

- Mais qui êtes-vous ? Montrez-vous!

- Qui je suis ?

Il y eut un gros rire qui secoua le dôme et le fit rebondir.

- Ha! Ha! Ha ! Allons monsieur Cairne, c’est vous qui me tenez ! Et c'est vous qui me gardez !

- Je vous garde ?

- Mais oui vous me gardez ! Depuis belle lurette d’ailleurs !

- Dites-moi qui vous êtes à la fin !

- Que pouvez-vous bien garder ?

Cairne replia les bras contre son corps. Le dossier....

* * * 

Le véhicule des secours fonçait, sirène hurlante. Marie s'aperçut tout à coup que son décolleté était maculé de sang. Le sang avait dégouliné jusque vers le balconnet. Zut! Ses plus jolis dessous et, bien sûr, les derniers qu'elle venait d'acheter. Elle y investissait des fortunes. D'abord parce qu'ils mettaient en valeur un corps somme toute assez bien sculpté. Ensuite, parce qu'elle se devait d'être dans son plus bel élément au cas où un homme... Les hommes n'aiment pas les femmes seules. Une femme seule inspire la méfiance, le soupçon. Elle sent la femelle en chasse, le mariage, l'enfantement, l'engagement à vie, bref les emmerdes.

Autant il est facile de trouver un compagnon quand on en a déjà un, autant il est ardu d'en trouver un quand on est seule. De même, les femmes se méfient des hommes seuls. Célibataires endurcis, ce sont des coureurs de jupons. Divorcés, c'est qu'ils en ont fait souffrir une autre avant. Veufs, ils sont en général trop vieux. Par contre, ceux qui possèdent déjà une femme attitrée, ceux-là donnent le meilleur d'eux-mêmes à leur promise, laissant leurs soucis professionnels et leurs hémorroïdes à leur acquise. Mais ceux-là se méfient des femmes seules.

Marie essuya négligemment le sang sur son décolleté. Elle aurait dû reboutonner l'uniforme de service. Appelée en urgence sur les lieux de l'accident, elle n'avait pas eu le temps. Cette négligence aurait pu lui valoir les foudres hiérarchiques... mais la hiérarchie lui aurait sans doute pardonné, car il faisait horriblement chaud. Et, après tout, la hiérarchie s'en foutait puisqu'elle était en vacance.

Marie se souvint. Effectivement, au moment où elle s'était penchée sur le blessé, il avait approché la tête de sa gorge. Il lui avait semblé qu'il cherchait à enfouir le visage dans le creux de ses seins. Les comateux ont parfois des réactions étranges.

Celui-là n'avait plus de visage. Il pissait le sang. L'écran affichait une ligne quasiment plate. Parfois la courbe oscillait poussivement vers la verticale, en légers soubresauts, comme pour se cramponner à la vie. On se demandait d'ailleurs pourquoi, vu l'état général du blessé. D'ailleurs, pouvait-on encore appeler "blessé" cet amas de chair sanguinolent qui gisait immobile sur la civière. Il serait expédié aux "obs", diminutif "d'observations" que certains esprits retors traduisait par "obsolètes", vers ceux qui n'avaient aucun avenir, qui succombaient un peu avant ou après l'ultime intervention chirurgicale. La moelle épinière avait été atteinte, il serait probablement tétraplégique.

Le visage était effrayant. Mais ce fut à peine si Marie le remarquait. Elle était coutumière de ce genre de spectacle. Il était loin le temps où le trépané de la morgue avait peuplé ses cauchemars durant plusieurs nuits. Maintenant abonnée aux antidépresseurs, dans ses rêves les plus fous elle imaginait un alignement de fesses tendues, offertes à la seringue ou au thermomètre, qui défilaient dans un stand de tir. Il fallait viser au bon endroit, à gauche ou à droite pour la seringue, en plein milieu pour le thermomètre. Au fil du temps, elle s'était habituée à ne voir, derrière les accidentés, que des morceaux de chair dont la chirurgie recollait les morceaux pour en restaurer une digne apparence.

Marie aurait bien grillé une clope. Son boulot la gonflait au point qu'elle ne cessait de se plaindre de ballonnements. Elle n'était pas seule dans ce cas. Les collègues aussi en souffraient. Au moment des pauses, c'était d'ailleurs le sujet de discussion qui primait... du moins quand les mâles n'étaient pas sur la sellette et que la blague de la pomme, extraite de l'anus d'un patient pour finir dans le gosier d'un soignant une fois lavée, avait fait le tour des services.

Elle venait d'aligner quatorze heures à l'hôpital, pratiquement sans discontinuité et, écrasée par la fatigue et le surmenage, elle n'était plus apte à manifester le moindre état d'âme. A force de comprimer le personnel, par souci de rentabilité, il n'y avait quasiment plus d'effectifs à l'hôpital. Une fois de plus, on l'avait réquisitionnée sur les lieux de l'accident, sans tenir compte de ses capacités physiques à surmonter une telle cadence. En fait, Marie avait l'esprit ailleurs, bien loin de la réalité en blouse blanche, des odeurs d'éther et des gémissements qui constituaient son univers quotidien. Un homme avait noyé le visage dans le creux de ses seins. Il était venu chercher cette douceur qu'elle désespérait d'offrir. Il était venu chercher ses bras, son corps. Il était venu rallumer ses émois intimes. Près de l'écran à la courbe inanimée, elle imaginait un cendrier, un cendrier débordant de mégots. Chaque fois qu'elle essayait de s'évader de ce fichu boulot, ses pensées allaient vers son studio. Un studio enfumé où l'ordinateur régnait en maître. Sitôt rentrée chez elle, elle se déchaussait hâtivement et courait vers la machine. Elle s'énervait du long ronronnement de la mise en route. Quand enfin l'écran s'animait, elle grillait une cigarette, le temps que la connexion se fît, le temps d'être reliée à Le Monde. Elle savait ce qu'elle cherchait et où se trouvait ce qu'elle cherchait : dans la messagerie. Alors, à travers l'écran et l'anonymat d'un visage inconnu, une voix lui susurrait au creux de l'oreille des leitmotivs aux saveurs obsessionnelles :

Me diras-tu comment te toucher entre les jambes ? Veux-tu être caressée lentement, en petits mouvement circulaires ? Ou de haut en bas? Plus rapidement? Garderas-tu ta main dans la mienne quand j'explorerai les endroits les plus sensibles de ton corps, avec mes doigts, avec ma bouche, avec ma langue? Enrouleras-tu solidement les bras autour de moi, quand tu commenceras à jouir? Veux-tu que je reste dehors ou que j'entre profondément en toi? Que me chuchoteras-tu, serrée contre moi, tandis que ton corps palpitera de plaisir?

- Marie !

Ce corps sera t-il toujours en éveil, ouvert à l'amour? Me diras-tu tout ce que tu ressens? Que feras-tu à ce moment-là dans l'obscurité?

- Tu en crèveras Marie ! Tu en crèveras !

Marie eut un sursaut. Elle serra les jambes dans un mouvement instinctif.

- Déconnecte un peu ! murmura Elsa.

Elle était trahie dans son intimité. Mais comment résister à ces mots, ces mots qu'elle espérait et dévorait chaque jour dans sa messagerie.

- Je suis déconnectée !

Un instant, Marie se demanda ce qu’elle faisait là, près de ce gisant, défiguré et inerte. Elle eut malgré elle un petit rire nerveux en songeant à l'expression qu'Elsa utilisait souvent en décrivant "le type qui s'est viandé". Celui-là était effectivement la caricature d'un être humain réduit à une portion de viande, un rôti auquel il ne manquait plus que la ficelle.

- Non ! tu as l'esprit ailleurs ! Tu n'entends même plus ce que je te dis. Et je te dis que tu en crèveras de cette virtualité. Ce n'est pas dans un ordinateur que tu trouveras l'amour.

- L'amour ?

- Oui, l'amour.... Tu sais, le truc avec des jambes et plein d'émotions entre. Encore faut-il en avoir le désir...

Ou savoir quel désir désirer, songea Marie dans un soupir. Elle savait que la complexité féminine se situait là. A désirer tout et son contraire, sans jamais trouver satisfaction. Désirer vivre avec un homme, sans vraiment le désirer. Désirer coucher avec un homme, sans vraiment le désirer.

- Le désir.... marmonna t-elle.

- Le désir ça se suscite et ça se ressuscite. Si tu te posais moins de questions aussi, soupira Elsa, haussant les épaules. Un homme ça a du bon : ça chauffe les pieds en hiver, ça répare les moteurs, et même des fois c'est craquant avec les gros sabots et le bouquet de fleurs. Le problème, c'est qu'il ne faut pas le garder trop longtemps. Eh oui, on vit à l'ère du consumérisme. Un homme ça se prend et ça se jette. Tant qu'il annule le rendez-vous avec son meilleur copain parce qu'il doit te voir, c'est bien. Dès qu'il commence à annuler ses rendez-vous avec toi parce qu'il doit voir son meilleur copain, il faut lorgner ailleurs.

Elsa avait sans doute raison. Pour garder l'homme, il fallait en changer fréquemment. En avoir déjà un autre sous le coude au moment critique de la rupture. Ainsi fonctionnait la vie affective d'Elsa. Mais Marie n'était pas Elsa. Et son plus gros souci, c'était de trouver le premier homme, celui qui, le premier, accepterait de se livrer aux jeux obscènes de la vie de couple.

- Les hommes ne fonctionnent pas comme les femmes, poursuivait Elsa. Ils ont un hémisphère cérébral atrophié. L'homme est un chasseur, un conquérant. Il se bat pour conquérir sa proie et quand il la sait conquise, qu'il la croit en sécurité dans son lit, pour l'éternité, il part vers d'autres conquêtes. Il va conquérir une autre femme, une canne à pêche ou un ordinateur, comme lui par exemple ! dit-elle désignant le blessé qui venait d'avoir un soubresaut.

Le "blessé". Ah oui, le blessé ! Les bras repliés semblaient s'être crispés davantage. Mais ce fut l'unique signe de vie qu'il donna. Fondu dans le décor ambulancier, le gisant était presque tombé dans l'oubli. Et voilà qu'un mot, un seul mot, un mot incongru, le ramenait à la vie : ordinateur. Dans le puzzle intellectuel de Marie, il y avait donc un "blessé", un balconnet taché de sang et un ordinateur. Le "blessé" qui avait enfoui le visage dans le creux de ses seins serait-il féru d'ordinateurs ? Comme elle ? Alors, ce n'était plus un "blessé", mais un "être humain", et à fortiori un "homme". Marie l'examinait de la tête aux pieds maintenant.

Engoncé dans un costume un peu étriqué pour sa grande taille, il était maigrelet. La chemise avait été arrachée, probablement lors de l'accident ou des premiers soins qu'on lui avait prodigués. Si l'on ne distinguait plus le faciès, les chaussures de sport, dépareillées avec la tenue de ville, laissaient deviner qu'il devait probablement s'agir d'un tout jeune homme.

- La femme, elle, continuait Elsa, est une séductrice et voudrait être éternellement séduisante. Quand le conquérant part ailleurs, elle souffre de ne plus le séduire et se bat pour le retenir. Puis un jour, elle baisse les bras, abandonne le combat parce qu'elle n'est pas faite pour se battre....

Marie haussa les épaules dans un sourire. Elle venait de se rendre compte de la futilité de leur dialogue. Ici comme ailleurs, quelles que soient les circonstances, la seule préoccupation humaine tourne toujours autour des problèmes de fesse. Il faut bien se changer les idées, "prendre du recul" avec un peu de cul, "décompresser". La "compression" est le mal du siècle. Avec les ballonnements. Dans les hôpitaux, le personnel soignant finissait par oublier qu'au milieu des chairs meurtries il y avait des oreilles, des oreilles angoissées à l'affût des moindres propos trahissant la gravité d'un état, des oreilles parfois ulcérées par le flegme et le cynisme des blouses blanches.

- Un ordinateur tu disais ? demanda Marie.

Elsa écarquilla les yeux semblant se demander à quel moment elle avait laissé échapper le mot incongru.

- Tu parlais d'ordinateur en le montrant du doigt ! insista Marie.

- Ah lui ! Oui, ce doit être un de ces types de l'économie boutonneuse.

- Comment tu le sais ?

- Tu n'as pas vu le dossier, là ? ajouta t-elle soulevant un amas de feuillets éclaboussés de sang. C'est le dossier qu'il serrait contre lui au moment de l'accident. Et il ne l'a pas lâché. Tu te rends compte, il a préféré se viander que de lâcher son foutu dossier.

Marie prit délicatement les feuillets entachés. Elle distingua quelques hiéroglyphes abscons propres au langage informaticien. Ce devait être un spécialiste de la programmation, une de ces têtes bourrées de maths et de logique. Mais qui était-il au juste ? Un faciès anonyme. Il n'avait plus de visage. Il était invisible, aussi invisible, aussi anonyme que sa messagerie. Alors, lui aussi était possédé par le démon de l'ordinateur. Probablement versait-il dans les messageries à ses moments perdus, comme tous ces éclopés de la vie, accrochés à des illusions virtuelles. Marie fixait, avec une certaine fascination à présent, le visage en charpie. Et ce fut soudain comme s'il se fût animé, qu'il lui murmurait :

Que désires-tu pour être comblée? Le contact d'une autre main ou la sensation de lèvres pressées doucement sur les tiennes? Ressens-tu le plaisir lorsque tes seins sont caressés, embrassés, mordillés? Sont-ils petits pour être totalement consumés, ou larges avec de grands besoins? Que rêves-tu de faire ou qu'il te soit fait ? Me montreras-tu ce qui te satisfait jusqu'à l'orgasme ?

- Regarde ses bras ! s'exclama Elsa. Il continue à les serrer comme s’il voulait protéger quelque chose. C'est fou! Tu te rends compte un peu ?

- De quoi ?

- Mais enfin, tu ne trouve pas ça complètement absurde ? Il a préféré protéger son dossier plutôt que de protéger sa figure.

- Oui... c'est fou ! murmura Marie sans quitter des yeux le visage absent. Dans une pensée tendre et complice, elle voulut lui prendre la main et la serrer dans la sienne. Les bras crispés refusaient de s’ouvrir...

* * * 

Cairne serra les bras encore plus fort.

- Je sens que vous avez besoin de mes services, monsieur Cairne ! dit la Voix. Et elle ajouta en ricanant :

- Ce qui n’a rien d’étonnant pour un secret. Ha ! Ha ! Ha !... Services secrets...

- Un secret ?

- Oui ! Je suis le Grand Secret !

La tonalité de la Voix se stabilisait, chassant les distorsions.

- Le Grand Secret ?

- Votre secret, monsieur Cairne! Celui que vous gardez au plus profond de vous et que vous nourrissez quotidiennement de pensées secrètes. Tiens, d’ailleurs la dernière était bien bonne : la joie que vous avez cachée à vos parents quand ils vous ont offert cet attaché-case que vous attendiez tellement. Mmm...je me suis régalé. Bien mieux que tous ces sentiments ....secrets, ardemment brûlés pour mademoiselle Noémie....

Cairne se frotta les paupières. Sans aucun doute, il était en train de rêver. Il était dans un état second, dans un Ailleurs inexplicable, une autre dimension. Mais qui pouvait bien connaître ses sentiments pour Noémie, la secrétaire affectée aux "relations publiques", chargée de servir le café lors des réunions au sommet. Ses courbes faisaient l'objet de moults sous-entendus. Comme beaucoup, il avait fini par faire une fixation sur ces courbes quand les courbes statistiques affichées au tableau l'ennuyaient à mourir. Dans l'univers clos du laboratoire, où les chercheurs cherchaient parfois jour et nuit, il fallait bien se distraire, rêver, espérer. Et lui, comme tant d'autres, espérait la villa, les cocotiers et les courbes de Noémie, généreusement offertes près de la piscine. C'était d'ailleurs la raison pour laquelle il travaillait si dur sur le projet. Mais il l'espérait secrètement, sans jamais trahir le masque de conscience professionnel qui était sien. Cairne avait toujours été discret sur le plan personnel. Oh bien sûr, il lui semblait entendre jaser derrière la machine à café et il surprenait des sourires ou des silences qui en disaient long. Mais c'était l'oeuvre de quelques commères sans doute un peu jalouses. Les femmes entre elles sont assassines.

Un secret. Un secret qui parle... Tout ceci était absurde et grotesque.

Cairne scruta encore autour de lui, le dôme arrondi et le sol plat qui tressautaient chaque fois que son interlocuteur invisible prenait la parole.

- Qu’est-ce que je fais ici ? murmura t-il secrètement.

- Vous vous êtes mis dans le secret ! rétorqua la Voix.

Il sursauta, étonné d’avoir été entendu.

- Vous êtes tombé dans le secret si vous préférez !

- Je suis tombé dans le secret ?

Il secoua la tête en souriant.

- Rassurez-vous monsieur Cairne ! Il vaut mieux tomber dans le secret que dans l’oubli ! Dans l’oubli, on n’a aucune chance de revenir.

Cette fois Cairne se mit franchement à rire avant de lancer :

- Et dans le secret, cette possibilité existe ?

- Ceci dépend de vous, monsieur Cairne !

- Et comment fait-on pour sortir d’ici ? demanda t-il sur le ton de la plaisanterie.

- Je pourrais vous dire que c’est une formule dont vous seul avez le secret ! Mais je ne serai pas méchant. Il existe effectivement un moyen d’en sortir.

- Je brûle d’impatience de le connaître.

- Eh bien, il suffit de percer le secret.

- De percer le secret ?

- Oui !

- Je n’ai rien pour le percer ! s'amusa Cairne.

Il examina ses poches, les retourna carrément.

- Tenez, vérifiez vous-même !

- Vous avez peut-être quelqu’un !

- Vous voyez bien que je suis seul ici !

- Assurément !

La Voix se mit à rire bruyamment.

- Ha ! Ha ! Ha ! Je suis gonflé me direz-vous... mais est-ce ma faute ? Vous vous êtes mis tout seul dans cette situation.

- Je rêve ou je deviens fou... murmura Cairne en aparté.

- Ouvrez donc le tiroir au lieu de gémir !

- Quel tiroir ?

- Le tiroir secret pardi !

- Mais où est-il ?

- Ah ça, monsieur Cairne, vous m’en demandez trop. Je ne suis pas dans le secret des dieux. Explorez, visitez, cherchez la clef!

- Quelle clef ?

- La clef invisible !

- Si elle est invisible comment voulez-vous que je la trouve ?

- Vous vous trouvez bien des raisons !

Cairne se prit la tête entre les mains. Il commençait à en avoir assez de ce rêve complètement idiot. Il savait qu'il n'existait d'autre façon de sortir d'un mauvais rêve que d'en attendre la fin. Mais jamais cauchemar ne lui avait paru aussi long. Depuis qu'il avait senti ce parfum, l'idée de la mort, qui l'avait initialement effleuré, avait disparu. Il s'était dit qu'il était peut-être évanoui. Ou au pire dans le coma. Ces états d'inconscience ne sont que temporaires. Il allait se réveiller à un moment donné. Pourquoi était-il si impatient ? Cairne n'avait jamais été bien patient..

Il s’achemina vers la paroi lisse, frappa des poings contre le dôme, chercha une issue.

* * * 

Le patient était transpercé de tubes et d'aiguilles. Un épais bandage masquait son visage. Ses yeux, grand ouverts, étaient immobilisés fixement.

- Vous croyez qu'il voit ? interrogea le visiteur.

- La vue aurait été touchée mais on ignore jusqu'à quel point ! répliqua Marie.

- Et il entend quand on lui parle ?

- Il ne manifeste aucun signe qui puisse en donner l'impression.

- En somme, il ne donne aucun signe de vie...enfin de vie réelle.

- Son état est stationnaire pour l'instant !

Marie s'approcha du lit et tapota l'oreiller. C'était un geste machinal, une sorte de réflexe, un tic dont souffrait le personnel soignant. Un instant, elle se demanda pourquoi le visiteur avait émis cette remarque si pessimiste. Le blessé vivait. C'était déjà un miracle. Il était entré vivant dans la salle d'opération, et miracle plus inexplicable encore, il en était sorti indemne. Enfin, dans le même état. On lui avait même enfilé un uniforme de malade, cet uniforme qui distinguait les soignés du bataillon des soignants et leur signifiait clairement qu'ils étaient en position horizontale, celle de la soumission muette et obéissante.

Tant qu'il était aux soins intensifs rien n'était gagné. Pourtant, Marie croyait en sa résistance. Mais Cairne mettait un acharnement à vivre. A moins que son acharnement à vivre venait de son acharnement à le couver. Car Marie veillait particulièrement à lui. Comme d'autres abusaient d'autoritarisme devant l'horizontalité des patients, elle mettait une frénésie à alimenter la survie de Cairne. C'était le paradoxe de l'hôpital, univers de violence ordinaire, où le pire côtoyait le meilleur, mais toujours dans l'excès.

Le visiteur agrippa le chirurgien qui, justement, arrivait avec une cohorte de blouses blanches.

- Vous croyez qu'il va s'en sortir ? lui demanda t-il.

- Ah ! Le trauma ! s'exclama celui qui avait la plus large calvitie. Vous êtes un proche ?

Il opina du chef.

Le médecin se tourna vers un condisciple pour consulter une fiche et marmonna quelques mots avant de répondre :

- S'en sortir ? Peut-être...mais à quel prix. Les cervicales sont touchées. Les fonctions motrices et cérébrales ont été fortement altérées.

- Ce qui signifie en clair ?

- Ce qui signifie en clair qu'il n'a plus la mobilité de ses bras, ni de ses jambes, qu'il n'a plus l'usage de la parole. Le cerveau est diminué, voire inexistant. De surcroît nous pensons qu'il serait atteint de cécité. Enfin, tout ceci est difficile à confirmer pour l'instant car il ne répond à aucun stimuli... Quand au visage....

- Mais est-ce que son état peut évoluer positivement ?

- On ne sait jamais comment peut évoluer un malade. Dans l'état actuel....

- Vous n'avez aucun espoir...

Le silence du médecin était éloquent. Le visiteur se frotta le menton machinalement. Il marcha dans la pièce, mais se tint éloigné du lit. Il boitait.

- Vous le connaissez depuis longtemps ? demanda le médecin.

- Oui ! C'est un collègue. Nous travaillons ensemble au département d'automatisation du laboratoire Aldy.

Et il précisa :

- Cairne est aussi un ami, un vieil ami.

Marie remarqua qu'il l'avait appelé Cairne. Aussi étrange que cela pût paraître, Cairne n'avait pas de prénom. Il n'avait eu aucun papier sur lui au moment de l'accident. D'abord on l'avait inscrit sous le nom de "trauma" qui était un nom courant dans les hôpitaux, puis il était devenu la chambre sept aux soins intensifs, avant d'évoluer vers "monsieur Cairne". C'était signe d'une stabilisation. Mais à défaut de diagnostic certain, les "obs", qui demeuraient des sursitaires, étaient dispensés de prénom. Marie avait pensé que le visiteur aurait enfin élucidé le mystère de l'identité complète de "monsieur Cairne". Apparemment, chez les hommes, il était de bon ton, et surtout très viril, d'appeler un homme par son nom, ou à défaut par son surnom, mais rarement par son prénom. Marie se demanda pourquoi ce collègue de travail avait été le seul, jusque là, à le voir. Peut-être Cairne n'avait aucune famille.

Le visiteur n'était pas bien vieux lui non plus. Il avait des airs d'adolescent attardé, un peu rêveur. Un bel homme, qui boitillait par moment. Elle lui aurait bien posé mille et une questions sur "monsieur Cairne". Elle lui aurait même demandé une photo de lui, du moins s'il en avait une. Elle les imaginait bien tous les deux potaches, torchant les mêmes bancs de l'université, rayon grosses têtes matheuses, aux antipodes du littéraire. Le visiteur ne chaussait pas de lunettes, mais Cairne lui, en portait-il peut-être? Des petites lunettes rondes accentuant l'ovale d'un menton imberbe et poupin. Le cheveu en bataille et une mèche rebelle qui serait descendue sur le front. Mais à quoi pouvait ressembler Cairne ? Marie était confrontée à un dilemme, celui qu'elle connaissait sur l'internet lorsqu'elle s'essayait à deviner le faciès anonyme des interlocuteurs qui la contactaient. Rarement ils lui envoyaient une photo. Et si la photo apparaissait, elle était tellement différente de ce qu'elle avait supposé. Le beau prince se fondait dans la masse du commun, du vulgum pecus, et, derrière les e-mails enflammés, elle découvrait que le beau prince était un chevalier en charentaises. Les derniers messages qu'elle recevait, cette correspondance torride qui la clouait à son ordinateur, lui avaient appris à faire abstraction du visage ou du corps de l'anonyme. Seuls les mots comptaient, la puissance des mots, génératrice de tant d'émotions intimes. De ces mots là, elle se sentait apte à accepter n'importe quel corps, même amputé, n'importe quel visage, même défiguré. Parce qu'elle en était follement amoureuse.

- Je peux rester seul avec lui ? demanda le visiteur.

- Je vous en prie monsieur...

- Staff ! Eddy Staff !

Eddy Staff, répéta Marie dans son for intérieur, en refermant la porte. Pourquoi Staff avait-il un prénom, lui ?

Eddy Staff s'approcha de Cairne, tout près.

- Cairne ! Tu m'entends Cairne ?

Il passa la main devant son visage pour vérifier si les yeux bougeaient. Le regard demeurait fixe.

- Décidément, c'est bien vrai ! Ah Cairne ! Pourquoi tu ne m'as pas écouté ?

Il se remit à marcher dans la pièce un long moment sans rien dire. Le boitillement de son pas résonnait. Staff porta la main à sa jambe comme pour tâter l'absence d'une douleur qui parfois l'aiguillonnait à en crever. Il ne savait pas d'où lui venait ce tiraillement à la jambe qu'il ressentait depuis ce fameux soir de l'accident. Par moment, la douleur remontait au bras, puis elle lui attrapait le cerveau à le rendre fou.

- Pourquoi as-tu fait ça ? s'écria t-il. Je t'avais dit de te méfier de ce fichier ! Tu te souviens de ce point rouge sur l'écran noir...

Tout en parlant, Staff se remémorait la scène. C'était juste après la conférence de presse au labo. Il revoyait le parterre de journalistes qui le torpillaient de questions. Staff venait de présenter officiellement BOD 27, le robot dernier cri du laboratoire, qui imitait à la perfection le corps humain. Un véritable bijou de technologie ce robot. Une texture de peau humaine à l'identique, des muscles, des veines, un système pileux. Et un mécanisme interne parfait. BOD 27 était capable de couper sa viande, de valser, de chanter, de bander et même d'éjaculer. Il ne lui manquait qu'un détail : la faculté d'éprouver des émotions. Un robot capable d'éprouver des émotions : c'était le top du top, la notoriété immédiate, le prix Nobel assuré. Or, justement, le laboratoire travaillait sur ce projet. Projet auquel Staff n'avait jamais cru. Comment croire en une telle utopie. Il n'y avait jamais cru jusqu'à ce que Cairne lui montrât ce point rouge qui clignotait sur un écran noir.

- Oui Cairne, ce point rouge sur l'écran noir, c'était bien les émotions, la part de cerveau qu'il nous manquait. Mais tu n'aurait pas dû cliquer dessus!

Cairne, fébrile, excité, émerveillé devant sa découvert prodigieuse, lui avait expliqué que ce fou de professeur Aldy avait introduit dans la Toile, trente ans plus tôt, une créature n'ayant pas plus de fonctions qu’un tamagushi. Il avait conçu un être virtuel, programmé pour régénérer automatiquement ses composants, tout seul, sans aucune intervention extérieure. A partir d'un tissu vivant greffé sur une puce informatique. Oui, un tissu vivant, un morceau d'être humain. Le résultat de cette expérience avait été étonnant : la matière humaine encore vivante avait fusionné avec la puce, au point de susciter une interactivité entre les deux éléments. Voyant qu’il était possible à la puce d’agir sur la partie humaine, de la même manière que la partie humaine pouvait agir sur la puce, le professeur Aldy avait fabriqué une créature hybride, mi-humaine mi-électronique. Un esprit sans corps. Il avait donné à sa créature le nom de Jon.W. Puis il l’avait envoyée sur internet sous la forme d'un fichier, lui avait inventé un site qui constituait un village virtuel. La créature s’était développée dans le web, au milieu d’avatars, à cette différence près que, contrairement aux "avatars humains", elle n’avait aucune contrepartie dans la réalité.

- Tu avais raison Cairne, murmura Staff, Aldy a bien balancé sur la Toile une créature....une créature redoutable, dotée d’un fabuleux sixième sens qui lui permet de deviner les aspirations de ses interlocuteurs et d’y répondre à la perfection.... Jon.W était bien réel. Mais tu n'aurais jamais dû ouvrir ce fichier Cairne.... C'est Jon qui est apparu sur l'écran, postée par e-mail en pièce jointe. C'était lui ce point rouge qui clignotait sur l'écran noir. Eh oui Cairne, il est réapparu après dix ans de silence.

Jon.W avait "grandi" dans l'internet jusqu'à devenir un jeune homme. Puis il avait disparu de l'écran, suite à une terrible panne du système. Personne n'avait jamais su ce qu'il était advenu de la créature, perdue dans le web. Dix ans de silence.

- Tu ne t'en es jamais étonné. Dix ans de silence...

De nouveau, on entendit le pas boitiller dans la pièce. Les yeux de Cairne, grands ouverts, continuaient à fixer le plafond. Il avait l'inertie d'un mort. Staff se demandait pourquoi il lui parlait. Mais c'était plus fort que lui. Il avait besoin de tout raconter, de se confier à lui, comme pour se soulager. Aussi, il y avait un détail que Cairne ignorait. Un détail qui pouvait expliquer pourquoi il se retrouvait là, dans ce lit, défiguré et paralysé.

- Tu te souviens de ce tamagushi ? Tu l'as vu évoluer, devenir un avatar, un clone virtuel comme toi ou moi nous pourrions l'être. Tu l'as vu dans son milieu scolaire, tu l'as vu avec d'autres gosses, tu l'as vu se faire des copains... virtuels... Oui....des copains. Quand tu m'as montré ça, Cairne, toute la vie de Jon.W à travers ce point rouge, tu ignorais l'essentiel....

Eddy Staff poussa un petit cri car la douleur, brusquement réapparue, venait de lui arracher le bras.

Installée derrière la vitre de contrôle, Marie n'avait pas vu la grimace d'Eddy Staff. Elle décortiquait une revue féminine dans laquelle il était question d'une recette de moules farcies. Il fallait mélanger la chair à saucisse avec les ingrédients avant de farcir les moules dans un faitout. Une question importante la préoccupait : elle se demandait pourquoi il fallait mettre un couvercle sur le faitout une fois les moules fourrées. Sur l'image de présentation, l'ensemble avait l'air fort appétissant. Mais à cette heure de la journée, où le ventre commençait à grogner, n'importe quelle recette devenait appétissante. Les femmes ont la particularité masochiste de feuilleter les pages recettes dès que sonne l'heure du repas. Elle se prit à rêver que le jeune homme derrière la vitre pourrait l'inviter au restau. Après tout, il devait avoir faim lui aussi. Sans aller jusqu'au "plus si affinités", ils pourraient partager un repas ensemble. Au moins, elle serait en compagnie d'un homme, un premier homme. Au moins, elle aurait l'immense plaisir d'être reluquée par d'autres hommes, tout en reluquant elle-même d'autres hommes.

Marie leva la tête.

Eddy Staff avait attendu que le tiraillement ait disparu, avant de poursuivre :

- Tu ignorais que cette créature, partiellement humaine, n'a jamais su qu'elle vivait dans un univers exclusivement virtuel, qu'il existait un monde réel auquel.... auquel elle ne pourrait jamais avoir accès... Tu imagines Cairne qu'on t'enferme dans un ordinateur en te laissant croire que le seul monde qui existe est celui d'internet ? Toi, un être humain ? Tu imagines ce qu'a pu endurer ce pauvre gars quand il en a pris conscience ? Tu ne t'ai jamais demandé ce que Jon a pu faire pendant ces dix ans et pourquoi il tenait tant à réapparaître au bout de tant d'années ? Moi, à sa place, en bon humain normalement constitué, je n'aurais eu qu'une seule idée en tête: me venger. Me venger de ce salaud d'Aldy. Et lui, Jon, il est à moitié humain....

Un nouveau cri de douleur l'interrompit. Le tiraillement était revenu vers le bras.

Cette fois, la grimace de Staff attira l'attention de Marie. Elle l'observait gigoter en se frottant le bras. Sans doute s'était-il cogné ? Elle pensa à s'élancer à son secours. C'était peut-être une bonne idée d'approche. Les hommes aiment la douceur d'une main féminine, surtout lorsqu'il s'agit de soigner leurs petits bobos.

Quand elle le vit reprendre son calme, Marie trouva cette idée stupide. Aussi, il y avait un appel urgent dans une autre chambre. Elle devait s'absenter. Elle hésita, espéra la sagacité d'un collègue. Mais personne ne semblait disponible. Elle n'aimait pas s'absenter. Depuis qu'elle surveillait, avec beaucoup de conscience, le souffle de vie qui retenait Cairne à l'écran, elle ne redoutait qu'une chose : l'écrasement définitif de la ligne. Mais après tout, Cairne ne risquait rien à cet instant précis, puisqu'il était en bonne compagnie.

- Quand tu m'as parlé d’extraire le fichier du système et de l’implanter dans le robot BOD27, j'ai eu des réticences ! Mais ce n'était pas pour m’attribuer les lauriers de cette fabuleuse découverte ou pour mener le projet à terme sans toi. Ni même parce que je doutais dans tes capacités à transférer le fichier correctement....Mais simplement parce que.... parce que....

La douleur était montée au cerveau. C'était une de ces crises qui le métamorphosaient littéralement. Elle se produisait à chaque fois qu'il évoquait Jon.W.

Staff serra la tête entre ses mains, très fort, comme pour comprimer le cerveau.

- Qu'est-ce qu'il m'arrive bon sang ?

La douleur était fulgurante. Cette violente migraine provoquait un véritable dédoublement et, soudain, il perdait le contrôle de lui-même. Il balança la tête à droite et à gauche en pivotant sur place. Et brusquement, il lâcha les mains, secoua la tête. La crise semblait passée. Mais son visage était transfiguré et sa voix venait d'outre-tombe.

- Tu n'aurais jamais dû Cairne ! Ce projet était le mien. On ne t'a jamais dit qu'il ne faut pas toucher à l'oeuvre du Créateur. Je suis le Créateur ! hurla t-il pointant un doigt magistral devant lui.

Il s'immobilisa et regarda Cairne dans les yeux, ironiquement.

- Heureusement, je t'ai freiné, avant qu'il ne soit trop tard, avant que tout le monde sache quelle bêtise tu allais commettre. Mais le but n'était pas d'en arriver là. Il fallait juste t'immobiliser quelques temps. Le temps que tu te reposes un peu. Que tu prennes un peu de distance par rapport à tes fonctions. Car tu es bien fatigué Cairne. Ce genre de projet, ça épuise, et tu n'as pas les épaules assez solides pour l'assumer. Il faut savoir prendre du repos pendant qu'il en est encore temps. Regarde où ça t'a conduit. Toute une vie gâchée à vingt ans. Te voilà réduit au stade de légume. Pour le restant de tes jours....

Il se pencha sur lui, très près, et chuchota :

- Je suis vraiment désolé, Cairne. Désolé pour toi.

Puis il posa la main sur son épaule.

- Si cela peut te rassurer, j'ai récupéré le dossier, ce dossier auquel tu tenais tant. A vrai dire, je suis venu ici uniquement dans ce but et non pour m'apitoyer sur ton sort. Ce qui t'arrive, tu l'as bien mérité Cairne. Ici, tu ne seras plus nocif pour personne.

- Excusez-moi monsieur Staff, vous avez terminé ? demanda Marie qui venait de faire irruption dans la chambre.

Eddy Staff eut un sursaut. Il resta un instant bouche-bée à contempler autour de lui comme s'il se demandait où il était. Car chaque crise se soldait par une inexplicable amnésie. Marie le trouva dans cette attitude étrange. Elle se dit qu'il devait être profondément choqué. Les visiteurs réagissaient souvent ainsi. Ils arrivaient bardés de courage puis, l'atmosphère de l'hôpital aidant, ils finissaient abasourdis, sonnés, réalisant soudain la portée du drame.

- Vous allez bien ?

- Oui... oui... j'ai terminé... balbutia Eddy Staff dont le timbre était redevenu normal.

* * *

Cairne était en sueur à force de cogner la paroi du dôme. Il se sentait devenir claustrophobe. Il avait chaud. Terriblement chaud.

- Je veux sortir ! cria t-il désespérément.

- Ce n’est pas de cette façon que vous y arriverez ! dit la Voix.

- Enfin, cessez de vous moquer de moi ! Vous savez qui je suis ?

- Oui, monsieur Cairne ! Allons ! Prenez votre courage à deux mains et cherchez ! Cherchez la clef !

Cairne s’accroupit machinalement et commença à tâter autour de lui, ratissant le sol avec soin.

- Je ne pense pas que vous le sachiez vraiment !

- Mais si monsieur Cairne ! Vous êtes directeur de recherche au laboratoire Aldy et vous avez été propulsé à ce poste en raison de vos brillantes compétences. Vous avez passé plus des deux tiers de votre existence derrière un écran plat, en vase clos, coupé du monde extérieur, esclave d’un programme, vous dépensant corps et âme dans une passion binaire. Une passion qui vous a frustré des plus belles choses de l’existence, ces choses que vous aimeriez tant découvrir aujourd’hui.

Cairne, toujours accroupi, haussa les épaules.

- Une passion binaire ... Et quelles choses j'aimerais tant découvrir selon vous ?

- L’amour par exemple. Vous n’avez jamais connu l’amour monsieur Cairne. A l’âge de deux ans on vous a planté devant une machine, à charge pour vous de découvrir le monde. Et vous en avez brillamment découvert toute sa virtualité.

Cairne heurta un objet imperceptible, qui fit un grand bruit de ferraille et sembla aller rouler plus loin.

- Bravo !

- Qu’est-ce que c’est ? demanda t-il frottant sa main endolorie.

- Vous avez trouvé le seau !

- Le seau ?

- Oui ! Le seau du secret ! C’est sous le seau du secret que vous découvrirez la clef !

- La clef... Ah oui, la clef.... bafouilla Cairne avant de reprendre ses recherches comme un automate. Un automate. Il eut un ricanement. C'était un comble pour un chercheur, affecté au département d'automatisme, de chercher comme un automate.

- Comment pouvez-vous affirmer que je n’ai jamais connu l’amour ?

- Vous rêvez, vous fantasmez. Mais jamais vous n’avez osé plonger dans un corps nu, vous noyer dans les douceur de la chair, caresser autre chose qu’un écran plat ou des courbes vectorielles....

- Quand je sortirai d’ici....

- C’est ce qui vous a toujours manqué monsieur Cairne : que l’on vous choie, que l’on vous cajole, que l’on s’occupe de vous...

- Où est-ce qu'elle est cette fichue clef ? interrogea t-il avec agacement.

-... là est la clef du mystère.

Cairne cessa de tâter le sol. Il prit soudain un objet invisible et le palpa sous ses doigts.

- Vous l’avez trouvée ?

- Je crois ! A la forme, on dirait une clef.

- Ne la perdez surtout pas ! ... On a vite fait d’être détroussé !

- Et maintenant ?

- Maintenant ? Il faut trouver le tiroir !

- Et comment trouve t-on le tiroir ?

- En enfonçant la clef dans la serrure.

- La serrure ? Quelle serrure ?

- C’est vous qui êtes dans le secret ! Pas moi ! Cherchez ! Enfoncez la clef partout jusqu’à ce que vous la trouviez !

- C’est vraiment une histoire de fou !

Il songea, sans oser le dire à voix haute, que le dôme ne tournait pas rond et qu’il lui demandait vraiment des choses impossibles.

Le ballon rose se mit subitement à gonfler et Cairne observa avec effroi le dôme devenu encore plus énorme.

- Bien bon celui-là aussi ! Je m’en régale ! dit la Voix. Et elle ajouta dans un tonnerre d'exaspération :

- Impossible ! Impossible ! Impossible !

 * * *

L'atmosphère était lourde et rendait bien pénibles les longues chevauchées à travers les couloirs. Marie s'était accordée une pause en compagnie d'Elsa qui, jambes étendues sur un tabouret, avachie, avait peine à lui verser le café.

- Je crois que je suis amoureuse Marie ! marmonna t-elle.

Le café était parti légèrement de travers.

- C'est la première fois que je rencontre un type comme lui. Le type parfait. Si tu savais : Phil est vraiment spécial.

- Et qu'est-ce qu'il a de si spécial ? demanda Marie essuyant discrètement la table.

Elsa suspendit son geste, la cafetière à la main. Son regard partit rêveusement.

- C'est un con ! dit-elle. Un vrai con ! Un spécimen rare de connerie. Il n'a aucune conversation, braille derrière un match de foot, adore les blagues bien grasses et la culture de comptoir. Surtout quand il retrouve ses potes au bistrot, tu sais le genre de potes qui sifflent les nanas dans la rue et font des commentaires grivois. Ah l'anguille qu'il faut mettre dans le four pour lui faire rendre son jus....

Marie haussa les épaules et but le café d'une traite.

- Mais je te jure, je l'aime, insista Elsa en lui saisissant le bras. C'est le compagnon idéal. Il débouche l'évier, bêche le jardin, répare le moteur et baise comme un âne. Au moins avec lui, aucun souci existentialiste. Une fois qu'il s'est vidé, il arrose éventuellement la pelouse, range toutes les tuyauteries et s'en va.

- Tu vas vite t'ennuyer avec ce genre de bonhomme.

- Non ! Au contraire ! Tu sais, il est guère différent de ces types que tu croises dans tes discussions sur internet, ces fameux "chats" où il y a autant de mâles à l'affût d'une femelle que de spermatozoïdes à l'affût d'un ovule. Finalement, c'est beau un homme, un vrai, dans toute sa splendeur.

- Tu m'as toujours dit que tu préférais l'amour à la baise. Tu renies tes discours ?

- Absolument pas !

Elsa était affalée sur son bras qui avait bien des difficultés à tenir la tête. Elle tirait sur une clope, crachant des halos de fumée qui asphyxiaient le réduit servant de salle de détente.

- Je reste fidèle à mes convictions. Je reste convaincue que "faire l'amour", contrairement à "baiser", ce n'est pas seulement un plaisir physique et hormonal. Il y a le petit boum-boum au niveau du coeur qui commande tous les gestes, tous les actes, toute la douceur et la force de ce moment privilégié, qui permet de voyager dans les délires les plus fous, l'abandon le plus total, et le bien-être absolu. Mais voilà, l'amour c'est difficile à trouver, alors que la baise.....

Elsa se tut brusquement. Elle venait de s'apercevoir que Marie triturait nerveusement sa tasse. Elle avait toujours été très attentive au bruit du silence, consciente du trouble que ses propos provocateurs suscitaient parfois. Et, selon elle, aucune question n'était anodine. Elle avait remarqué que, depuis quelques jours, Marie ne s'excitait plus à lui rapporter ses échanges d'internautes. La drogue virtuelle semblait ne plus l'intéresser. Parallèlement, elle avait cessé de fumer. Et comme tout ancien fumeur qui se respecte, elle était devenue abominablement chiante, balayant sans cesse les volutes d'un geste dégoûté, agressant à tour de bras ses interlocuteurs. Pire, elle allait s'enfermer dans la chambre de Cairne et y restait de longues heures, immobile, à le contempler, se fichant éperdument des autres patients dont les appels restaient sourds. Elsa mettait cette réaction sur le compte du tabac, ou plutôt de l'absence de tabac qui, si elle soigne les poumons, démolit la cervelle. En attendant que la crise disparût, il fallait camoufler ça à la hiérarchie... et prendre sur soi la part de boulot qu'elle n'était plus capable d'assumer.

Marie posa la tasse et se leva de son siège.

- Tu t'en vas déjà ?

- Il fait trop chaud ici.

Un coup de tonnerre venait d'éclater.

C'était un orage sec, sans pluie, sans vent, sans fraîcheur salvatrice.

- Tu vas rendre visite à Cairne je suppose. Je vais finir par croire que tu es amoureuse de lui.

Marie la foudroya du regard.

- Puisque tu le dis !

Elsa la fixa silencieusement. Aimer un con, c'était déjà un exploit, mais s'amouracher d'un légume, là, c'était vraiment fort.

Cairne avait changé de résidence. Il n'était plus "monsieur Cairne" de la chambre sept. Son acharnement à survivre lui avait valu cette promotion, une surveillance moins constante puisqu'il n'était plus observé en permanence derrière une vitre. En réalité, il avait fallu libérer la réanimation pour d'autres traumas. Un légume, qui ne se réveille pas dans les jours qui suivent, peut végéter indéfiniment. D'autant qu'il survivait sans respirateur artificiel. Et là, personne ne comprenait plus rien, car ce respirateur artificiel était indispensable à son état.

Il était devenu Cairne tout court en s'éloignant des "obs". Marie n'avait pas attendu de connaître son prénom. Elle lui en avait trouvé un, au hasard de ses lectures féminines. Il y avait eu Red, Scott, Pete, mais c'était trop typé. Finalement, elle avait opté pour Tom, diminutif de Thomas, parce que Thomas Cairne ça sonnait bien.

En entrant dans la chambre, Marie songea que cette chaleur pesante devait probablement l' incommoder et elle ouvrit la fenêtre. En fait, c'était elle que la chaleur incommodait. Elle s'assit sur le lit et l'observa tendrement.

Elle avait envie de le toucher ou du moins le frôler, ne fût-ce qu'un court laps de temps. Marie se sentait bien près de lui. Elle aurait voulu des journées de service plus longues encore. Elle, qui avait toujours eu le réflexe salutaire de fuir l'environnement hospitalier, semblait désormais en villégiature. Elle prenait son service à la hâte, se dévouant même pour remplacer les absents, anéantis par la canicule. Le studio étriqué, l'ordinateur-roi et les cendriers débordant de mégots, c'était du passé. Elle n'en avait plus besoin. Cairne lui apportait tout, tout ce qui manquait à son existence. Elle avait décidé un jour qu'elle ne serait plus seule dans sa vie et que Cairne, enfin Thomas, serait son premier homme. Thomas avait eu un accident de voiture qui le rendait impotent, mais elle l'aimait et, du haut de la tour, elle attendait son retour de virilité, dans la compassion, l'abnégation, la chasteté. Telle était la version officielle, servie à ceux qui s'étonnaient de son célibat apparent. Mais Marie s'était si bien prise au jeu, qu'elle avait fini par y croire. Dès le matin, elle pensait à lui. En s'endormant elle pensait encore à lui. Il remplissait tout son univers. Elle ne rêvait, n'espérait, n'attendait que l'instant où elle serait près de lui. Voilà même qu'elle lui parlait, lui racontait sa journée ou ses loisirs, comment elle s'était mise au sport pour compenser le tabac... et affermir ses courbes. Elle partageait avec lui ses états d'âme, lui glissait des plaisanteries au creux de l'oreille, le berçait de lectures ou de musiques soigneusement sélectionnées.

Les dessous qu'elle portait, elle les mettait pour lui et s'amusait même à de furtifs strip-teases quand elle se savait seule la nuit dans le service. Oh juste pour solliciter son avis !

Elle s'en amusait d'ailleurs. D'ordinaire, la vision de la nudité était le privilège du corps médical qui examinait les patients sous toutes les coutures, dans les postures les plus intimes, faisant fi des pudeurs et de l'embarras. Il était rare pour un patient de voir le corps médical nu. Ce beau corps, elle le lui offrait, à lui, lui seul, avec délectation. Elle déboutonnait doucement la blouse, découvrait une épaule, puis l'autre, d'un professionnalisme étonnant, tournait le dos, laissait glisser le vêtement, avant de pivoter vers lui en gonflant les seins et en tortillant les hanches. Puis elle lui détaillait ses dessous, la qualité de l'étoffe, la coupe très avantageuse, le petit noeud là, entre les seins. Elle se caressait avec érotisme, en tournoyant ou en levant la jambe sur le bord du lit.

Marie était heureuse. Cairne était à l'origine de son changement et elle lui vouait une reconnaissance infinie. Ce fut à peine si elle remarquait à présent son absence de visage. Mais le visage, ou le corps, avaient-ils une quelconque importance ? Elle savait qu'il était possible d'aimer d'un amour fou un être invisible. Par les messageries, elle avait appris à entendre une personne s'exprimer sans la voir. Et donc à la connaître derrière ce qui n'était pas apparent, ce qui ne faisait pas obstacle physiquement. En internaute avertie, elle se sentait apte à affronter et surmonter les pires apparences physiques, pour peu que la beauté de l'âme lui eût été révélée. Cairne était beau... même si elle n'en savait rien. Il était beau parce qu'il lui donnait le bonheur, parce qu'il bousculait sa vie, parce qu'il la métamorphosait.

Marie lui prit la main, elle était froide. Alors, elle la réchauffa entre ses doigts. Puis elle ferma les yeux. Quand elle fermait les yeux ainsi, elle entendait mieux les mots. Les mots qu'il prononçait :

Je te le promets, rien ne commencera à moins que tu ne le commences toi même. Je sais ce que c'est d’être effrayée par une situation nouvelle. Si tu veux être près de moi, tu ouvriras mes bras et tu te placeras où tu le désires. Tu dois seulement te sentir à l’aise, la tête sur mon épaule, enlacée contre moi. Si c'est ce qui te donne du plaisir, c’est ce que nous ferons et rien d'autre. Je ne te réclamerai jamais davantage. Et je laisserai mon épaule à ta disposition aussi longtemps que tu me le demanderas.

Si tu veux connaître le goût de mes lèvres, elles t’attendront avec un grand bonheur. Mes mains seront uniquement là où tu voudras les placer, jamais ailleurs. Je ne saisirai pas ta main. Je n'essayerai pas de t’embrasser. Je n'essaierai rien qui ne soit de ton fait ou de ta volonté. Mais peut-être est-ce l'inverse que tu préféreras ? Que je prenne ta main. Ou enroule mes bras autour de toi. Que nos corps soient serrés l'un contre l'autre jusqu'à ce que nos lèvres se rencontrent. Est-ce ce que tu le voudrais ? Tu dois me dire de quelle façon tu te sentiras vraiment à l'aise. Tu dois seulement agir selon tes désirs. Faire ce que ton corps et ton esprit te dictent. Je t'imagine la nuit dormant près de moi. Tu te tournes vers moi pour toucher ma peau, pour trouver mes lèvres. Je ne te retiens pas. Je t’encourage seulement à te révéler à moi. Tu me guides. Tu me montres où tu veux être caressée, où tu préfères être embrassée. Tu me montres comment te toucher, timidement d'abord. Nous restons un long moment à échanger des baisers, à savourer nos lèvres. A goûter leur douceur. Tandis que nous nous embrassons tu tiens mes mains dans les tiennes et, peu à peu, tu les déplaces vers les endroits les plus intimes de ton corps. Tu veux qu'elles te caressent les seins, doucement, puis fermement. Tu veux sentir mes lèvres, puis ma langue, sur le bout de tes seins. Tu veux sentir ma bouche sur ton sein, tandis que ma main joue avec l'autre sein, éveillant des chaleurs au plus profond de ton intimité. Tu déplaces ma main vers les contours de ton ventre, jusqu'à ce qu'elles soient entre tes jambes, où tu veux être massée délicatement, où l'humidité de ton corps appelle d'autres caresses, de la bouche, de la langue...

Il y eut un violent coup de tonnerre. Marie ouvrit les yeux. Au même instant, Cairne tourna brusquement la tête. Le regard fixe s'était posé sur elle. Elle sursauta, poussa un cri, lâcha la main et s'éloigna du lit, effrayée. Un moment, elle resta figée, face au regard de Cairne rivé sur elle. Reprenant ses esprits, elle lui tourna le dos, respira profondément. Un éclair furtif vint balayer la pénombre.

- Idiote.... balbutia t-elle, ajustant sa tenue.

Ce sont des choses qui arrivent. On s'habitue à l'immobilisme d'un patient et parfois le corps a des réflexes inattendus. Elle le savait pourtant. Elle s'en voulait.

Marie pivota lentement vers lui, osa affronter de nouveau le regard.

- Pardonne-moi ... Je sais que tu ne peux pas m'entendre mais.... J'ai besoin de parler, ça rassure.... Je vais remettre l'oreiller en place, tu veux bien ?

Elle trouva cette question stupide. D'ailleurs, elle trouvait stupide aussi de n'avoir rien d'autre à lui dire. De n'avoir rien d'autre à faire que tapoter un oreiller.

Cairne cligna des paupières, une fois. Marie se figea. Voilà qu'elle hallucinait. Ou sans doute était-ce encore un réflexe incontrôlé. Pourtant, dans le doute, elle bredouilla :

- Vous.... Tu... Je peux te tutoyer ?

Il bougea les paupières une nouvelle fois.

- Tu... tu m'entends réellement ?

Il acquiesça des yeux. Marie se rapprocha de lui.

- C'est impossible....

 * * *

- Impossible ! s'écriait la Voix. Des choses impossibles ! Ce n’est quand même pas si difficile de mettre une clef dans une serrure ! N’importe quel gosse de deux ans sait le faire !

Grimpé sur le seau, Cairne était appuyé contre le hublot et il ouvrait grand les yeux.

De l’autre côté, il découvrit un ciel parsemé de pièces d’or et d’argent, qui tombaient en pluie, au milieu de liasses représentant tous les billets qui pouvaient exister au monde. De longs colliers de perles multicolores et des diamants volumineux passaient ici et là, à vive allure. Cairne contemplait le visage de la richesse avec émerveillement. Jamais il n'avait vu la Fortune d'aussi près.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Les Fonds Secrets ! dit la Voix. Regardez ! Ils baignent dans le silence.

Cet univers fantastique, en perpétuel mouvement, était secoué par des vagues absentes. Dans quel fond avait-il sombré ? Le fond de la mer ? Le fond de l’air ? Le fond du coeur? Le fond du problème ? Où pouvait-il bien être ?

Soudain, il pointa le doigt droit devant lui.

- Et ça ? demanda t-il.

Une silhouette entièrement noire, le genou posé sur un socle, était brusquement apparue. Elle se déplaçait en gesticulant.

- Ah ça ! Tout un Mystère ! dit la Voix.

- Qu’est-ce qu’il fait ?

- Des mystères bien sûr !

On eût dit que le personnage sculptait ou dessinait une oeuvre invisible. Il resta un long moment à tracer des courbes imaginaires.

- Je pense qu’il cherche une Explication. Mais il n’a encore jamais trouvé la bonne.

Le Mystère pliait la taille tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre.

- Il va encore tout effacer ! grommela la Voix. Regardez-le agiter sa boule de gomme nerveusement ! Et voilà ! J’en étais sûr ! Je vous l’avais bien dit qu’il effacerait tout. C’est un perfectionniste, un éternel insatisfait. Il se perd dans les méandres de la méticulosité. Et au bout du compte il ne reste rien. Un fatras d’idées tout juste bonnes à jeter... Mais dites-moi, vous ne l’aviez jamais vu auparavant ?

Cairne se pencha pour mieux le distinguer, tandis qu’il s’éloignait sur son socle.

- Non....

Une autre forme arriva, sinueuse, obscure et interminablement longue, qui se déplaçait à reculons.

- Et celui-là, pourquoi marche t-il à l’envers ?

- C’est le Repli. Il marche ainsi car c’est sa façon de fuir la réalité !

Le Repli ressemblait à une mince feuille de papier. Il ondulait à la manière d’un long serpent tortueux, et agitait une sonnette à chaque main. Mais les sonnettes refusaient de tinter malgré les coups répétés qu’il lui assénait.

- Il préfère esquiver les difficultés. Et il a le don. Il n’a jamais réussi à faire face aux difficultés qui l’assaillent. Mais ce n’est pas en sonnant les cloches à tout le monde qu’il y arrivera !

Cairne le toisa soucieusement

- On dirait....

- On dirait ?

- ... Je ne sais pas... Je ne sais plus...

Après quelques glissades, le Repli se plia en accordéon, dans le sens vertical, de la tête aux pieds. Il lui fallut un long moment pour devenir une page tournée et s’envoler dans les Tréfonds.

Quand la manoeuvre de Repli fut terminée, arriva une tribu de femmes tordues et bossues, qui riaient à n’en plus pouvoir.

- Voilà les Cachotteries !

- Pourquoi rient-elles ainsi ?

Elles avançaient en baissant progressivement leur cape, découvrant leur menton auréolé d’un épais collier de barbe.

- Vous comprenez à présent pourquoi ? Elles rient sous leur barbe, ces perfides drôlesses... Méfiez-vous des Cachotteries, elles pourraient vous jouer des tours !

Serrées l’une contre l’autre, elles dissimulaient un paquet gondolé et observaient sournoisement autour d’elles, en ricanant.

- Qu’est-ce qu’elles cachent ?

- Elles cachent leur jeu !

- Leur jeu ?

- Oui ! C’est leur nouvelle marotte !

Les Cachotteries se bousculaient derrière le hublot en agitant de grosses langues vertes. Elles semblaient lui parler, mais aucun son ne parvenait à franchir la paroi du dôme.

- Que disent-elles ? demanda Cairne.

- Elles médisent ! Ce sont de mauvaises langues, ainsi que vous pouvez le constater ! Elles ont leur propre univers : celui des ragots, des cancans, des potins, des méchancetés. Vous ne les aviez jamais vues auparavant ?

Cairne hésita :

- Non....

- Tant mieux pour vous! Ces pestes-là, il vaut mieux les éviter !

Les Cachotteries s’éclipsèrent à pas feutrés, en dissimulant de nouveau leur visage sous leurs capes.

Cette fois Cairne aperçut, avec l’excitation d’un enfant, un personnage qu’il connaissait bien.

- Oh Polichinelle ! Qu’est-ce qu’il fait là ? Ce n’est pas son histoire !

- Polichinelle aussi à son secret... le fameux secret de Polichinelle ! Vous le connaissez ?

- Oui... j’avais le même dans ma chambre, au-dessus du lit, quand j'étais gosse. Mes parents me l’avaient offert pour....

- Vous connaissez le secret de Polichinelle ! s'exclama la Voix euphorique. Bravo monsieur Cairne ! Il y a tant de gens qui prétendent le connaître, sans jamais en avoir eu la certitude ! J’en suis vraiment ravi ! Et lui aussi ! Regardez-le jubiler !

Polichinelle faisait le pitre, s’agitait comme un clown. Par moment il mettait la main sur le masque qui lui dissimulait le visage, comme pour le retirer. Sa main hésitait à chaque fois.

- ... Peut-être daignera t-il enfin lever le masque ! dit la Voix.

Mais Polichinelle cessa de jouer avec le masque et se concentra sur une pirouette.

- Ah non ! Je crois qu’il est bien trop distrait pas ses propres bouffonneries. Tenez ! je parie qu’il va encore nous mimer son tour favori. Ah mais j'en étais sûr ! Observez bien: là, il monte à l’échelle, il casse un barreau. Et, ô suspens! A ce moment très précis, il tombe à l’eau. Drôle non?

La Voix éclata de rire. Sous l’effet des vibrations, Cairne dut se cramponner aux rebords du hublot pour ne pas tomber.

- Oh excusez-moi ! dit la Voix. J’oubliais... Mais c’est trop drôle ...

Sur une ultime bouffonnade, Polichinelle s’en alla dans les tréfonds, cédant la place à une cantatrice, très courte en jambes et très large de poitrine. Elle semblait chanter mais aucun son ne sortait de sa bouche, traversée d’un mince fil transparent. Cependant, chaque fois qu’elle s’appliquait à sortir une note, son corps entier s’étirait vers le haut, pour redevenir minuscule lorsqu’elle avait terminé.

- Qui est-ce ?

- C’est Cathy Mini, la diva du silence.

- Elle semble avoir des maux !

- Des maux ? Oh non ! Vocaliser bouche cousue génère moins de maux que parler. Cependant parler permet de s’exprimer. Aussi, d’être entendu et parfois compris. Mais comment comprendre une personne muette, qui ne souffle mot? Il faut certes du silence pour entendre, mais comment entendre le silence, les silences et tout ce qui passe sous silence...

Cairne se tordit pour mieux apercevoir, à l’extérieur, deux silhouettes suspendues au bout d’une corde.

- Vous m’entendez monsieur Cairne ?

Son attention était rivée sur la corde fixée au dôme.

- Regardez là, en bas, on dirait que ce sont....

- Vous les reconnaissez ?... Effectivement, ils essaient de vous rejoindre !

- Ils sont enfin venus ! soupira Cairne.

- Peut-être ! Mais j’ai bien peur qu’ils n’arrivent pas jusqu’au bout. Quoique, cette fois-ci, ils ont pris un piolet...

- Vous allez voir, ils vont m’aider !

- Depuis temps qu’ils essaient !

- Vous vous trompez, ils viennent d’arriver !

- Oh vous savez, ça fait un moment qu’ils cherchent à percer le secret ! D’accord, ils ne s’y prennent pas très bien. On ne perce pas un secret comme on perce l’obscurité ou le coeur. Il faut du doigté, de la patience. Regardez-les donc se cramponner à leur corde, empilé l’un sur l’autre, à s’agiter et se débattre comme deux mouches... Mon Dieu, qu’ils ont l’air ridicule ! Et prétentieux ! Vous ne trouvez pas ? Ces gens qui croient tout savoir...

Cairne fronça les sourcils, agacé par les réflexions de La Voix.

- La corde va finir par casser à force de tirer dessus.

- J’aimerais les aider....

- Cela ne tient qu’à vous !

- A moi ?

- Eh bien oui ! Si vous faisiez l’effort de trouver le tiroir !

Cairne quitta le hublot et se tourna vers le dôme.

- Ah oui ! Le tiroir !

Alors, il mit la clef debout sur le sol, et millimètre par millimètre, guetta l’endroit où elle pourrait s’enfoncer. Au bout d’un temps qui lui parut infiniment long, il baissa les bras car il n’avait pas trouvé la serrure.

- Il n’existe pas ce tiroir ! cria t-il découragé et excédé.

- Avez-vous seulement essayé partout ?

- Oui j’ai essayé partout.

- Même en haut ?

- En haut ? Vous voyez bien que c’est trop dur !

- Mais non ! Je vous assure que c’est mou !

- Vous ne comprenez rien ! Regardez-moi ! Je ne suis pas assez haut !

- Vous prétendez que vous n’êtes pas à la hauteur monsieur Cairne? Mais connaissez-vous seulement la hauteur ?

- La hauteur de quoi ?

- La hauteur de la difficulté ! Comment voulez-vous la connaître si vous refusez de vous mesurer à elle ! Allons ! Essayez !

* * * 

Cairne était une silhouette, de forme humanoïde, au visage dissimulé sous un carcan de bandages. Peu de gens étaient habilités à connaître ce qui se cachait sous ce masque, et il valait mieux, au risque de susciter des cris d'effroi. Marie, elle, s'était accoutumée. Elle s' étonnait d'ailleurs de cette facilité à vivre dans le laid avec autant d'aisance qu'elle pouvait vivre dans le beau. Finalement, on s'habitue aux gens moches. Dans les magazines féminins, où on chasse la ride et le grain de beauté avec acharnement, l'univers est peuplé de beautés sculpturales, livrées en pâture aux convoitises inassouvissables des gens moches. Les modèles de perfection fleurissent. Mais à présent Marie feuilletait les magazines d'un autre oeil. La beauté était devenue plate, aussi plate que les pages glacées, où les courbes esthétiques n'avaient aucun relief. Alors que le visage de Cairne, écrasé comme une galette, où perçait deux pupilles et un orifice buccal, avait lui des reliefs étonnants. Cairne était beau. De plus en plus beau malgré sa laideur.

- Tu fais d'énormes progrès !

Il cligna des yeux plusieurs fois. Marie posa délicatement la cuillère dans l'orifice qui lui servait de bouche.

- Je dirais même que tu es un être extraordinaire!

Elle le pensait. Il cligna deux fois des paupières. C'était sa façon d'acquiescer. Un code de communication avait été établi entre eux : deux clignements signifiait "oui" et un seul signifiait "non".

- Et modeste aussi ! ajouta t-elle en riant.

Cairne semblait nanti d'un grand sens de l'humour. Marie éprouvait pour lui une admiration sincère. Désormais, il était son patient particulier. Devant les résultats positifs obtenus, la hiérarchie lui avait affecté ce cas pour qu'elle s'en chargeât personnellement. C'était une sorte de promotion-canapé, une incitation à la pousser un peu plus en avant, car la hiérarchie s'intéressait beaucoup aux limites humaines en matière de survie. Notamment en milieu hospitalier.

Cairne avait une volonté d'acier. En l'espace de peu de temps il avait énormément progressé. D'ailleurs, il avait acquis un prénom. En réalité, il possédait trois prénoms et chose surprenante, l'un d'eux était Thomas. Ce n'était pas son prénom usuel, mais lorsque Marie le découvrit, elle lui demanda l'autorisation de l'appeler Tom. Et il accepta.

Un jour, une blouse blanche s'était penché sur lui et lui avait dit d'une voix monocorde que sa moelle épinière avait été touchée et qu'il ne pourrait plus marcher parce qu'il était tétraplégique. La voix monocorde avait aussitôt ajouté qu'il avait eu de la chance car il aurait pu y rester.

En général, ce genre de révélation provoque chez l'intéressé un cheminement intellectuel infaillible : "Je ne peux pas vivre comme ça, dans un fauteuil roulant pour le restant de mes jours. Ne plus jamais marcher, lever le bras, bouger le petit doigt, autant crever". Et aboutit à une insurmontable envie de se tirer une balle dans la tête.

Mais Cairne, apprenant l'état de gravité dans lequel il se trouvait, n'avait eu aucune réaction. Il est vrai que, privé de la parole, privé de ses bras, de ses jambes, de son corps, il lui eût été difficile d'exprimer physiquement ce qu'il avait pu ressentir. Il s'était contenté de fermer les yeux et s'était endormi. Marie comprit par la suite que ce n'était pas un acte démissionnaire car, en se réveillant, il avait conservé le goût de l'effort et le même acharnement à progresser. Il voulait visiblement s'en sortir.

Cairne n'avait pas refermé l'orifice buccal. Les aliments glissèrent le long de son bandage.

- Ce n'est rien ! le rassura t-elle, l'essuyant doucement avec la serviettes. Son doigt frôla la bouche de Cairne. Il fut emprisonné.

Marie le retira prestement, un peu désorientée.

Il cligna des paupières deux fois. Elle eut un léger sourire.

- As-tu déjà aimé quelqu'un ? demanda t-elle camouflant les yeux dans l'assiette.

Il acquiesça des paupières.

- Et tu l'aimes toujours ?

Il n'y eut aucune réponse. Cairne se détourna.

- Je vois ! chuchota t-elle. Tu penses que c'est elle qui ne t'aimera plus.

Elle mit une autre cuillerée dans sa bouche.

- Je t'interdis de penser ça. D'abord, parce que ton état ne cesse de s'améliorer. Ensuite, parce qu'une femme qui éprouve un sentiment pour un homme a des réactions qui n'ont rien de rationnelles. Je veux dire au sens masculin du terme. Ouvre la bouche ! Une femme, c'est la tendresse qui l'attire. Et c'est à partir de la tendresse qu'elle construit sa... sa sexualité.

Marie était gênée d'avoir prononcé ce mot. Voilà qu'elle était confrontée à ses propres sentiments. Au fil des jours, elle avait transposé dans le quotidien cet amour fou qu'elle avait connu dans la virtualité. Son esprit confus avait fini par amalgamer le visage anonyme et le visage absent. Maintenant, elle ressentait pour lui un attachement qui tenait de la passion, avec tout son cortège de désirs inavoués. Elle dissimulait derrière des pudeurs professionnel le besoin inexplicable qu'elle avait de partager chaque minute, chaque seconde en sa compagnie. Cairne-éveillé avait ses charmes. Mais elle regrettait parfois Cairne-dans-le-coma, les strip-teases nocturnes, les confidences qu'il n'avait jamais entendues et même ces instants où elle avait osé s'allonger près de lui, poser la tête sur son épaule, se blottir contre lui en rêvant des mots doux qu'il n'avait jamais prononcés. Cairne-dans-le-coma avait été malléable. Elle se l'était accaparé, approprié, elle en avait fait malgré lui son premier homme, construisant un imaginaire à partir d'une virtualité anonyme et d'une réalité sans visage.

Mais Cairne-éveillé accepterait-il toujours d'être son premier homme, son "j'ai-quelqu'un-dans-ma-vie" ? Elle l'aimait. Elle l'aimait d'autant plus qu'elle devait affronter une rivale potentielle. Il était peut-être toujours amoureux de cette autre femme. Et cette autre femme pouvait apparaître à tout moment et, qui sait, raisonner comme elle, se ficher éperdument de son apparence physique tant l'amour qu'elle éprouvait pour lui était profond. Elle en souffrait.

- Je t'ennuie avec mes sottises.

Il cligna une fois des yeux.

- Merci d'être indulgent. Tu sais, tu es une personne vraiment attachante... Je serais tellement heureuse si nous pouvions communiquer....

Il cligna plusieurs fois des yeux, comme pour insister.

- Je sais que tu aimerais bien parler. Mais comment ? Avec les yeux ?

De nouveau, il cligna plusieurs fois des paupières.

- ... un alphabet peut-être... On pourrait composer un alphabet

Il cligna deux fois des yeux.

- Ce serait long.....

Long ? Cairne était un "patient". Par définition, contraint à la patience. Et il avait du temps devant lui. Beaucoup de temps.

Marie posa la cuillère et lui essuya la bouche. La porte entrouverte laissait percevoir des pas dans le couloir. Elle reconnaissait ce boitement.

- Ah je crois que tu vas avoir de la visite !

Tandis que le martèlement s'amplifiait, la respiration de Cairne accélérait.

- Je vois que tu es content de voir Eddy Staff. Il a proposé de t'aider à prendre les repas. C'est sympa non ?

Staff apparut à la porte, un bouquet de fleurs à la main.

- Venez ! Il vous attend avec impatience !

- Vous m'en voyez ravi mademoiselle ! dit-il en lui offrant les fleurs.

C'était pour la remercier de tous les efforts qu'elle faisait pour Cairne. Marie les accepta en souriant. Elle était comblée. Depuis qu'elle avait un premier homme dans sa vie, elle avait remarqué bien des changements dans l'attitude des autres hommes.

N'étant plus seule, elle était devenue désirable. Elle attirait les confidences, puis la confiance, puis les affinités... qui s'arrêtaient toujours avant le fatidique "et plus", car une femme amoureuse dotée d'un compagnon, même factice, à bien du mal à se livrer pieds et poings liés à l'aventure. Une femme a besoin d'une déception, d'une désillusion, d'une rupture imminente avant de s'engager ailleurs. Eddy Staff avait du charme. Elle eût volontiers partagé un repas en sa compagnie. Elle eût volontiers cédé à sa courtoisie. Mais de là à coucher, il y avait un pas infranchissable.

- Comment va notre malade ?

- Il fait des progrès extraordinaires et il prend de mieux en mieux ses repas!

Staff esquissa une grimace car la douleur venait de se manifester à la jambe. Devant le regard interrogateur de Marie, il se sentit dans l'obligation d'expliquer :

- Ce n'est rien.... ça me prend parfois. Je ne sais pas d'où ça vient....

- Vous devriez consulter un médecin...

- Je préférerais me confier à vous ! dit-il avec un clin d'oeil.

Puis se tournant vers Cairne, il ajouta :

- C'est fantastique ! Mais dites-moi, il ne parle toujours pas ?

- Non, hélas ! sur ce plan....

- C'est bien, c'est bien ! dit Staff en se frottant le menton. Enfin, je suis vraiment heureux que les choses évoluent de cette manière !

- Je vous laisse tous les deux. Je suis sûre qu'il appréciera que vous l'aidiez à terminer son repas, n'est-ce pas Tom ?

Il n'y eut aucune réponse. Marie pinça les lèvres. D'une certaine façon, elle était flattée que Cairne lui reprochât ainsi de l'abandonner. Il éprouvait donc, lui aussi, une grande satisfaction à partager sa compagnie. Au point de lui en vouloir lorsqu'elle le quittait.

- J'en suis sûr également ! murmura Staff tandis que la porte se refermait.

Il s'avança vers lui.

- Tom ? Elle a bien dit Tom ? Mais dis-moi Cairne, vous avez vraiment fait des progrès tout les deux.

Staff avait mis ses mains sur ses tempes et les serrait très fort. Son visage fut prit de contorsions. Pourquoi cette douleur récurrente revenait chaque fois qu'il rendait visite à Cairne ?

Au bout d'un moment, enfin, la douleur le libéra. Alors il s'approcha du malade et lui dit :

- Elle est vraiment adorable, tu ne trouves pas ? Une perle de vertu. Et attirante non ? Si tu voyais comme elle est moulée...

Il s'installa sur le lit.

- Tu pourrais me faire l'immense plaisir de répondre Cairne, moi qui te suis si dévoué. Tu sais que je prends des nouvelles de toi quotidiennement ? Et ce n'est pas brillant crois-moi. Tu restes un légume, à la merci des autres. Je te plains Cairne : dépendre des autres pour la toilette ou les petits besoins, quoi de plus dégradant ! Pisser dans les mains d'une femme, à ta place j'aurais honte! 

Staff retira la cuillère de l'assiette posée sur le chevet.

- Et se voir enfourner une cuillère dans le bec, comme un nourrisson, ou boire à la paille, tu ne trouves pas ça humiliant ? Allez, une cuillère pour papa.....

Tandis qu'il lui forçait les lèvres, Cairne essayait de se défendre en pivotant la tête.

- Franchement, je ne comprends pas pourquoi tu t'accroches à la vie avec autant d'acharnement ! s'écria t-il.

Il jeta dédaigneusement la cuillère dans l'assiette.

- Tu ressembles de plus en plus à notre robot. Un robot déconnecté dans une enveloppe à texture humaine. Sauf que lui, il marche, il agite les bras. Et même, il bande. Il te ferait envie si tu le voyais. Rassure-toi, bientôt il y aura tout plein de clones qui seront des compagnons rêvés pour les impotents de ton espèce.

Il pencha la tête, l'observa cyniquement.

- Plus j'y pense, plus je lui trouve des points communs avec toi. C'est un robot, à la merci de son créateur. Il suffit de débrancher un fil pour que plus rien ne fonctionne. Toi aussi, hein, Cairne ?

Staff prit son attaché-case, le posa sur le lit et l'ouvrit.

- C'est un peu pareil. Comme tu es incapable de décider toi-même, puisque tu n'en as plus la faculté, on décide à ta place.

Il prit l'assiette. Cairne l'observait immobile.

- Si moi je décide que tu n'as plus faim....

Consciencieusement, il jeta la nourriture dans un sachet qu'il glissa à l'intérieur de la mallette.

-...qu'est-ce que tu peux faire contre ma décision ? Rien! ajouta t-il froidement, refermant l'attaché-case. C'est pour cette raison que je serai présent à tes cotés, pour te soutenir dans cette dure épreuve que sont les repas. Et aussi pour t'aider moralement, car je sais que tu as besoin d'un soutien moral. N'est-ce pas Cairne ?

* * *

La clef pénétra miraculeusement dans le dôme, juste à hauteur de son menton. Cairne vit apparaître une petite tache noire en forme de serrure qui trancha au milieu du rose. La clef entra doucement et sembla ne plus vouloir s'arrêter.

- Tournez monsieur Cairne ! cria la Voix. Tournez la clef ! Tournez-la maintenant! N’enfoncez plus! Tournez!

Une énorme secousse ébranla le dôme. Le sol pencha légèrement. Il fut plaqué contre le hublot. Du coup, il eut une vision horrible. Deux silhouettes étaient désormais suspendues dans le vide, retenues par le petit morceau de corde qui se balançait. Le dôme menaçait de les aplatir.

- Ils vont tomber ! s'écria Cairne.

- Tomber ? Ils risquent plutôt de finir écrasés ! Écrases sous le poids du secret !

- Il faut faire quelque chose !

- Ouvrez le tiroir !

Cairne se hâta de retourner vers la serrure.

- Tirez-le avec la clef !

Tandis qu’il amenait la clef à l’intérieur du dôme, un rectangle noir se dessinait sur la paroi. Un rectangle de la taille d’un tiroir de bureau. Maintenant, il percevait des voix, des voix lointaines :

- Nous ne sommes pas dans la meilleure position pour l’aider !

- Mais il ne peut rester enfermé dans son secret !

- Bien sûr ! Nous devons impérativement l’en sortir !

Cairne, inquiet, se rua vers le hublot et s'écria :

- Vous m’entendez ? Je suis là !

Personne ne l'entendait. En vain, il fit de grands signes derrière le hublot mais ils ne le voyaient pas. Tout à coup le tiroir se referma dans un énorme vacarme.

- Ah c’est malin ça ! dit la Voix. C’est bien la peine de faire des conneries pour montrer que vous existez!

- Ils ne m’écoutent jamais ! grommela Cairne

- Avez-vous vraiment quelque chose d’important à leur dire ?

- Oui ! Je veux leur dire que je vais les aider !

- Savez-vous au moins comment ?

Cairne serra les mâchoires.

- Ce que vous avez à leur dire peut sans doute attendre ! Aidez plutôt le tiroir à s’ouvrir !

Il saisit de nouveau le tiroir. La partie enfoncée dans le dôme restait invisible. Tout au fond, il trouva un poignard enveloppé dans une une grande cape qui pouvait le recouvrir complètement. Il y avait aussi une combinaison noire, taillée à sa mesure, avec une cagoule qui ne disposait d'aucune fente pour la bouche ou les yeux.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda Cairne

- Une combinaison !

- Une combinaison ?

- Une combinaison secrète !

- A quoi sert-elle ?

- Mettez-la ! Vous verrez !

Cairne l’enfila, à l’exception de la cagoule. Il était devenu aussi noir que le rectangle du dôme.

- Et maintenant ?

- Maintenant, maintenant... je ne sais pas..

Du rectangle provenaient des appels désespérés.

Cairne fouilla le tiroir pour savoir s’il pourrait éventuellement trouver d’autres indices. Son poing ganté tambourinait sur le fond, mais il ne trouva rien. Cependant, quand il mit la main dans le rectangle noir, elle disparut jusqu’à l’épaule. Apparemment il n’y avait aucune limite, aucun bord, derrière le rectangle. Cairne s’immobilisa.

- Que faites-vous ? interrogea la Voix

- Je réfléchis !

- A quoi ?

- A...

Il s’interrompit brusquement avant d’ajouter :

- Eh bien, ça ne vous regarde pas!

- Vous ne voulez plus rien me dire ?

- C’est... C’est un secret...

Le dôme se mit à gonfler et Cairne regarda victorieusement le rectangle s’élargir.

- Bien bon ! savoura la Voix.

Cairne demeura silencieux.

- Ne rêvez pas ! Vous êtes trop grand pour ce genre de chose monsieur Cairne ! Vous ne pourrez jamais passer au travers.

- C’est ce qu’on verra !

- Mais où voulez-vous en venir ?

- Je vous l’ai dit ! C’est mon ... secret ! insista t-il malicieusement.

Le dôme enfla encore. Et le rectangle s’agrandit.

- Mmm... oui ! jubila la Voix.

Cairne s’accroupit sur le sol, prit une attitude de concentration.

La bulle gonfla progressivement et, petit à petit, elle devint énorme.

- Arrêtez ! Je vais éclater !

Il s’avança vers le gigantesque trou noir et sourit.

* * * 

Marie était assise près de Cairne et tenait un bloc-notes et un crayon. Ils avaient réussi à mettre au point leur alphabet. Mais la communication était fastidieuse. Chaque mot réclamait une somme d'efforts incroyables, d'autant qu'il commettait des erreurs, inapte à tenir le rythme dans cette gymnastique des paupières.

Marie déchiffra le texte un long moment, en silence.

- Je peux te lire....

Elle posa le bloc-notes et le crayon sur le chevet.

- ... mais je ne peux pas te répondre. Tu me demandes si tu vas guérir. Je l'ignore.

Elle posa la main sur son bras.

- Ce que je peux te dire, c'est que rien n'est irréversible. Tu l'as prouvé toi-même. Tu as suffisamment de force en toi pour surmonter cette épreuve...

Cairne cligna des yeux une fois.

- Tu as fait d'énormes progrès. Tu sais Tom, quand tu es arrivé ici, personne ne pensait que tu allais survivre.

Il battit des paupières rapidement.

- Attends, je vais noter !

Elle reprit le carnet et le crayon, compta les clignements de paupières. Au bout d'un long moment elle put lire :

- Légume.

Cairne baissa deux fois les paupières. Marie détourna la tête.

- Tu redoutes de rester... immobile pour toujours? Comment peux-tu l'affirmer ? Les médecins eux-mêmes n'en savent rien.

Il se remit à battre des paupières rapidement. Marie prit des notes.

- Staff ? Ton ami Eddy Staff ? Non, c'est impossible. Il ne t'aurait jamais dit ça. Tu as dû mal interpréter ses propos. D'abord, il n'en sait rien, et ensuite, il n'est pas du genre à commettre une telle indélicatesse. C'est ton ami. Il prend soin de toi. Tu n'apprécies pas de partager les repas avec lui ?

Cairne cligna des yeux une fois. Marie s'interrogea. Puis elle songea à la réaction de certains malades qui, à force de vivre en vase clos, formulaient constamment des exigences. Ils en devenaient égoïstes, grincheux, capricieux, harcelant le personnel hospitalier, critiquant les soins, les repas, les intervenants. Ils finissaient par s'acharner sur leurs proches, les décourageaient de leur rendre visite. C'était le fameux syndrome de l'hôpital. Les malades s'emmerdaient, donc ils emmerdaient leur entourage. Pour palier la chose, on s'efforçait de créer un lien avec l'univers extérieur. On autorisait les malades à s'abrutir devant un écran qui restait allumer du matin au soir, distillant des navets en série. Mais Cairne, aveugle, ne pouvait même pas bénéficier de ce régime de faveur. Marie lui avait apporté une radio pour qu'il pût au moins s'informer. Il avait écouté avec beaucoup d'attention cette histoire de robot devenu conseiller personnel du Président. L'information avait été suivie d'une autre nouvelle qui bousculait la planète entière. Il était question d'un certain Wenjob qui avait créé un site internet provoquant l'adhésion des foules. Un genre de gourou qui prônait le chaos mondial. Ces nouvelles avaient suffi à plonger Cairne dans un état de tremblements nerveux tel que Marie avait préféré l'éloigner de la réalité. Si la réalité n'avait d'autre effet que de l'anéantir, le syndrome de l'hôpital était un moindre mal.

Pourtant, le cas de Cairne était différent. Jamais il ne s'était plaint. Par la force des choses il avait toujours souffert en silence. Pourquoi ne souhaitait-il plus voir Staff ? Lui rappelait-il un passé qu'il voulait oublier ? Mais rompre avec Staff, c'était enfermer un peu plus Cairne dans le bocal hospitalier, le couper totalement de l'univers extérieur.

- Tu es injuste avec lui... Tu sais, ça arrive parfois lorsqu'on est très éprouvé, de faire des reproches à ceux qu'on aime. On cherche un responsable à son malheur, faute de pouvoir accepter ce malheur.

Cairne cligna des yeux, une fois.

- Je sais, tu n'es pas d'accord avec moi. Mais dans ma profession, j'ai eu souvent ce cas de figure. Le malade a besoin d'un fautif, quelqu'un à qui reprocher sa souffrance.

Cairne cligna des paupières une nouvelle fois, avec insistance.

- C'est difficile à admettre. Pourtant c'est une réaction tout à fait naturelle....

Elle mit la main dans ses cheveux. Une touffe pointait hors du masque et lui donnait des airs d'ananas. Marie essaya de les ranger, distraitement.

- Pourquoi ne pas t'en prendre à moi? ajouta t-elle avec un sourire très doux. Tu sais, je me fiche que tu m'insultes...

Un court instant, elle sembla réfléchir à ce qu'elle venait de prononcer. C'était le genre de discours que seule une femme éprise pouvait tenir. Accepter d'être insultée, avilie, s'abandonner avec masochisme à la passion....

Cette fois, Cairne garda les paupières closes.

Marie quitta le lit et se mit à marcher nerveusement.

- Mais enfin qu'est-ce que tu lui reproches à Staff ? Il est le seul à te rendre visite, à prendre de tes nouvelles, à t'accorder du temps. Et c'est un type charmant, attentionné, toujours d'une extrême gentillesse.

Cairne cligna plusieurs fois des yeux pour l'inviter à prendre des notes. Marie s'installa de nouveau près de lui, compta les battements de cils et nota. Puis elle lut la phrase à voix haute :

- Staff veut me tuer !

Elle resta un long moment silencieuse, les yeux rivés sur le carnet. Puis elle le referma, se leva.

- Tu as besoin de te reposer. Je vais te mettre un peu de musique. Tu veux bien écouter un peu de musique ?

Cairne baissa les paupières. Et ne les releva plus.

* * *

La corde avait rompu. Il fallait faire vite maintenant. Cairne avait passé une jambe, puis un bras par le rectangle noir. Il essayait de passer la tête de l'autre côté du dôme, mais elle refusait de suivre.

- Mon Dieu ! Que je me sens lourd ! dit la Voix.

Cairne songea à la cagoule. Il l'enfila et fut stupéfait de voir au travers.

- Ce n’est pas à vous de percer le secret monsieur Cairne ! s'écria la Voix. C’est à eux !

- Je vais les aider !

- Il ne vont rien comprendre !

- Je leur expliquerai !

- Attendez !

- Je dois y aller maintenant !

- Monsieur Cairne ! N’allez pas me trahir...

Mais déjà il était de l’autre côté de la bulle. Cairne tombait de haut. Au milieu d'un grand ciel adamantin explosaient des feux d’artifices géants qui déversaient sur lui des paillettes d’or. Les vagues invisibles le ramenaient sans cesse vers les colliers de perles, les diamants et les pièces qui brillaient ça et là. Semblable à un cosmonaute, il flottait dans l’espace, les bras écartés, les jambes sans appui. Il s’éloignait lentement de la bulle. Cairne distingua furtivement les deux silhouettes un peu plus bas.

Il voulut leur adresser un signe de la main, mais juste à ce moment, il fut bousculé par le Mystère, surgi inopinément.

Ce dernier, la main au menton, regardait intrigué l’homme à la combinaison noire, identique à sa propre silhouette. Il avait tiré un crayon de son oreille et prenait des mesures avec le pouce. Le Mystère tournait autour de lui, voulait le toucher et, soudain, dans une formidable explosion de joie, il s'écria :

- Bellus ! Bellitas ! Bellus ! Bellitas ! Bellus ! Bellitas!

Il admirait Cairne comme si, enfin, il eût réussi à sculpter l’oeuvre invisible qu’il tentait de sculpter depuis si longtemps, comme si, enfin, il eût trouvé l’Explication qu’il cherchait tant.

- Mais c'est ... balbutia Cairne

- Bellus, Bellitas ? 

- ...Eddy Staff !

- Bellus...

- Eddy ! C’est moi, Cairne !

- Bellitas...

- Eddy, attends ! Je vais t'expliquer.... Je n'ai pas transféré le fichier. Je t'attendais pour t'en parler. Je t'ai écouté Eddy. Je t'ai écouté !

Le Mystère le dévisagea perplexe et se recula. Et soudain, il repoussa Cairne sans aucune explication.

Dans un vacarme de clochettes le Repli arriva en fanfaronnant.

- Fuyez ! Fuyez ! Allons fuyez sous les ordres de Repli !

Et le Mystère, affolé, s’enfuit. Le Repli se déplia pour mieux voir Cairne.

- Aldy ! Je vous reconnais ! Vous êtes le professeur Aldy !

Il ouvrit chacune des pages qui le constituait. Et Cairne pouvait lire des phrases ineptes que le Repli récitait en se tortillant :

- Tintez sonnettes, sonnez sornettes ! Sonnez clochettes, tintez grelots !

- Je sais, vous êtes le boss et c'est ce qui vous donne le droit de nous sonner les cloches.... Mais personne n'a fait de connerie.... Le fichier n'a pas été transféré... Je l'ai expliqué à Cairne... Il ne voulait pas m'entendre.

- Bagatelle ! Ou à untel ! Sonnez sornettes ! Tintez grelots !

Il était gigantesque et le bout de ses pieds se perdait à l’infini.

Le Repli continuait à s’agiter autour de lui dans un fracas assourdissant.

- Sonnez sonnettes! Sonnez sornettes ! Sonnez grelots, tintez sornettes !

- Arrêtez ce tintamarre Professeur ! Vous me fatiguez les oreilles !

- Sonnez, sonnez, sonnez, sonnez... clamait le Repli, secouant la tête à droite et à gauche, en partant vers les Tréfonds.

Cairne crut l’entendre sonner clair cette fois. En fait, il s’agissait des Cachotteries qui venaient vers lui en riant et en chuchotant.

- Bonjour mesdames ! Heureux de vous rencontrer ! Vous venez prendre le café ?

Elles tournoyaient autour de lui, l'air sournois.

- Chut !

- Vous dites toujours ça quand vous me voyez sortir de mon bureau ! dit Cairne.

- Vous savez la meilleure ? dit l’une d’elles.

- Non ! répliquèrent les autres ensemble.

- Chut !

- Il peut les manger d’un seul coup !

- D’un seul coup ?

- Chut !

- D’un seul coup, je vous dis !

- Oh !

- Tout cru !

- Tout cru ?

- Oh !

- Chut !

- Quel ogre!

- Oh !

- Ne le dites à personne !

- Chut !

Cairne les observa amusé.

- Vous ne m’intimidez plus, vous savez ?

Soudain, elles jetèrent leur paquet gondolé, d’où s’échappa une cafetière géante dont le contenu se déversa en paillettes fines.

Les Cachotteries le firent tourner sur lui-même aussi vite qu’une toupie, lui poussant les bras et les jambes. Et tandis qu’il virevoltait sans pouvoir s’arrêter, elles s’éloignaient en répétant à tour de rôle que “c’était pour rire”.

Polichinelle vint à son secours. Il lui prit par la main et Cairne cessa de tourner.

- Doux, doux !

Il avait la main rassurante, réconfortante. Polichinelle le dévisagea longuement et, soudain, il jeta son masque.

Cairne fut déconcerté. Polichinelle avait le même visage que lui. Les mêmes yeux, les mêmes cheveux, le même nez, la même bouche.

* * * 

- Tu crois que tu pourrais plaire à une femme avec une gueule de monstre pareille?

Staff avait les yeux exorbités. Cairne fut pris d'un long tremblement. Il ne pouvait s'imaginer ainsi.. Il n'avait plus de nez, plus de bouche, plus de pommettes, plus d'arcades sourcilières. Son visage n'était qu'une galette, un galette hideuse. Depuis qu'il n'avait plus ses bandages, on laissait la pièce constamment dans la pénombre, afin d'éviter le choc visuel aux éventuels visiteurs. Mais Staff l'avait éclairé de la lumière brutale du jour pour être en mesure de lui décrire chaque détail de son faciès. La porte était fermée et ils étaient seuls.

- Tu ne pensais pas qu'il y avait ça sous les pansements. Et je suppose que tous, ici, se sont abstenus de te faire la description que j'ai eu le plaisir de te faire. Une vraie gueule de monstre, je t'assure, tu as une vraie gueule de monstre, Cairne... L'idéal serait de te montrer ton reflet dans un miroir. Dommage que tu sois aveugle....

Staff recommença à boiter dans la pièce et à chaque pas, Cairne sursautait.

- Tu dois vraiment lui faire pitié à cette pauvre fille pour qu'elle te manifeste autant d'attachement, autant d'intérêt, autant de sollicitude. A propos, sais-tu qu'elle raffole de moi ? Elle adore les fleurs que je lui offre et les petits compliments que je lui glisse à l'oreille. C'est une femme très sensible. Et tellement charmante. Je suis convaincu qu'il suffirait d'un rien pour qu'une idylle naisse entre nous. Tu imagines ? Je viendrai ensuite te raconter nos ébats intimes, te décrire nos moments les plus chauds, te faire baver sur ses jolis courbes, ses émois intimes. Je te raconterai tout ça comme à un ami, pour te faire rêver....

Il cessa de marcher et se pencha sur lui.

- ....puisque c'est tout ce qu'il te reste : du rêve. Tu vois dans ma bonté, je pense à toi. Mon vieil ami....

Il haussa les épaules et se mit à rire.

- Tu aimerais bien me dire que je suis un salaud. Mais tu ne peux pas. Ah comme c'est bête de ne plus avoir l'usage de la parole. Et malheureusement, tu ne l'auras jamais plus. Oui, cette fois le toubib a été formel et il me l'a confirmé. Tu seras définitivement muet.

Cairne haletait.

- Tu ne pourras même plus faire la concurrence à Jon..... Jon....

Soudain il se prit la tête entre les mains et poussa un cri de douleur. Et ce fut le silence. un long silence.

Cairne cessa de respirer. Il ne pouvait voir, mais il sentait que quelque chose d'étrange se produisait.

- ...c'est Jon... Jon... il se venge.... il veut nous éliminer...

De nouveau, un élancement lui arracha un cri de douleur.

- Jon veut .... que je ... que je te tue...

Cairne perçut un bruit très lourd, comme la chute d'un poids sur le plancher. La douleur avait été tellement violente que Staff s'était effondré sur le sol. Cairne cherchait à comprendre. D'abord ce qui pouvait bien se passer autour de lui. Ensuite les propos énigmatiques d'Eddy Staff. Pour avoir longtemps travaillé en sa collaboration, il avait pensé bien le connaître. Depuis cet accident qui le clouait dans un lit, il avait eu le temps de réfléchir à bien des choses. Il ne pouvait croire que Staff en fût arrivé là. Il n'avait jamais été fondamentalement ambitieux au point de défendre un projet auquel d'ailleurs il ne croyait pas. Que Staff fût devenu cet homme cynique et cruel lui paraissait totalement irrationnel. D'ailleurs, il ne reconnaissait même pas sa voix dont le timbre habituel était plutôt tempéré, flegmatique. A moins qu'il eût à son tour versé dans la folie, comme c'était souvent le cas chez les passionnés d'informatique qui investissaient un trop grand nombre d'heures derrière l'écran. Mais il n'avait jamais été du genre stakhanoviste, plutôt un doux rêveur toujours sceptique. Sans doute Staff venait-il de fournir lui-même une explication à son brusque changement d'attitude. Mais Cairne ne comprenait pas. Que ce point rouge qui clignotait sur un écran noir, cet être virtuel disparu mystérieusement du web pendant dix ans, ce Jon.W, ait pu influé sur son comportement, relevait de l'absurdité. Cairne se souvint alors de l'instant qui avait précédé son accident. Avant de sortir, il avait laissé l'écran allumé et tout son travail en attente. A plusieurs reprises il avait repassé le film qui relatait la vie de Jon.W à travers ce point rouge qui clignotait sur l'écran. Et tandis qu'il visonnait le film, il revoyait le visage décomposé de Staff, notamment à chaque fois qu'un certain Ed.Net était évoqué. Il avait fini par se demander s'il y avait un rapport entre ce Ed.Net qui apparaissait si souvent, et Eddy Staff. Si les deux entités n'étaient pas une seule et même personne. Cela lui paraissait grotesque mais, dans le doute, il voulait en discuter avec le principal intéressé. Voilà pourquoi il avait précipitamment quitté le labo pour retrouver Staff, laissant l'ordinateur en plan. C'était juste avant le drame.... Il n'avait pas vu le camion tant il était préoccupé par cette troublante énigme.

En vérité, Ed. Net avait été le meilleur ami de Jon.W. Ils avaient fréquenté les mêmes classes sur internet et ils s'étaient adonnés à des jeux communs. Mais, à la différence de son compagnon, Ed.Net était un avatar, un être qui lui existait vraiment dans la réalité, un être humain qui s'était créé un personnage virtuel, un double. Ed.Net n'avait jamais su expliquer cela à Jon.W et ce dernier avait toujours cru que seul l'univers de la virtualité existait. Mais Jon.W était doté de neurones humains et surtout de la faculté d'éprouver des émotions. Sans doute avait-il découvert la vérité. Sans doute avait-il découvert qu'il était inexistant, qu'il n'était que le produit d'une expérience scientifique, un être dont on s'était amusé à tirer les ficelles à travers la Toile. Après le départ de Staff, Cairne avait analysé ainsi ses réticences à transférer l'âme de Jon.W dans le corps du robot, par le biais de ce point rouge. Comme Eddy tardait à revenir, il avait décidé de le rejoindre.... juste un peu avant l'accident... cet accident qui l'avait figé dans le mutisme et l'impuissance. Un mutisme qui finalement arrangeait bien. Mais qui au juste ? Que s'était-il passé lorsque Staff était revenu au laboratoire ? Avait-il provoqué incidemment la manoeuvre de transfert ? Pourquoi Staff devait-il le tuer ? Qui avait commandité le crime?

La sonnette d'alarme était là, à portée de main.... sous ses doigts morts. Il n'aurait jamais la force d'appuyer. Il concentra son énergie en vain. Maintenant, il percevait un bruit, tout près. Le corps de Staff semblait s'agiter.

En effet, Eddy Staff se remettait de son malaise. D'abord il leva la tête, observa autour de lui, hagard. Puis il plia un bras.

Cairne s'étonna de sentir son pouce bouger.

- Où suis-je ? demanda Staff en se dressant sur ses bras.

Dans un effort surhumain, le pouce enfonçait peu à peu le bouton.

- Que m'est-il arrivé ?

Cette fois on entendit un son, un ronronnement.

Staff vit une lueur rouge clignoter au dessus de la porte. Il se releva doucement. Puis il tapota sur ses vêtements.

Marie apparut à la porte.

- Vous avez appelé ? demanda t-elle à Eddy Staff.

Encore hébété, celui-ci répétait :

- Non... Je n'ai pas appelé... Non.... Je vous assure, je n'ai pas appelé....

Marie aperçut le pouce, soudé au bouton de la sonnette. Elle resta un moment bouche-bée. Cairne avait réussi l'exploit. Cairne bougeait. Décidément, il n'en finissait pas de surprendre.

Elle se tourna vers Staff et lui dit avec un sourire reconnaissant :

- Alors, vous l'avez persuadé ?

- Persuadé ?....

- C'est grâce à vous non ?

Staff ne répondit pas. Tel un robot, il ramassa son attaché-case et se dirigea vers le couloir sans un mot. Marie l'accompagna du regard. Elle trouvait son comportement vraiment étrange. Elsa, qui arrivait, suivit le regard de Marie qui fixait Staff titubant dans le couloir.

- Que se passe t-il ?

- Je crois qu'il est choqué ! dit-elle attribuant cette attitude incompréhensible à une forte émotion devant les nouveaux progrès de Cairne. Et lui saisissant le bras, elle ajouta :

- Tu ne devineras jamais !

- Tu es amoureuse ? Tu n'as pas mauvais goût, c'est un bel homme...

- Non, non ! Je t'arrête immédiatement !... Cairne a bougé...

- Cairne ?

Eddy Staff était dans la cour. Elles le virent traverser la rue, se poster sur le trottoir et lever le pouce. C'était surprenant de voir un homme en costume et en attaché-case faire de l'auto-stop sous la pluie.

 * * *

Polichinelle avait lâché la main de Cairne et il posait le doigt sur ses lèvres pour réclamer le silence, afin d’entendre la voix de Cathy Mini qui arrivait. Dans un geste d’adieu, il partit, laissant Cairne muet.

Cathy Mini chantait cette fois. Une mélodie parfaite, reposante.

- Noémie...

Il leva les mains vers elle. Et s'aperçut qu'il tenait un poignard. Non, il ne voulait pas d'arme. Il ne voulait plus se battre. Il ne voulait plus se défendre. Il ne voulait plus rien défendre. Il le lança le plus loin qu'il pût, avec soulagement.

Puis Cairne observa autour de lui, fasciné. Contrairement à l’intérieur du dôme, il pouvait entendre les bruits distinctement et les voix n'étaient pas déformées. Cathy Mini le berçait. Il ferma les yeux et se sentit bien, flottant dans l’espace.

- Quand je vais raconter ça à....

Sa phrase fut interrompue par un énorme bruit de tornade. Le ballon se dégonflait et volait en tous sens, jusqu'à ce qu'il n'en restât qu'une vague forme de tétine qui alla se perdre dans les Tréfonds. Il fut brusquement happé par un souffle puissant qui le propulsa droit devant lui. Cairne filait vers le précipice à une vitesse fantastique. En bas, il aperçut les deux silhouettes qui s'effritaient dans le vide.... Le Virtuel et la Réalité que la corde avait liés par la taille.

Le couloir des Tréfonds s’était transformé en un tourbillon lumineux, semblable à un long puits d’où montaient des bulles transparentes.

- Je veux sortir.. murmura Cairne.

Il tombait doucement dans les profondeur du puits.

- Je veux me réveiller..

Un grand voile barrait la largeur du puits

- Je veux sortir de ce rêve...

Il souleva un coin du voile, découvrit le fonds du puits, d’où jaillissaient des chants d’enfants.

- Je veux me réveiller.

A un moment donné, l’un des enfants ouvrit grand la bouche, laissant jaillir un corps de femme. C'était la Vérité, superbe Vérité.

Elle lui tendait les bras.

Cairne ouvrit les yeux....

Marie était allongée près de lui, nue.

 

Fin